Chapitre V/
Nicola arpentait les rues à grands pas furieux. Stéphane n'était qu'un idiot ! Il ne pouvait pas comprendre le génie et la profondeur de l'âme de Rimbaud. Non, il s'en était uniquement tenu aux apparences et avait porté un jugement digne de leur petit bourgeois de père ! Au fond, c'était peut-être ce qu'il était sous ses dehors de musicien caché…
Cette dispute lui avait donné envie de fréquenter Arthur deux fois plus, d'autant qu'il avait déjà compris qu'il ne pouvait plus se passer de lui .Il avait envie de le voir sur-le-champ et peu lui importait si ce n'était que pour le regarder griffonner ses poèmes en silence. Il le voulait là, près de lui et se remplir du magnétisme qu'il dégageait par sa simple présence. Ce qu'il avait crié à Stéphane avant de partir était plus une bravade qu'un réel aveu. Cependant, en se remémorant le regard hypnotisant d'Arthur, Nicola sentait quelque chose tressaillir au fond de son ventre. Il regrettait amèrement de ne pas savoir où résidait Paul Verlaine qui hébergeait le jeune blond. Nicola n'avait jamais vu cet homme et Arthur ne lui en parlait jamais. Nicola savait seulement qu'il était aussi poète. Nicola repassa au café sans y trouver son ami. Il ressortit perdu et frustré de ne savoir comment le trouver. Il continua de marcher sans but précis car il n'avait pas la moindre envie de rentrer et subir encore les avertissements de son frère.
Alors qu'il traversait une rue pavée dans un quartier modeste, il sentit brusquement quelqu'un lui attraper le bras. Il sursauta et se tourna sur sa droite. C'était Arthur, le visage fermé. Sans le lâcher, le jeune homme lui fit signe de le suivre ce que Nicola fit sans poser de questions. La pression sur son bras était irrésistible. Comme à chaque fois qu'il était avec Arthur, son libre-arbitre et son sens critique étaient mis en veille. L'empire que Arthur avait sur Nicola aurait eu de quoi faire paniquer Stéphane s'il avait pu en prendre la mesure. Le pire était que Nicola en était conscient mais il se laissait faire avec un abandon presque voluptueux.
En chemin, ils croisèrent beaucoup de soldats prussiens car on était à l'époque où Paris était assiégée après sa défaite. Pris dans ses propres affaires, Nicola avait à peine suivi le cours des évènements. Mais il suffisait de prêter l'oreille à la rumeur de la rue pour comprendre que la fièvre montait au front de Paris.
Ils arrivèrent dans une espèce de galetas, pire encore que celui dans lequel Nicola avait vécu avant l'arrivée de son frère. Pas de fenêtres, juste une simple ouverture dans le mur large comme un pavé. Le manque de lumière faisait qu'un gros poêle branlant était allumé et projetait une forte lueur rouge à travers la pièce. Ce poêle était l'unique confort, le reste se composant d'un matelas de crin recouvert d'un drap troué et de deux bouteilles de vin abandonnées dans un coin.
- Arthur ? demanda Nicola perplexe, qu'est-ce que c'est que cet endroit ?
- Ma piaule… répondit l'intéressé en remuant des braises dans le poêle.
Nicola vint s'accroupir près de lui :
- Quoi ? Mais tu m'avais dit que tu vivais chez Verlaine ?!
- C'était le cas jusqu'à hier - la voix du jeune homme avait une note amère. Mais je crois que je suis devenu indésirable là-bas. Quand je suis rentré hier soir, -il n'était que minuit hein ?- sa bigote de femme est venue se plaindre en disant que je faisais trop de bruit. Ensuite, il a ramené sa fraise…
Il émit une sorte de ricanement et parlait plus pour lui-même que pour Nicola :
- Il avait l'air tellement ridicule dans sa robe de chambre de bourge et ses chaussons aux pieds ! Et soumis à sa femme en plus !
Il imita une voix minaudière :
- « Mathilde chérie », « ma douceur » et gnagnagna… Cette idiote a commencé à s'énerver en disant que je prenais trop de place chez eux et a demandé à son mari de me faire partir. Et lui, au lieu de me défendre, il ne voulait pas la vexer ! Un véritable imbécile sans caractère, incapable de choisir ! Du coup, je suis parti. Maintenant, s'il veut que je revienne, il devra revenir me chercher…
Nicola écouta cela sans un mot. Il sentait confusément qu'il y avait quelque chose de plus qu'il ne savait pas. Arthur semblait renfermer une grande rancœur et surtout, il paraissait avoir oublié la présence du jeune peintre. Il fixait toujours le brasier dont les flammes dansaient dans son regard furieux. Un long moment passa ainsi durant lequel Arthur ne bougea pas, plongé dans ses pensées. Soudain, il se tourna vers Nicola et demanda sans transition:
- Fichons le camp tous les deux.
- Hein ! bredouilla Nicola, surpris par la vitesse de la transition.
- Je veux qu'on s'en aille, répéta Arthur d'un air parfaitement sérieux.
- Quand ?
- N'importe quand.
- Où ça ?
- N'importe où.
- Mais…
Arthur sourit :
- Tu n'as pas l'habitude de te laisser faire ce que tu veux quand tu veux toi ? Ce serait si facile pourtant ! Nous avons deux jambes et rien dans nos poches pour nous ralentir. Nous marcherions très loin jusqu'à l'épuisement. On dormirait là où on se trouverait, on mangerait ce qu'on trouverait. On serait libres de tout…
Nicola était stupéfait et ne savait pas quoi répondre. Partir ? Avec lui ? L'idée était à la fois tentante et effrayante. Voyant son hésitation, Arthur demanda :
- Il y a quelque chose qui te retient ?
Ses yeux brillèrent et un sourire ironique apparut sur ses lèvres :
- Ton frère peut-être ?
Nicola le regarda. Arthur soupira :
- Entre la bigote et le cerbère, on peut dire que je suis vernis moi !
- C'est mon frère que tu traites de cerbère ? s'écria Nicola.
- A ton avis ? Il te garde aussi jalousement qu'une mère poule ! Et toi, tu restes bien dans ses jupes ! Dis-moi Nicola, tu ne penses pas qu'il serait grand temps de te détacher un peu et de prendre ton envol ? Tu n'es plus un gamin ! Tu m'as dit que tu voulais être indépendant et être libre de ta vie après cette histoire avec ton père ! Est-ce que ce voyage te tente oui ou non ?
- Oui !
- Mais si ton frère t'interdis d'y aller, tu feras quoi ? Car il te l'interdira, j'en suis convaincu ! Vas-tu obéir bien gentiment ?
L'esprit de Nicola était en ébullition. Partir avec Arthur ou rester à Paris ? Il se souvint de la dispute avec son frère. Rester, c'était lui donner raison, se ranger du côté des convenances. Partir, c'était l'aventure, la folie et l'inconnu. Stéphane ou Arthur ?
Comme il réfléchissait longtemps, Arthur enfonça le clou :
- Tu voulais que je t'apprenne ma façon de penser mais tu n'es pas encore prêt. Tu n'es encore qu'un petit chaton qui ne veut pas quitter son panier.
- Arrête ! s'écria Nicola. Je ne suis pas un gamin ni un chaton ni je ne sais quoi d'autres ! Je ne suis soumis à personne et surtout pas à mon frère ! On s'est disputé tout à l'heure à ton sujet et je suis parti de la maison moi aussi ! Alors arrête de prendre pour un imbécile !
Arthur s'approcha de lui jusqu'à leurs nez se frôlent. Nicola frissonna par tout son corps : jamais ils n'avaient été aussi proches. Les yeux dans les siens, Arthur dit à mi-voix :
- Tiens, tiens… le chaton sort ses griffes !
- Je peux faire mieux que ça…
Et dans un élan de témérité, Nicola agrippa Arthur par la nuque et appuya ses lèvres contre les siennes. Arthur n'eut aucune réaction et Nicola eut l'impression d'embrasser une statue. Lorsqu'il réalisa l'ampleur de ce qu'il était en train de faire, il paniqua, rompit le baiser et voulut vite s'éloigner. Mais il s'aperçut qu'il ne pouvait pas bouger car Arthur l'avait à son tour saisit par la nuque. Le jeune peintre se retrouva face à un visage pareil à un masque : la partie droite était dans l'ombre et l'autre, violemment éclairée par le poêle. Les deux yeux bleus étincelaient -plus d'indifférence cette fois- mais une expression presque maléfique que soulignait encore le demi-sourire sur les lèvres du blond. Le changement d'Arthur était si soudain que Nicola en fut frappé de stupéfaction. Avant qu'il ait pu proférer une parole, Arthur l'avait rapproché de lui pour l'embrasser à son tour avec violence. Ce n'était plus une statue froide mais des bras solides qui emprisonnèrent Nicola et des lèvres autoritaires qui dévoraient les siennes. Nicola avait peur mais pas assez pour trouver la volonté de résister. En avait-il seulement l'envie ? Arthur possédait déjà son âme alors pourquoi pas le reste ? Ce que le contact de son corps faisait naître chez Nicola était au-delà de toute expression. Suivant une envie impérieuse, Nicola ouvrit la bouche et laissa Arthur l'explorer, l'investir et lier sa langue à la sienne. Arthur le maintenait contre lui et le peintre pouvait sentir à quel point il était plus robuste et plus fort que lui. Mais cela ne fit que le subjuguer plus encore. Il céda à son désir de s'abandonner à lui. Il se laissa totalement faire lorsque Arthur le retourna sans douceur, face contre terre, et s'allongea sur lui en insinuant ses mains fortes sus sa chemise. Nicola, qui n'avait jamais été touché comme cela, en frissonna de toutes les fibres de son être. Les gestes d'Arthur n'étaient pas des caresses mais une véritable possession par le toucher. C'était comme s'il lui traçait des liens sur tout le corps. Et contre ses fesses, Nicola sentait une proéminence qui se frottait à lui et l'amenai au bord de la folie. Il ne fit toujours par un geste de résistance au moment où son pantalon lui fut baissé jusqu'aux genoux, le laissant sans défense et offert. Il gardait les yeux fermés, l'esprit coupé de tout ce qui n'était pas LUI. Peu lui importait que son cœur batte à lui crever la poitrine, que sa respiration soit bruyante et précipitée et qu'un mélange de peur et d'excitation lui torde les entrailles. Il l'aimait ! Il l'aimait à se damner ! Lui, le gentil peintre naïf et pur se donnait corps et âme à cet être génial et satanique. Qu'il le prenne et fasse ce qu'il veuille de lui ! Nicola écarta les jambes et leva les fesses en tremblant d'excitation. C'était enivrant, jouissif de se donner à un démon.
Cela ne l'empêcha de pousser un véritable cri de douleur lorsqu'il se sentit pénétré d'un seul coup. Tout près de son oreille, Arthur poussa un râle bestial et s'accrocha à ses hanches avant de commencer à donner de frénétiques coups de reins. Nicola savait qu'il saignait mais il serra les dents et n'émit pas une seule protestation. Peu à peu, les va-et-vient répétés firent monter une intense chaleur dans son bas-ventre qui chassa la douleur. Son corps se mit à bouger de lui même suivant le rythme d'Arthur. Son sexe en lui ne fut plus une gêne mais un plaisir toujours croissant. Il entendit la respiration rauque de son possesseur qui se mêlait au crépitement des flammes. Bientôt, des gémissements franchirent les lèvres de Nicola faibles d'abord puis de plus en plus profonds. Ses mains serrèrent désespérément les draps usés du matelas. Pendant ce temps, Arthur le pilonnait toujours de plus en plus fort. Nicola ouvrit les yeux et plongea son regard dans le brasier flamboyant qui projetait de grandes ombres dansantes tout autour d'eux. Elles accompagnaient sa descente dans un monde sulfureux dont Arthur était le maître. Le plaisir en devint quasiment insupportable ; Nicola perdit la tête et se mit à crier, les une prise dans cette chute libre dans l'enfer de la jouissance. Il cria sa soumission, son abdication, son don de soi et l'incroyable bonheur de le faire. Quelques coups de reins plus profonds que les autres le firent exploser en millier de sensations. Il s'effondra sourd et aveugle, l'esprit égaré dans des limbes de volupté.
Il va te détruire…
La voix de Stéphane. Lointaine et à peine audible…. A travers le brouillard s'éleva une autre voix forte et grave :
- Tu es à moi Nicola ?
Il s'entendit répondre comme un serment sacré :
- Oui.
