Chapitre VIII/

Stéphane avait raison sur un point : Nicola avait effectivement passé tout ce temps chez Arthur. Leur relation amoureuse qui avait si violemment commencé s'était poursuivie d'une façon toute aussi étrange, partagée sans cesse entre la lumière et les ténèbres.

La lumière, c'était des moments inattendus et inoubliables à l'image de cette nuit où Arthur avait tiré Nicola du lit pour lui montrer quelque chose. Ils étaient sortis et Arthur les avait fait grimper, comme des voleurs, l'escalier de secours d'un immeuble de huit étages. Ensuite, Nicola avait cru mourir de peur lorsqu'il avait fallu s'accrocher à la gouttière pour monter sur le toit. Il avait failli lâcher mais Arthur l'avait rattrapé et l'avait hissé près de lui sur les tuiles glissantes. Puis il l'avait pris par la main et ne l'avait pas lâché tandis qu'ils marchaient précautionneusement sur l'arrête du toit avant de s'y asseoir côte à côte comme deux chats. Nicola, encore effrayé, avait observé d'un air inquiet le sol loin en bas, en essayant de chasser de ses pensées ce que donnerait une chute de ce perchoir précaire. Arthur lui avait lancé d'un ton énergique :

- Lève le nez Nicola ! Je ne t'ai pas fait grimper si haut pour que tu regardes les pavés !

Luttant contre le vertige, Nicola avait relevé la tête…et avait eu l'impression de recevoir une grande gifle.

La ville s'étendait autour de lui à perte de vue. Des milliers de lueurs provenant des fenêtres faisaient comme des étoiles terrestres répondant à celles qui brillaient dans le ciel. La Lune, ronde, parfaite et presque aveuglante de blancheur, diffusait doucement sa lumière sur les toits paisibles. On y voyait presque aussi bien qu'en plein jour, sauf que le monde se déclinait en bleu et gris. Et il n'y avait pas le moindre bruit.

- Alors, qu'en penses-tu ? avait demandé la voix légère d'Arthur à l'oreille de Nicola.

- C'est… je ne trouve pas le mot. J'ai envie de le peindre… C'est la meilleure chose que je puisse dire.

Arthur avait hoché légèrement la tête en souriant. Puis il s'était appuyé en arrière sur ses bras et avait levé le visage vers le ciel :

- Est-ce que tu ne te sens pas libre comme ça ? Puissant ? Cette vue est un privilège que nous sommes les seuls à avoir. Toi et moi, sur ce toit, nous régnons sur un royaume de dormeurs.

Nicola, le cœur joyeux, l'avait observé sans mot dire. C'était la première fois qu'il voyait son amant si heureux, sans cette part d'obscurité qui était habituellement présente dans ses traits. On aurait dit que cet instant face aux étoiles l'avait régénéré. Nicola l'aimait pour ça : pour ses éclairs de folie grâce auxquelles Rimbaud lui faisait découvrir des choses qu'il n'aurait pas eu la curiosité d'aller chercher lui-même. Il lui apprenait la liberté de rêver et à se laisser aller.

Les ténèbres, c'étaient les silences de Rimbaud. Longs et pesants pendant lesquels il griffonnait des vers avec la hargne d'un possédé avant de les jeter au feu avec un cri de rage. Et comme pour se venger de la cruauté de sa Muse, il se jetait sur Nicola pour le posséder sauvagement. Ce dernier encaissait de moins en moins bien mais son amour était tel qu'il ne se plaignait pas car il voyait que son amant semblait apaisé après l'acte.

Un soir, il l'avait trouvé dans une telle crise de spleen qu'il se décida à essayer de le faire parler, ce qui n'était pas facile. Il usa de toute sa douceur et sa patience et Rimbaud, apprivoisé, lui expliqua les raison du mal-être qui le rongeait. Il lui raconta ses illusions perdues à propos de poètes parisiens et du rêve qu'il avait fait de pouvoir un jour compter parmi eux. Il était arrivé de Charleville, le cœur gonflé d'espérance et d'admiration pour les Parnassiens qu'il voyait comme une sorte de club de demi-dieux qui régnait sur la poésie. Avec l'aide de Verlaine, il avait participé à plusieurs dîners avec eux dans le but de se faire adopter et reconnaître. Mais ce qu'il avait découvert au fil des jours l'avait écoeuré. Ces poètes étaient tous le contraire de ce qu'il croyait : matérialistes, embourgeoisé, conventionnels et travaillant les mots comme d'autres travaillent à l'usine : à la chaîne et dans un but lucratif. De plus, ils ne comprenaient rien à la poésie du petit nouveau qu'il leur était arrivé. Le soir où il leur avait récité Le Bateau Ivre, tous ses messieurs moustachus en complet-cravate, l'avaient dévisagé avec une expression plus proche de la peur que de l'admiration. Les vers enfiévrés que Rimbaud était capable de leur déclamer à toute heure avaient l'air de les déranger dans leur petit monde. « Un effrayant poète », c'était ce qu'on disait de lui. Il était pour eux une sorte de monstre de la poésie aux mots hermétiques, vulgaires et fous.

Mais Arthur, comme tous les génies, avait trop confiance en lui pour se remettre en question. La faute était à ces vieux barbons dépassés ! La déception était cruelle : il n'était pas leur égal, il était meilleur qu'eux ! Lui qui était venu là pour côtoyer de grands hommes n'avait en fait rien à admirer et personne à suivre. Dés lors, il s'était senti perdu et sans idée quant à son avenir. Si le monde aimait les Parnassiens, avait-il une chance, lui qu'ils avaient rejetés ?

Nicola écouta tout cela avec son cœur compatissant et voulut montrer à Arthur qu'il n'était pas seul et qu'il y avait quelqu'un près de lui qui le comprenait. Un soir que Arthur avait voulu le posséder comme à son habitude, Nicola surmonta sa timidité et l'arrêta net.

- Attends…

- Quoi ? demanda le poète avec un regard d'incompréhension.

D'un coup de hanche, Nicola le fit basculer sur le dos et s'installa à califourchon sur lui. Il l'avait ensuite embrassé lentement, amoureusement pour montrer à son amant qu'on pouvait faire autrement. Puis il avait murmuré :

- Laisse-moi faire…je veux te montrer ce que c'est de faire l'amour…

Et il l'avait initié à quelque chose de nouveau : la tendresse. Cela sautait aux yeux qu'Arthur n'y était pas habitué. Il suffisait de voir son expression quand Nicola venait parfois lui quémander un câlin. Quel genre de vie avait-il eu avant lui pour être ainsi ?

Toute la nuit, il l'avait enveloppé de baisers et de caresses. Les préliminaires leur permirent de faire monter l'excitation de plus en plus fort et lorsqu'enfin Nicola laissa Arthur le prendre, ils partirent tous les deux dans un orgasme partagé. Heureux de voir son amant aussi réceptif à ses soins, Nicola osa enfin lui murmurer entre les brumes de l'extase :

- Je t'aime…

Les yeux bleus d'Arthur s'écarquillèrent comme devant une chose incroyable. Nicola sourit et plongea ses doigts dans ses mèches blondes :

- C'est la première fois qu'on te le dit ? On dirait que tu n'as jamais aimé. Laisse-moi t'apprendre. La vie n'est pas aussi noire que tu le croies.

Arthur le fixa un long moment et mille émotions se trahirent dans son regard. Finalement, il caressa doucement la joue de Nicola et demanda :

- Tu veux rester avec moi ?

Nicola lui prit la main et l'embrassa passionnément :

- Je ne désire que ça.

Cette nuit avait marqué un tournant à la fois dans leur relation et dans la tête de Nicola. Il était fermement décidé à lier sa vie à celle d'Arthur. Il n'avait jamais connu un amour pareil, c'était plus fort que lui.

Il se rappela de cette exposition dont Desmoulins lui avait parlé et qui devait bientôt avoir lieu. Une idée géniale lui traversa l'esprit : il savait ce qu'il allait présenter comme tableau. Il fonça chez lui, sachant que Stéphane ne s'y trouverait pas et embarqua à la va-vite toute ses affaires de peinture et installa tout dans ce qui était devenu un nid d'amour. Puis il se mit aussitôt au travail avec la certitude que ce tableau serait son chef-d'œuvre car il allait le peindre avec toute la force de ses sentiments pour Arthur. Il travailla sans relâche, n'ayant pas besoin d'avoir Arthur devant lui pour reproduire son visage. Mais ce serait bien plus qu'un simple portrait… bien plus….