"Ainsi, tel était mon nom : Axel. Court prénom de quatre lettres et de deux simples syllabes qui me servirait d'identifiant autre que "numéro huit", et cela jusqu'à la fin de mes jours. Que cela me plaise ou non, je devais donc m'y conformer. Quant à mon compagnon trouillard, il s'avérait que son nom soit Demyx, qui, soit dit en passant, lui convenait parfaitement, surtout si on pense a des mots d'une sonorité semblable tels que "démuni", ou encore par extension "démotivé" - ces derniers le qualifiant avec une grande exactitude, en particulier lors de situations de crise. Sur ce, vous pouvez constater l'impertinence avec laquelle que je divague, alors si vous le voulez bien, retournons à l'essentiel de la chose, soit mon histoire.
À la tête de notre minuscule cortège, le très aimable Xigbar s'acharnait à garder le silence - probablement pour refouler sa colère, sinon afin de nous la réserver pour plus tard. Moi, je me contentais de le suivre, Demyx me piétinant les talons de peur d'être oublié derrière, j'imagine. Alors que nous nous dirigions je ne savais où, je me remémorais vaguement la courte scène à laquelle nous venions d'assister et j'en suis venu à faire une constatation intéressante : tous les prénoms qui avaient été mentionnés, dont le mien et celui de Demyx, comportaient un "X" - bien que je n'aurais su l'identifier à l'écrit, parce que je n'arrivais pas à me figurer de quoi pouvait avoir l'air ce caractère. J'ignorais, comme bien des choses en fait, d'où me venait ce nom mais il semblait y avoir une sorte de correspondance entre nos identifiants. Voilà donc une autre chose sur laquelle il me faudrait me renseigner quand j'en aurais l'occasion.
Cependant, je commençais à douter que je finirais par avoir le loisir de m'entretenir avec ce vieil air bête puisqu'il semblait résolu à nous ignorer. J'ai tout de même tenté ma chance - et je ne crois pas vous apprendre quoi que ce soit en vous radotant que "qui ne tente rien n'a rien" ; j'ai d'ailleurs fait de cette règle une coutume dont je fais désormais usage avant toute autre chose. Je me suis donc éclairci la gorge et j'ai osé m'adresser à Xigbar.
"Où est-ce qu'on va?" j'ai demandé, un peu mal assuré.
- La ferme, sale gosse."
Si j'avais voulu être aussi détestable que lui, j'aurais pu faire appel à mon esprit farceur et répondre un truc du genre "Quelle ferme?", mais j'ai fait l'effort d'être aimable puisque j'avais l'intention de faire une deuxième tentative.
"C'est que j'ai besoin de m'asseoir, j'ai insisté, plus confiant cette fois-ci.
- Contente-toi de te taire et de me suivre, a-t-il grommelé en me jetant un regard par dessus son épaule, visiblement contrarié.
- C'est pourtant ce que je fais, ais-je rétorqué.
- Ne t'avise pas d'être arrogant avec moi, on se comprend?
- Soyez certain que je vous comprends encore mieux que vous me comprenez", j'ai achevé, en faisant une subtile allusion à son âge avancé.
Retenez ceci : je suis un maître de l'argumentation. De ce fait, j'ai toujours le dernier mot. Vous comprenez ainsi que je suis incroyablement têtu - et ce n'est pas parce qu'il était mon aîné qu'il me ferait plier devant lui. Son hostilité avait beau être embarrassante ; Xigbar, lui, était de loin aussi intimidant qu'il aspirait à en avoir l'air. Il m'a jeté un regard noir des moins intimidants qui soit - sans doute ne savait-il pas quoi répondre à mon argument du tonnerre - puis a accéléré le pas, nous obligeant donc à en faire de même.
Nous avions emprunté le même chemin qui menait au corridor dans lequel se trouvait ma chambre - et celle de Demyx, par le fait-même - excepté que cette fois, au lieu de gravir l'escalier menant à ce corridor, nous avons continué tout droit dans la grande allée où nous nous trouvions pour ensuite prendre la première aile qui se présenta devant nous. Cela nous a conduits, au bout du couloir, à de grandes portes similaires à celles se trouvant dans le hall, bien que moins impressionnantes. Xigbar les a poussées avec lassitude et nous a fait passer devant, nous offrant ainsi une vue assez spectaculaire, je dois l'admettre : un océan de bouquins, carrément. Des dizaines d'étagères pleines de livres se succédaient d'un bout à l'autre de la pièce. Aussi est-il nécessaire de préciser que la pièce en soi a une vastitude semblable à celle du grand hall. Bien qu'elle soit aussi blanche que toutes les autres pièces, cette énorme bibliothèque est en revanche un peu plus vivante que les autres pièces vu la multitude de volumes de toutes les couleurs. Autre fait : il y avait d'immenses fenêtres au fond de la pièce. "Enfin un environnement un peu plus sain", ais-je songé - tout haut, néanmoins, ce qui m'a valu un épouvantable soupir de la part de Xigbar tandis que Demyx n'a pu s'empêcher d'échapper ce que je supposais être un rire.
Nous faisant preuve du plus grand des charismes, notre chaleureux guide nous a finalement ordonné d'aller nous installer à la gigantesque table se trouvant en plein centre de la pièce. Je n'ai pas hésité à m'exécuter et à tirer une chaise à une des extrémités de la table pour m'y asseoir sur-le-champ, n'en pouvant plus de rester debout. Quel soulagement, il faut le dire! Quant à Demyx, il s'est installé à quelques chaises à côté de moi, observant le moindre déplacement de Xigbar qui, après un moment, a disparu à travers les rangées de livres. D'où je me trouvais, j'entendais toujours le moindre de ses pas, ainsi que chaque parole qu'il marmonnait pour lui-même. En fait, je présume qu'il était conscient que nous l'entendions et qu'il se faisait le plus grand des plaisirs à espérer que ses commentaires désobligeants nous offenseraient. La preuve qu'il manquait d'assurance - malheureux vieil homme, va!
Alors que je massais vigoureusement mes crampes aux mollets, Demyx m'a adressé un de ces regards bien à lui qui véhiculent un message de détresse. J'ai présumé qu'il s'attendait à être longuement martyrisé, ou quelque chose comme ça. Disons que c'est le type de scénarios qu'il se plaît à imaginer quand il n'a pas le contrôle de la situation - c'est-à-dire qu'il ne l'a jamais.
Après s'être absenté un moment, Xigbar est revenu avec quelques ouvrages entre les mains - des manuscrits, pour être exact. Il s'est avancé entre Demyx et moi et a grossièrement étalé les bouquins devant nous. Le pauvre froussard a levé sur lui des yeux implorant la pitié alors que Xigbar ne s'est pas donné ne serait-ce qu'une seule fois la peine de le regarder. Pour tout dire, il semblait que c'est sur moi qu'il portait son attention. Une fois de plus, je passais pour le vilain garnement. Soyons honnêtes, puisque nous sommes entre nous : comment quelqu'un comme moi peut inspirer autre chose que la confiance? L'ironie étant de la partie, vous vous en doutiez.
Il m'a adressé un regard sévère - qui ne m'a nullement impressionné étant donné qu'il n'avait qu'un seul oeil visible et que j'en avais deux, ce qui, par conséquent, me donnait l'avantage en matière d'intimidation. Je l'ai fixé de ma paire d'yeux dont j'ignorais encore la couleur - tout comme le reste de mon visage, par ailleurs - jusqu'à ce qu'il se lasse et jette un oeil ennuyé et pas deux aux livres dispersés devant nous.
"Écoutez-moi bien, a-t-il commencé, parce que je n'ai pas l'intention de me répéter.
- Pardon, qu'est-ce que vous dites?" j'ai coupé - puisque tout peut être un prétexte pour s'auto-divertir, surtout dans une situation pareille. Il a lâché un grognement, agacé. Demyx, lui, n'aurait pu être plus attentif - ou plus traumatisé, plutôt.
"Vous voyez ces bouquins? a repris l'ancêtre, s'efforçant de sévir le ton de sa voix. Ils contiennent toute l'information nécessaire à votre enseignement.
- Quel enseignement? je me suis permis de demander. Je vois pas en quoi on –
- Cesse de m'interrompre, trancha-t-il.
- Vous venez pourtant de le faire.
- Numéro huit, tu te tais!" a-t-il rugi, apparemment tanné de mes modestes plaisanteries.
Demyx s'est calé dans son siège, terrifié, alors qu'il me fallait faire un effort colossal pour m'abstenir de me marrer tout haut. Franchement, quel spectacle, ce pirate! Voilà bien la seule raison qui me pousse à avoir un certain respect pour lui - il a l'âme d'un humoriste ; seulement, il n'en est pas conscient. En fin de compte, peut-être que lui aussi a un potentiel caché à développer...?
"J'ai mieux à faire que de perdre mon temps à m'acharner sur deux gamins, a poursuivi Xigbar, continuant de s'emporter. Vous allez lire ces bouquins : une fois que vous en aurez fini avec toute cette lecture, et seulement là, vous viendrez me montrer ce que vous aurez appris. Est-ce bien clair?
- Aussi clair que le blanc de cette élégante forteresse, sir", j'ai répliqué avec assurance.
Après quoi j'ai regretté d'avoir répondu sans réfléchir, parce que, sans ajouter quoi que ce soit, Xigbar nous a laissés seuls dans cette maudite bibliothèque, en prenant grand soin de refermer les portes derrière lui. Aussi je savais pertinemment qu'il n'avait pas la moindre intention de nous permettre de nous présenter à nouveau devant lui tant que nous ne serions pas venus à bout de cette lecture - à moins qu'il soit forcé à nous recevoir, bien évidemment, ce qui risquait fort peu de se produire.
J'ai regardé Demyx, qui a saisi avec hésitation un des bouquins et l'a ouvert à la première page. J'ai pensé que je n'avais rien de mieux à faire - contrairement à Xigbar qui prétendait avoir tant de pain sur la planche tandis que je devinais qu'il était allé s'avachir dans un divan en attendant que le temps passe - alors j'ai tout simplement imité mon camarade bavard. En fait, il vaut parfois mieux ne pas juger trop rapidement, car, aussi silencieux pouvait-il être en ce moment-là, rien - non, rien ne fait désormais taire un Demyx en grand besoin de s'affirmer.
J'ai longuement observé la première page de mon manuscrit, où se dessinaient de nombreux caractères qui me posaient un réel problème : d'abord, parce que je n'avais pas la moindre motivation à m'instruire par moi-même à propos de choses qui, pour moi, ne signifiaient absolument rien ; ensuite - et autant être franc tout de suite - parce que je ne savais tout simplement pas lire."
