"Je n'ai pas rêvé. Un Nobody ne rêve pas. Sinon, il a droit à des cauchemars, plus souvent bouleversants que banals. Sinistre, vous dites? Je vous l'accorde. Je crois cependant que les rêves des humains ne mènent à rien, sinon à s'attarder sur des espoirs, des désirs inaccessibles. C'est un triste sort que de passer chaque nuit de sa vie à souhaiter atteindre l'impossible...sans inclure ces nombreux rêves éveillés qui ne cessent de vous hanter. Étonnement, cela me connaît aussi. Mais je m'éloigne.
Je me souviens qu'à mon réveil, - j'ignore combien d'heures ou de jours j'ai dormi - il m'a fallu un certain moment afin de me remémorer où je me trouvais et comment j'étais arrivé là, mais ce n'est rien en comparaison du temps qu'il m'a fallu pour parvenir à discerner la porte du mur - le mur et la porte étant blancs, à votre plus grand étonnement. J'ai pris l'initiative de m'attarder un peu plus, cette fois-ci, sur le décor de ma chambre, c'est-à-dire encore et toujours du blanc. Sinon, pas grand chose, soit quelques meubles assortis au reste de la chambre. J'ai ensuite constaté que le lit dans lequel j'étais désormais assis était amplement trop grand pour ma taille...ou disons, trop large pour ma mince carrure. J'ai instinctivement cherché une fenêtre, sans doute pour voir à l'extérieur ou pour m'assurer que je pourrais trouver un peu d'air si le besoin de présentait. Seulement, il n'y avait pas la moindre ouverture sur l'extérieur - que cette grande porte blanche qui me mènerait dans la grande allée.
J'ai fait l'effort surhumain - bien que je ne sois théoriquement pas humain - de me lever, maintenant décidé à me diriger vers la porte puisque c'était la seule issue. J'ai alors vu, au pied de mon lit, un manteau identique à celui de l'homme qui d'ailleurs n'avait pas rappliqué depuis le moment où il m'avait donné l'ordre ferme de rester dans ma chambre. Probablement que le manteau en question avait été posé sur le bout de mon lit, à l'origine du moins, car il formait désormais un tas avec les couvertures qu'il y aurait dû avoir dans mon lit si je n'avais pas été autant agité dans mon sommeil. Ne sachant si je devais le revêtir ou non, j'ai saisi le manteau, découvrant alors une paire de bottes dont j'ai jugé qu'il valait peut-être mieux que je les enfile tout de suite, et je suis enfin sorti de la chambre - sans l'accord de ce satané vétéran...ou, tout simplement, Xigbar. De toute façon, il n'a jamais cessé de me répéter que je suis indiscipliné, alors il fallait bien que ma soit disant délinquance ait un début, pas vrai?
La porte grinçante s'est refermée derrière moi, comblant d'un bruit lourd le silence toujours aussi déstabilisant qu'à mon arrivée dans la forteresse. Le moindre de mes pas retentissait d'un bout à l'autre du corridor, tout comme l'écho de ma voix lorsque, pour la première fois de mon existence, j'ai tenté de prononcer les premières paroles qui me sont venues à l'esprit.
"...Il y a quelqu'un?"
Il est étonnant d'entendre sa voix pour la première fois ; rauque et plutôt engourdie, pour un début. J'ignorais d'où me venaient ces mots, mais pour l'instant, ils étaient tout ce que j'avais. J'ai repris, un peu plus fort, cette fois :
"Est-ce que quelqu'un peut m'aider?"
Je n'ai pas eu de réponse. Chose certaine : je ne pouvais être seul en ces lieux. Ou plutôt, je ne pouvais pas m'imaginer être abandonné dans une aussi grande demeure. Il devait y avoir quelqu'un dans les parages. J'ai donc fait la seule chose qui me restait à faire : explorer les lieux, et qui sait, cela me conduirait peut-être à quelque individu qui saurait m'expliquer où je me trouvais ainsi que la raison pour laquelle on m'avait emmené ici. Mais avant tout, je voulais savoir qui j'étais.
J'avais beau songer d'un nom, d'un visage, d'un souvenir quel qu'il soit - mon imagination n'allait pas jusque là. Je ne pouvais voir que mes pieds, chaussant ces grandes bottes noires qu'on m'avait laissées ; mes mains, blanches et pourvues de longs doigts fins, la gauche tenant fermement la robe noire ramassée en un tas ; mon corps, habillé de vêtements sombres dont j'ignorais d'où ils me venaient ; enfin, quelques mèches de cheveux d'un rouge vif retombant sur mon front, qui faisaient sans doute un contraste avec les murs d'un blanc excessif. Ainsi, je ne pouvais passer inaperçu.
Depuis, rien n'a changé en ces lieux. Sinon, tout ne s'est qu'assombri avec les années, aussi étonnant cela puisse-t-il sembler avec tout ce...blanc. Il y a de quoi en faire une maladie. L'endroit m'avait semblé maussade dès ma première impression - bien que ce genre d'impressions peut parfois être trompeur. En fait, tout en cette forteresse a conservé son habituelle morosité, à l'exception toute juste, peut-être, de quelques uns de ses occupants.
Ne sachant par où commencer, ni quel chemin emprunter pour me rendre je ne savais trop où, j'ai pensé que la meilleure chose à faire était d'utiliser l'escalier par lequel j'étais précédemment passé. De retour dans la salle commune, j'espérais y trouver quelqu'un mais évidemment, elle se devait d'être vide. Sur une table posée près du divan où j'avais vu un autre inconnu, la première fois que j'étais passé par ici, j'ai remarqué une structure assez impressionnante, bien qu'elle n'était pas très haute, faite de cartes à jouer. Ma curiosité naturelle m'a poussé à m'en approcher, me permettant de poser le manteau sur le sofa, et bien sûr, il a fallu que je pose les doigts sur ce château de cartes sans même réfléchir à l'impact que cela aurait - à l'impact que cela a eu, parce que la structure s'est inévitablement défaite et les cartes se sont éparpillées sur la table et sur le sol.
J'ai alors entendu des pas pressés provenant d'une sortie que je n'avais encore remarquée, opposée à celle par laquelle j'étais entré. J'ai redressé la tête, surpris sur le fait, et quelqu'un se présenta, alarmé. Un garçon, plus jeune que les deux autres que j'avais rencontrés ; je devinais malgré tout qu'il était un peu plus âgé que moi, vu son visage à découvert. Avant même de me regarder, il a découvert mon méfait.
"Pourquoi fallait-il que tu touches à ça?" s'est-il plaint, l'air découragé.
Je n'ai pas répondu, pour la simple et bonne raison que je n'avais aucune explication à apporter. De plus, il ne me semblait pas très impressionnant alors j'en ai déduit qu'il ne représentait pas une menace - je ne m'étais pas trompé sur ce cher Demyx, il faut l'admettre.
"Tu es le numéro huit, c'est bien ça?" m'a-t-il demandé, soudainement pressé. "Ils nous attendent, fais vite!"
Je suis resté immobile, cherchant à comprendre ce qu'il attendait de moi. Et puis, je n'étais pas au courant de cette histoire de numéros, ni de qui il parlait. Il s'est alors avancé vers moi, agité, puis a saisi le manteau posé sur le divan et me l'a placé entre les mains.
"Qu'est-ce que tu attends? Enfile-le!" a-t-il insisté. Il m'a semblé bien nerveux.
"Où est-ce qu'on doit aller? ais-je demandé en revêtant le manteau, sans toutefois en monter la fermeture à glissière.
- Je n'en ai pas la moindre idée. Allez, suis-moi."
J'ai trouvé une paire de gants en cuir dans mes poches. Je les ai enfilés et je l'ai suivi. Il courait presque, et voyant que j'avais du mal à le suivre, il m'a agrippé par la manche en espérant que cela me ferait accélérer le pas. Il me fallait endurcir les muscles de mes jambes, apparemment, car j'avais peine à tenir debout plus de quelques minutes.
Après avoir cherché durant un bon moment le lieu où nous devions rejoindre certains individus, - selon Demyx, en fait - nous nous sommes retrouvés dans un vaste hall pratiquement vide, faces à de gigantesques portes d'ivoire sur lesquelles était gravé un immense symbole que je supposais très significatif. J'ai éventuellement su qu'il s'agissait de l'insigne des Nobodies. Le symbole nous représentant, nous démarquant des personnes normales et que je verrais ainsi jusqu'à la fin de mes jours puisque je le voyais non seulement régulièrement sur les murs de la forteresse, mais parce que je le portais également sur mon torse, à l'endroit où j'aurais dû avoir un cœur - si j'étais humain.
Tandis que je restait fasciné par l'emblème, Demyx, dont je ne savais pas encore le prénom, m'a tiré de mes songes en me faisant remarquer que l'on entendait des voix venant de derrières ces portes. Il m'a alors demandé de frapper à la porte - probablement parce qu'il était trop froussard pour oser le faire. Je n'ai pas fait attention à la force avec laquelle j'ai frappé à la porte ; l'écho de mes coups a été renvoyé à travers tout le hall, au point que Demyx m'a grogné que j'aurais pu y aller avec plus de modération, que nous allions être châtiés pour notre indiscrétion et notre manque de civisme, etc. - on n'a pas le choix de se faire rapidement à ses éternelles lamentations. Enfin, nous avons entendu, provenant de la pièce, une voix grave, cependant douce, nous appeler.
"Veuillez nous rejoindre. Vous êtes les bienvenus."
Je dois admettre que cette invitation était réconfortante et que j'aurais eu du mal à la refuser.
...Mais combien je regrette, parfois, de ne pas avoir pu m'enfuir pendant que tous s'affairaient à cette réunion, de ne pas avoir songé à profiter de cette opportunité pour quitter ces lieux à jamais avant d'être impliqué, d'être obligé à cette histoire, à cette existence.
Je me dis, quelques fois, que peu importe où je serais allé, même si j'avais dû me contenter de ma solitude et de dépendre du peu de capacités dont je disposais, peut-être, avec un peu de chance, aurais-je pu trouver le moyen d'être heureux, sinon d'arriver à me persuader que je l'étais. Peut-être qu'au bout du compte, tout ce que j'aurai accompli durant ces dernières années n'en aura pas valu la peine - tout ce que j'ai connu, ce que j'ai découvert avec ces individus, avec le gamin... Enfin, peut-être aurais-je pu goûter à cette illusion de bonheur dans une autre vie...?
Le fait est que j'ai renié toutes les occasions qui se sont ensuite présentées de renoncer à ce monde une fois pour toutes. À l'exception, tout compte fait, d'une opportunité bien précise - fait sur lequel je reviendrai le moment venu. J'ai ainsi choisi de rester - de rester pour lui. De même, j'ai choisi d'assumer pour nous deux cette décision égoïste."
