Chapitre 6

Après quelques minutes, Sam cessa de le fixer. Elle parut très seule à présent, mais j'avais eu tort ce matin en croyant qu'elle n'avait pas d'amis et donc je ne savais pas si mes perceptions étaient pertinentes ou complètement inexactes ou un mélange complexe des deux. Le regard de Sam balaya lentement la pièce. Daniel et Teal'c avaient repris leurs expressions de feint désintérêt. J'observai Sam remettre la couverture sur ses jambes. Elle resta une minute encore immobile puis s'étendit sur le canapé. Elle essaya, tout à fait à la manière de Sam, de rentrer ses pieds sous la couverture juste avant de reposer sa tête sur le coussin. Et effectivement, une minute plus tard, elle se redressa et s'assit, laissant la couverture retomber sur son giron.

Il semblait évident que Sam ne savait pas quoi faire d'elle-même. Je savais que cela avait un rapport avec le départ de Jack, mais je me demandai quelle part était parce qu'elle n'avait pas à le cacher et jouer le bon petit soldat pendant ce temps et quelle part était due à l'absence de Jack.

Les mains de Sam cherchèrent la couverture écartée et revinrent vides. Elle regarda le canapé nu. Puis elle vérifia la table basse et le sol devant le canapé. Avant que j'aie le temps de lui offrir mon aide pour trouver ce qu'elle cherchait, ses mouvements se calmèrent. Ses yeux avaient trouvé son magazine, de l'autre côté de la pièce là où Jack l'avait jeté. Elle commença à sourire. En fait, je réalisai, comme elle relevait ses genoux sur sa poitrine et posait son menton dessus avec un sourire toujours sur ses lèvres, que je voyais une Sam très satisfaite. Elle était peut-être trop habituée à ne pas être heureuse qu'elle ne savait pas vraiment comment se comporter.

Je fis le tour de la pièce, pour ne pas interrompre sa contemplation et rejoindre Daniel à la table de la salle à manger. Il leva les yeux et sourit. Il parut plutôt accueillant ; je décidai de prendre ma chance. « Alors, que lisez-vous ? »

Il leva son magazine – une sorte de journal scientifique avec archéologie dans le titre. « Ils viennent juste de découvrir une ancienne sépulture en Egypte avec des artefacts qui datent d'avant ce qu'ils imaginaient. L'analyse au carbone 14 les situe des milliers d'années avant les dynasties égyptiennes et aucun des chercheurs ne sait comment expliquer cela. Ils ont conclu que les analyses étaient erronées et ils les envoient à un autre laboratoire pour d'autres analyses. Et puisque les artefacts ont des hiéroglyphes qu'ils n'avaient jamais vus auparavant ils ont décidé de prétendre qu'ils n'y étaient pas. »

Je le fixai avec une expression ébahie. Il n'avait pas l'air d'un fou furieux, mais il était en train de délirer. Puis je réalisai que c'était amusant de voir qu'il était exactement pareil que Sam lorsqu'elle était plus jeune, sur un sujet de conversation différent.

« Ils n'arrivent simplement pas à reconnaître qu'ils avaient tort et essayer de progresser. Ils n'arrivent pas à dépasser cela. Vous savez, j'ai essayé de le leur dire. Je l'ai vraiment fait. Mais non, tout le monde préférait penser que le Dr. Jackson était fou et que l'équipement du laboratoire avait dû être mal réglé, plutôt que d'accepter simplement qu'ils eussent eu tort. » Il referma brutalement le magazine et secoua sa tête. « Qu'importe. J'avais raison. Je sais que j'avais raison. Qui s'en soucie, hein ? »

Je voulus lui faire remarquer qu'il était tout à fait évident qu'il se sentait concerné, mais je tins ma langue.

Sam vint à mon secours, marchant vers la table et lui tapotant l'épaule. « Nous savons, Danny. »

Daniel leva les yeux sur Sam et sourit chaleureusement. Puis grimaça. « Je suis désolé, Sam. J'ai manqué d'égards. »

Elle secoua sa tête. « Ca va. Je suis fatiguée que les gens me traitent comme si j'allais m'effondrer. »

S'il y avait une chose que je connaissais sur ma soeur, c'était qu'elle n'était pas fragile. Je lui souris, fierté et chaleur me remplirent. Elle m'avait manqué. Elle m'avait vraiment, vraiment manqué. « As-tu des photos de papa ? »

Elle hocha la tête, me conduisant vers le canapé. Elle retira quelques albums des étagères et s'assit près de moi et nous les parcourûmes. Je reconnus la plupart des photos – elle avait été celle qui s'était retrouvée avec tous les souvenirs de famille, apparemment. Parcourir les photos avec elle me fit me sentir comme si nous étions à nouveau des enfants – Sam regardait les photos du mariage de maman et papa et moi celles de papa en uniforme. Quoi que j'aie pensé de lui toute ma vie, je savais que ce qu'il avait fait était important. Tout comme ce que faisait Sam.

Sam s'arrêta sur une des pages – une photo 16x24 de maman dans sa robe de mariage. « Dieu, elle était tellement belle. »

Maman avait été une jeune mariée – pas même vingt ans et Sam avait raison ; elle était superbe. Mais Sam était jeune quand maman est morte et la plupart de ce que Sam se rappelait était des moments issus de photos qu'elle fixait pendant si longtemps qu'elle croyait avoir été là. Je m'en rappelai davantage, c'est-à-dire comment elle avait vieilli. Elle était seulement au milieu de ses trente ans, ce qui me fit frissonner quand je me rendis compte que j'étais plus âgé qu'elle quand elle était morte, mais il y avait eu beaucoup de pression sur elle durant les années – son cousin alcoolique qui était mort dans une collision de voitures, le bébé qu'elle avait perdu quelques années après la naissance de Sam, fait que seul papa, et moi-même d'une manière fortuite, savions, les infernales disputes entre son mari et son fils, et bien sûr, l'inquiétude permanente pour son mari bourreau de travail perpétuellement en retard. Des rides s'étaient formées autour de sa bouche et de ses yeux et son apparence était devenue fatiguée et pâle dans les dernières années de sa vie. Je voyais les mêmes sur Sam – les années de stress permanent l'avaient vieillie prématurément. Mais je voyais aussi les mêmes yeux bleu brillant qui étaient toujours prêts à affronter le monde.

Je souris à Sam. « Tu lui ressembles. »

Sam secoua sa tête, réfutant mon compliment. « Non, pas du tout. »

Je souris largement. « Daniel, Teal'c, venez ici. Dites à Sam qu'elle ressemble à sa mère. »

Les gars répondirent à mon appel immédiatement et j'aurais pu jurer qu'ils attendaient l'invitation. Teal'c s'assit à côté de moi, étudiant la photo de ma mère attentivement. « Mark Carter a raison. Vous ressemblez fortement à cette femme. »

Un point pour le grand gaillard.

Daniel se percha sur l'accoudoir pour regarder. Je me demandai pourquoi il ne s'était pas incrusté sur le canapé comme plus tôt dans la journée, mais je présumai que c'était quelque chose entre eux quatre. Il eut aussi un grand sourire. « Wow, Sam, effectivement, vous lui ressemblez. »

Sam désigna le visage de maman, souriant au photographe comme si elle était la plus heureuse femme du monde et je me demandai si ce regard, ce pur bonheur, était ce qui retenait l'attention de Sam. « Non. Vous êtes tous cinglés. Elle était absolument superbe. »

« Oui, et alors ? » Daniel éclata de rire, son incrédulité, du fait que Sam ne pensait pas être superbe, évident dans sa voix.

Le visage rouge, Sam se détourna de lui, seulement pour trouver Teal'c en train de la dévisager. « Quoi, vous aussi ? »

Teal'c fit un signe de tête et un imperceptible sourire accompagna ses mots. « Peut-être devrions-nous discuter de cela plus tard quand O'Neill sera revenu. »

Encore plus rouge, Sam reporta son attention sur l'album et tourna les pages avec colère. Davantage de photos de leur mariage se présentèrent à nous, incluant une de maman et papa ensemble. Il se tenait derrière elle, ses bras l'encerclant d'une manière protectrice ; ils souriaient tous les deux plus que je n'avais jamais vu.

Sam allait tourner la page, mais Daniel tendit la main pour l'arrêter. « Il avait quelques années de plus qu'elle, n'est-ce pas ? »

Je levai les yeux sur lui, sachant que ma soeur, toujours fâchée, n'allait pas lui répondre. « Il avait près de dix de plus qu'elle. »

Je vis le petit sourire en coin de Daniel et, d'une manière ou d'une autre, je savais qu'en me tournant vers Teal'c je ne surprendrai qu'un sourcil levé. Confus un instant, je regardai Daniel faire du coude à Sam. « Un officier plus âgé, décoré, appartenant à l'Air Force. J'ai l'impression d'un déjà vu ici. »

Je voulus rire à son commentaire, surtout à la façon dont Sam se couvrit son visage de ses mains, mais à la légèreté était mêlé du regret. J'aurais dû être celui qui la taquinait gentiment. J'aurais dû savoir pour son béguin pour son supérieur. Au lieu de cela, à ma place se tenait Daniel, la taquinant comme un frère le ferait. Après un moment, Sam leva son bras et le frappa à l'épaule et je grimaçai de douleur, me rappelant combien elle pouvait frapper fort quand elle était embarrassée.

Je lui donnai un coup de coude, un sentiment protecteur s'élevant et désirant la protéger de l'embarras, mais lorsqu'elle me regarda, mon instinct de grand frère prit le dessus et je ne pus m'empêcher de la taquiner à mon tour. « Ne t'inquiètes pas, Sam, nous ne le dirons pas à Jack. » Elle redressa simplement ses épaules et recommença à tourner les pages de l'album.

Stéphanie nous rejoignit peu de temps après, bâillant encore après sa sieste, les enfants dans son sillage. Ils se rappelèrent tout de suite leur jeu avec Teal'c et lui coururent dessus, criant 'Mr. T.' Sam et moi éclatâmes de rire, laissant Stéph, Daniel et Teal'c nous dévisager.

Embarrassé par leur attention, je regardai autour de moi. « Est-ce que quelqu'un regardait 'Agence tous risques' ? »

Sam gloussa. « J'ai pitié de l'inconscient qui ne regardait pas 'Agence tous risques' ! »

Personne ne sembla savoir de quoi nous parlions, mais nous continuâmes de rire. J'essayai d'imaginer Teal'c surchargé par toutes ces chaînes en or et cela ne fit qu'accentuer mon rire. Visualiser la scène n'aida pas.

Teal'c se leva quand Nicky lui demanda poliment de jouer à 'cache-cache' avec eux et Stéphanie prit sa place, se pelotonnant contre moi. « Oh, des photos ! »

Du coin de mes yeux, j'observai Matt dire à Teal'c que c'était à lui de 'compter'. Stéphanie et moi échangeâmes un coup d'oeil quand Teal'c annonça qu'il ne savait pas comment y jouer. Nicky expliqua les règles, essayant de communiquer l'idée, plutôt confusément, à l'homme perplexe en face d'elle. A la fin, Teal'c hocha la tête et recouvrit ses yeux pendant que les enfants s'élançaient pour se cacher. Comme Teal'c commença à compter, Sam poussa l'album vers moi pour que Stéph puisse mieux voir.

Nous nous étions rendus jusqu'aux années de lycée de Sam avant que nous ne réalisâmes que Teal'c était toujours en train de compter. Je levai les yeux vers Daniel. « Ne devrions-nous pas l'arrêter ? »

Daniel et Sam échangèrent un coup d'oeil et secouèrent en même temps leurs têtes. Sam expliqua à Stéph en haussant les épaules. « Il ne jouait pas beaucoup quand il était enfant aussi il ne comprend pas vraiment le but des jeux. Ce sera probablement plus amusant pour eux s'il continue de compter. »

« Sam, as-tu faim ? » L'estomac de Daniel gronda bruyamment au moment où les mots furent dits.

Elle hocha à nouveau sa tête. « Nous devrions effectivement manger quelque chose. Personne n'a eu un vrai repas aujourd'hui. »

Je gloussai à l'idée que tous ces gâteaux, tartes et cookies n'avaient pas suffit. « Nous devrions faire quelque chose, au moins pour les enfants. »

Juste au moment où je parlai, la porte d'entrée s'ouvrit, révélant Jack qui s'était changé en vêtements de tous les jours. Il tenait dans ses bras dix boîtes de pizza. « Puis-je avoir un peu d'aide ? »

Sam et Daniel sautèrent hors du canapé à ses mots, mais Teal'c resta où il était, comptant avec ses yeux fermés. Ils laissèrent tomber les pizzas sur la table basse. Je soupirai, sachant que Stéph allait être contre de nourrir les enfants de pizzas. Avant que l'un d'entre nous puisse le mentionner, Jack laissa tomber deux boîtes de repas pour enfants au-dessus de la pile.

« Poulet, compote de pommes, et du lait. » Il sourit, comme s'il était plutôt fier de lui-même. Et alors je me rappelai le glaçage sur sa tarte et décidai qu'il avait tous les droits de l'être. J'observai alors qu'il jetait un regard autour de lui, ses yeux tombant sur Sam, Daniel, et finalement Teal'c, comme faisant un inventaire pour s'assurer que tout le monde allait bien. Cet instant de paix sur son visage, en les trouvant tous parfaitement bien, fut fugitif. Il s'assit sur le sol, de façon alarmante, à mon goût en tout cas, proche des jambes de Sam. Il leva les yeux sur Sam, qui avait un petit sourire sur ses lèvres. « Carter ? »

Son sourire s'agrandit imperceptiblement. « Oui, monsieur ? »

Je refoulai un commentaire sur le retour à tant de formalisme, mais je n'essayai pas de prétendre que je ne les regardais pas.

« Que fait Teal'c ? »

Sam lui jeta un coup d'oeil, son expression pensive comme si elle n'en avait aucune idée. « Il compte, monsieur. »

« Ah, c'est donc à ça que ça ressemblait. J'ai jamais été très bon en math. »

Sam gloussa, me rappelant les trop fréquentes fois où Sam avait gloussé de cette façon aux garçons et l'inévitable sermon de mon père disant que ces garçons ne feraient que la distraire de buts bien plus importants. J'ai pensé à le lui rappeler, car j'avais toujours pris la place de mon père quand il n'était pas là, mais j'aimai la voir, sinon heureuse, au moins sincèrement amusée.

Daniel s'assit sur le sol de l'autre côté de la table basse, le seul s'encombrant d'une assiette en prenant une tranche de pizza. « Ne l'encouragez pas, Sam. »

Je m'attendis à un gloussement, ou une dénégation. A la place, je la vis darder ses yeux vers Jack et, pendant une seconde, j'aurais pu jurer qu'il craqua un sourire. Je secouai la tête et décidai que je l'avais imaginé. Stéph et les enfants se rassemblèrent autour d'eux alors que Teal'c était toujours assis, ses yeux fermés, débitant à toute allure les nombres alors que nous commencions à manger.

« Mille sept cent quatre-vingts douze. Mille sept cent quatre-vingts treize... »

« Teal'c, vous pouvez arrêter maintenant et ouvrir vos yeux. » Le doux appel de Sam fut répondu par un coup d'oeil immédiat de Teal'c. Elle sourit largement. « Voyez-vous les enfants ? »

Il tourna son visage, localisant les enfants qui étaient assis entre lui et Stéphanie. « Je les vois, Colonel Carter. »

« Voilà, Teal'c. Vous avez gagné. » Sam enfourna la pizza dans sa bouche, n'offrant pas d'autre explication.

Jack attendait toujours, sans manger tant qu'il ne savait pas ce qu'il se passait. « Pourquoi étiez-vous en train de compter, Teal'c ? »

« Je jouais à un jeu appelé 'cache-cache' avec les enfants de Mark Carter. » Il jeta un coup d'oeil aux enfants qui ne donnèrent aucune indication qu'ils savaient de quoi il parlait alors qu'ils mangeaient leurs dîners. « Le Colonel Carter, comment ce jeu se termine-t-il ? »

Sam lui sourit. « Vous les avez trouvés. Ou peut-être qu'ils ont concédé leur défaite. Qu'importe. Vous avez gagné. »

Teal'c rayonna de fierté, comme aucun homme ne le devrait en battant des enfants à un jeu auquel il n'avait pas vraiment joué. Il se tourna vers Jack. « J'ai gagné. »

Jack sourit largement. « En effet, Teal'c. Vous avez gagné. » Puis il prit une bouchée de sa pizza et se déplaça légèrement, jusqu'à ce que ses côtes touchent les jambes de Sam.

La pizza de Sam fit une pause pendant un instant sur le chemin vers sa bouche, mais seulement pendant une seconde, avant qu'elle ne sourit et reprenne comme si rien n'avait changé.

Jack engouffra son quartier en ce qui devait être un temps record. Il me lança un coup d'oeil comme il se penchait pour en prendre un deuxième, optant finalement de prendre une boîte entière sur ses genoux. « Alors, Mark, comment était Sam quand elle était petite ? »

Et une fois encore, Teal'c et Daniel se tournèrent brusquement vers Jack. Ce fut seulement à ce moment-là que je réalisai qu'il l'avait appelée Sam. Et je sus que c'était quelque chose que jamais il ne faisait. Jamais.