Chapitre VI/

Quatre jours… ça faisait quatre jours que Nicola était parti. Stéphane avait franchi tous les échelons conduisant de la colère à l'angoisse la plus totale. Il se sentait coupable de s'être énervé et d'avoir exprimé les choses comme il l'avait fait. Nicola était fou amoureux, c'était limpide, et connaissant sa sensibilité à fleur de peau, les paroles de Stéphane avaient dû lui faire très mal.

Où était-il à présent ? Sûrement avec lui. Stéphane avait peur.

Pour ne rien arranger, les études de droit l'ennuyaient de plus en plus. Il n'avait plus la moindre motivation et préférait sécher les cours pour écumer les rues à la recherche de son frère. En vain. Même pas un signe de sa part pour lui dire s'il allait bien. Si ça se trouvait, il n'était plus à Paris… Ou ce Rimbaud de malheur l'avait peut-être séquestré quelque part ?

Le pauvre Stéphane en était à se demander s'il n'allait pas appeler la police pour disparition et signaler Rimbaud comme suspect. Mais il savait que Nicola ne le lui pardonnerait jamais s'il avait disparu de son plein gré.

Le coup de grâce s'abattit le cinquième jour. Stéphane revenait d'un examen qu'il avait totalement raté faute d'avoir révisé. Peu lui importait… Il s'était remis au violon avec la même ardeur qu'autrefois. Il faisait passer toute sa peine dans sa musique en espérant que si Nicola passait près de là, il l'entendrait et comprendrait.

Ce jour-là donc, il revint chez lui et trouva l'atelier de son frère vide. Plus de chevalet, plus de toiles, plus de peintures. Et ses vêtements n'étaient plus là non plus. Rien n'avait été volé alors il n'y avait qu'une explication : Nicola était revenu. Le tout premier sentiment de Stéphane fut un immense soulagement de penser qu'il allait bien. Mais ensuite, son cœur se brisa lorsqu'il comprit que Nicola ne reviendrait pas de sitôt. Ne lui pardonnerait-il donc jamais ? Stéphane vacilla et s'adossa au mur pour ne pas s'effondrer. Le violon pleura longtemps ce soir-là…

Deux jours après, Stéphane se rendit au marché. Il avait enfoncé une casquette sur ses yeux fatigués et, du coin de l'œil, il lorgnait les passants avec un résidu d'espoir de retrouver son frère. Ou même Rimbaud… mais il valait mieux pour la santé de ce dernier qu'il retrouve d'abord Nicola.

En passant devant les étalages de fruits et légumes, il se souvint qu'il n'avait plus grand-chose à manger et s'arrêta pour faire quelques courses. Autour de lui, il y avait beaucoup de ménagères qui marchandaient, grondaient leur marmaille et papotaient entre elles. A travers le brouhaha, un nom se faufila jusqu'à l'oreille de Stéphane : Arthur Rimbaud. Il faillit en lâcher ses tomates ! Il jeta un bref coup d'œil en direction de celle qui avait prononcé ce nom. Elle était juste à côté de lui et lui tournait le dos. C'était une toute jeune femme, brune, petite et menue habillée d'une robe gris-bleu. Elle discutait avec une espèce de vieille duègne à l'air pincé qui arborait un chapeau à plume du plus mauvais goût. Stéphane se fit le plus discret possible et ouvrit grand ses oreilles en faisant semblant de s'intéresser aux fraises.

- Et votre mari n'a pas eu le bon sens de le mettre dehors ? disait la vieille.

La jeune femme répondit :

- Oh marie… si vous saviez comme Paul me déçoit. Il ne s'occupe plus de moi ni de notre fils. Il passe ses journées dehors à faire Dieu sait quoi et il se met dans des colères effroyables si je me plains. Il n'était pas du tout comme cela avant mais tout a changé depuis le jour où ce…ce va-nu-pied est arrivé chez nous. Encore un peu et il allait devenir le maître de la maison ! Paul ne lui refusait rien. Il ne me pardonne pas d'avoir provoqué le départ de « son génie » comme il dit.

Le doute n'était plus possible pour Stéphane. Si cette femme connaissait Rimbaud, c'était sa seule chance. Il attendit patiemment que la conversation des deux femmes soit terminée puis il s'approcha d'elle en ôtant sa casquette :

- Madame, veuillez m'excuser mais j'ai besoin de votre aide.

Elle leva vers lui un regard méfiant :

- Monsieur ?

- Je m'appelle Stéphane Sirkis. J'ai entendu votre conversation sans le vouloir et c'est pour cela que je me permets de vous importuner. Vous connaissez donc Arthur Rimbaud ?

- J'ai ce déplaisir oui, répondit-elle froidement. Vous êtes un de ses amis ?

- Non pas du tout. Je vais vous expliquer : mon frère Nicola a disparu depuis quatre jours et j'ai de bonnes raisons de croire que Rimbaud y est pour quelque chose.

Elle écarquilla les yeux et son visage s'adoucit :

- Je m'appelle Mathilde Verlaine. Mon mari et moi avons hébergés Arthur pendant quelques temps. En quoi puis-je vous aider ?

- Je voudrais savoir si vous savez où il se trouve ?

- Je suis désolée, je n'en ai aucune idée. Il est parti lui aussi depuis cinq jours.

- Lui aussi ! s'écria Stéphane. Alors cela confirme mes soupçons… Je suis sûr qu'ils sont ensemble et qu'en trouvant Rimbaud, je trouverai Nicola.

Mathilde observa avec une pointe de pitié ce pauvre garçon aux traits tirés par l'inquiétude :

- Je ne m'entendais pas avec lui. C'est même à cause de moi qu'il est parti alors vous pensez bien que je n'ai pas cherché à savoir ce qu'il était devenu. Mais pourquoi êtes-vous si sûr que votre frère est avec lui ? Et pourquoi êtes-vous si inquiet ? Quel âge a-t-il ?

Stéphane soupira :

- Il a mon âge mais ce n'est pas ça le problème… C'est compliqué…Mon frère est peintre et je crois qu'il est totalement fasciné par Rimbaud. Ils sont devenus…amis dés leur première rencontre et depuis, Nicola n'a plus jamais été le même. Il est un peu naif et je suis sûr que ce type exerce une très mauvaise influence sur lui, je l'ai vu faire. Nous nous sommes disputés parce que j'ai voulu prévenir Nicola et le convaincre de se méfier de lui. Malheureusement, le ton est monté et il est parti. Depuis, je suis sans nouvelles.

- C'est étrange… dit Mathilde. Il m'est arrivé la même chose qu'à vous avec mon mari. C'est comme s'il les avait ensorcelés…Sauf que moi, j'ai encore Paul à la maison. Mais pour combien de temps ? ajouta-t-elle plus pour elle-même que pour Stéphane.

- Dites-moi, reprit Stéphane qui voulait explorer jusqu'au bout le semblant de piste qu'il avait trouvé. Pensez-vous que votre ami sait où est Rimbaud ?

Mathilde eut un sourire amer :

- Oh pour ça, j'en suis sûre !

- Où pourrai-je le trouver ?

- A son bureau, mais je doute qu'il y aille régulièrement.

Elle lui donna l'adresse.

- Vous avez aussi une chance de le rencontrer dans les bars de la rue de Vaugirard.

- Merci infiniment. Je vais essayer d'obtenir son aide.

- Je vous en prie. J'espère qu'il se montrera coopératif et que vous retrouverez votre frère.

Après avoir salué la jeune femme, Stéphane fonça illico presto en direction de la rue de Vaugirard qui était bien plus proche que le lieu de travail de Verlaine. Lorsqu'il y arriva, il se figea sur place en apercevant plus loin, deux hommes bras dessus, bras dessous. Il sentit la colère monter en lui en reconnaissant Rimbaud. Quant à son compagnon, il était assez laid avec des cheveux poivre et sel et une calvitie précoce. Il aurait parié sa tête qu'il s'agissait de Paul Verlaine. Il se cacha et les vit descendre la rue en direction des quais de la Seine. Il les laissa prendre de l'avance puis il enfonça un peu plus sa casquette sur son visage et les suivit. Les deux hommes, apparemment pas très sobres, devisaient joyeusement. Verlaine avait posé sa main sur la nuque de Rimbaud et de là où il était, Stéphane voyait clairement qu'il lui massait tendrement le bas du crâne. Un doute affreux se fit jour dans son esprit et se trouva confirmé un peu plus loin. Rimbaud entraîna Verlaine dans un recoin sombre, le plaqua contre le mur et se mit à l'embrasser à perdre haleine. Caché derrière un angle de mur, Stéphane observa la scène absolument stupéfait. Pauvre Mathilde… Il savait maintenant ce que faisait son mari quand il sortait. Et Nicola ? Nicola qui aimait Arthur ? Etait-il au courant ou est-ce que ce petit saligot jouait un double jeu ? Les poings crispés par la rage, il observa le couple qui semblait sur le point de se séparer. Mais les au-revoir s'éternisaient. Enfin, ils partirent dans deux directions opposées, Rimbaud poursuivant sa route vers les quais. Stéphane attendit que Verlaine soit hors de vue pour suivre le blond. Il le pista presque comme une ombre menaçante, la haine montant au fur et à mesure qu'il repensait à tout ce qu'il savait de ce type devant lui. Il n'allait pas le laisser filer… Au moment où Rimbaud allait tourner dans une autre rue et que les environs étaient déserts, Stéphane se glissa derrière lui, l'attrapa par le collet et le retourna.

- Salut Arthur ! lança-t-il d'une voix hargneuse. J'aurais quelques questions à te poser.

Avec un tressaillement de joie mauvaise, il vit l'inquiétude se peindre sur le visage de Rimbaud lorsqu'il le reconnut.