Axel

"Aussi pathétique soit-il, voici donc un bref aperçu des circonstances dans lesquelles je me trouvais désormais : assis à une vaste table blanche dans une immense bibliothèque blanche, je siégeais sur une inconfortable chaise blanche, un bouquin quelconque blanc...non, je plaisante entre les mains, aux côtés de ce cher Demyx qui déjà semblait plongé dans la lecture de son manuscrit. L'apogée de la bêtise : je ne savais pas lire. Pour être des plus sincères avec vous, la situation n'a pas vraiment évolué depuis. En fait, elle n'a pas évolué du tout - au pire, elle a régressé. Quoi, ça vous fait marrer? Ah oui, c'est vrai : parce que VOUS, vous avez la remarquable faculté de lire. Eh bien, vous savez quoi? Rien à foutre, bon.

J'étais curieux de savoir comment il arrivait à déchiffrer tout ce jargon, parce que j'avais beau m'attarder sur cette multitude de caractères ; je n'y comprenais définitivement rien. Mon pirate préféré aurait peut-être mieux fait de me présenter un livre de gamins avec des illustrations ; je suis persuadé qu'avec un effort colossal de concentration, j'aurais, à la limite, pu y comprendre quelque chose - bien que je n'étais certainement pas des plus motivés. Et puis, avant tout ça, comment Demyx pouvait-il avoir la tête à faire de la lecture, à s'instruire à propos d'une quelconque théorie alors qu'il n'était pas plus au courant que moi de sa propre identité? Non, il ne pouvait pas réellement être en train de lire, ça allait contre toute raison. Autrement, c'était à croire qu'il était complètement débile. Étonnement...la deuxième option sonne mieux à mon oreille - et vous, vous en pensez quoi? Bon, ça suffit, ces blagues de mauvais goût.

Faisant le point sur la situation, j'observais distraitement Demyx - ses traits faciaux, plus précisément, ainsi que l'expression de son visage qui trahissait un certain malaise. Je me disais qu'en comparaison à ces autres hommes, il avait l'air si jeune - et dire que si je me fiais à sa taille, cela signifiait que j'étais encore plus jeune que lui. Toutefois, la taille ne veut pas en dire long car je le dominais de ma stature inférieure à la sienne. Aussi l'ais-je rattrapé et même dépassé en grandeur à peine quelques mois plus tard. Tout cela pour dire que ces détails sont plus qu'insignifiants, soit tout à fait inutiles - et vous n'en avez rien à faire puisque ce qui vous intéresse est de savoir comment je vais trouver moyen de mettre du piquant à cette fâcheuse situation. Allons, je sais que j'ai raison.

Je racontais donc que je contemplais l'admirable corps de Demyx... Ha ha, quelle bonne blague - qui, finalement, porte à confusion, à bien y penser. C'est bon, je retire mes paroles. Cela m'a amené à essayer de m'imaginer, une fois de plus, de quoi j'avais l'air. Avouez que souhaitiez que j'aie une pensée impure...vicieux lecteurs! Je n'ai pas un esprit malsain - du moins, pas en ce qui concerne Demyx. Retenez-le bien! - Vous dites? Marre des interruptions? Parfait, vous l'aurez voulu.

Ainsi, l'image que je me faisais de moi-même était plutôt imprécise puisque les seules informations évidentes que je détenais étaient la couleur de ma peau ainsi que celle de mes cheveux. Je me suis mis à tâter délicatement mon visage, m'assurant que je n'avais aucune malformation - c'aurait bien été le comble du malheur.

Enfin, Demyx a quitté sa lecture pour lever sur moi un regard particulièrement troublé - à savoir si c'étaient mes agissements qui l'intriguaient ou si ce n'était pas tout simplement parce qu'il venait d'avoir une de ces visions d'horreur où il s'imagine mort. Enfin bref, je vous laisse imaginer la suite.

"Mais qu'est-ce que tu es en train de faire? m'a-t-il interrogé, embarrassé.

- Je découvre mon corps", j'ai répondu, plutôt amusé.

J'imagine que cela a suffit à le gêner un peu plus car il n'a rien ajouté et a fait mine de retourner à sa lecture. À vrai dire, il me semblait plutôt nerveux - et pourtant, nous étions seuls dans cette pièce. Il faut croire que ma présence l'intimidait autant que cette vieille croûte de Xigbar.

Mon regard est donc retourné se poser sur mon intrigant livre. Puis, une question m'est venue à l'esprit : qu'est-ce que des hommes plus âgés que nous pouvaient bien attendre de nous? Nous n'avions rien à voir dans leur histoire ; nous-même ne savions même pas qui nous étions ni comment nous étions aboutis dans un endroit pareil, alors comment pouvaient-ils prétendre nous connaître? Décidément, il devait y avoir un malentendu. "Voilà la seule explication logique à toute cette histoire de débiles profonds", j'ai songé. En fait, je n'avais pas tout à fait tort - en ce qui concernait le fait qu'il s'agissait bel et bien d'une "histoire de débiles profonds". Vous allez vite comprendre, en temps et lieux. Vous voyez? Je reporte à plus tard ; c'est votre faute, pas la mienne!

J'ai alors jeté un oeil à Demyx, qui, je m'en doutais, me fixait avant même que j'aie relevé la tête. J'ignorais s'il devinait mes intentions ; quoiqu'il en soit, il n'était absolument pas question que je reste un instant de plus dans cette pièce.

Puisque la porte de la bibliothèque était close, je me suis levé de mon siège et me suis dirigé vers la sombre fenêtre au fond de la bibliothèque, souhaitant de tout mon cœur - que je n'avais pas, bien sûr - que cela puisse me servir d'issue. Vous avez sans doute constaté que j'aime bien faire quelques piètres jeux de mots ainsi que des farces à propos de la déplorable condition dans laquelle je me trouve. - Allons, ne vous emportez pas, ce n'était qu'une toute petite remarque. Ah, je vous dit, les lecteurs de nos jours... Évaluant la situation, j'en ai déduit que de sortir par la porte serait plutôt risqué, alors il valait mieux pour moi de me contenter de cette fenêtre. Seulement, voilà que je devais faire face à un premier inconvénient : la fenêtre était trop haute pour y avoir accès. Peut-être faut-il préciser que le plafond en soi est à une bonne dizaine de mètres au-dessus de nos têtes. Il s'agit-là d'une information pertinente, je vous signale! Pour une fois que je m'efforce à la description des lieux. Il faut dire que le môme aurait su mieux faire... Enfin, tant pis pour vous. Je me suis retourné, balayant la pièce du regard, à la recherche de quoi que ce soit qui pouvait m'aider à atteindre la bordure de cette satanée fenêtre. Le regard affolé de Demyx a finalement croisé le mien.

"Qu'est-ce que tu –

- Selon toi?" j'ai aussitôt répliqué, repérant alors une étagère moins haute que les autres, pas trop loin de la fenêtre. Je m'y suis dirigé, alors que Demyx restait cloué à sa chaise, l'air complètement égaré - pour faire changement, quoi.

"Allons, tu ne vas tout de même pas –

- Hé, tu veux bien cesser de poser des questions? je l'ai coupé. Rends-toi utile - sinon, tu la fermes et tu observes." Encore une fois, il n'a rien répondu et s'est contenté de se caler un peu plus dans son siège, mort de trouille. C'est vrai qu'il est comique, ce type.

L'étagère en question mesurait à peine deux mètres de plus que moi, ce qui, je l'estimais, suffirait à me donner accès à la fenêtre. J'ai contourné ce qui allait servir à ma fuite et me suis posté sur le côté. Hélas, j'avais beau essayer de la pousser, l'étagère restait fixée au sol. La raison à cette difficulté était qu'il y avait trop de livres, cela créait ainsi un poids en trop - d'autant plus qu'ils auraient été à risque de ficher le camp par terre si j'étais parvenu à déplacer la bibliothèque. Dans de telles circonstances, il faut faire avec les moyens du bord, n'est-ce pas?

J'ai saisi les livres posés sur les tablettes et les ai jetés sans ménagement un à un par terre, les empilant derrière moi. Demyx a poussé une exclamation, puis s'est levé, paniqué, et est venu me rejoindre - tout en gardant ses distances, bien évidemment. Après tout, les probabilités que je lui saute dessus et que je le violente jusqu'à ce que mort s'ensuive étaient éminentes, cela va de soi.

"Tu es complètement malade! m'a-t-il soufflé, choqué.

- Ce qui est malade, c'est de rester ici à attendre que ce vieux --- revienne nous chercher pour nous expliquer ce qui se passe, j'ai répliqué. Cette censure vous évitera une grossièreté inutile - la preuve que je tiens à votre sanité d'esprit.

- Mais, imagine si quelqu'un te surprenait : c'en serait fini de toi!

- Dis donc, Demyx, tu es drôlement perspicace! Je présume que tu as une autre suggestion? ais-je lancé de mon habituel ton railleur. Peut-être vas-tu me faire la courte-échelle jusqu'à cette fenêtre de quatre mètres de hauteur? Ou creuser un trou dans ce mur de céramique à l'aide d'une patte de chaise?"

J'ai justement saisi une chaise posée tout près de l'étagère et l'ai replacée devant celle-ci, bousculant involontairement Demyx au passage. J'y ai ensuite grimpé afin de débarrasser les tablettes les plus hautes des livres qui les encombraient. Mon compagnon trouillard s'est écarté d'un bond après avoir échappé de justesse à une chute de livres sur sa tête.

"Et tu crois vraiment que tu iras loin, comme ça? continuait-il. Tu vas te faire prendre!"

Je n'ai pas répondu, probablement parce que ses propos me laissaient totalement indifférent. La seule chose que j'avais en tête était de sortir d'ici au plus vite. Et croyez-moi, un Axel avec une idée derrière la tête arrive inévitablement à ses fins.
L'étagère étant enfin vide, j'ai tenté de la pousser jusqu'à la fenêtre, tout en évitant de faire trop de vacarme - ce qui, je m'en suis vite rendu compte, était une tâche plutôt ardue. Toutefois, j'y suis parvenu après un moment - rien ne m'arrête, je vous l'ai dit. J'ai appuyé l'étagère contre le mur tout en m'assurant qu'elle était bien solide, puis je suis allé chercher la chaise dont je venais de me servir pour y grimper. Debout sur celle-ci, j'ai posé un pied sur une des tablettes de l'étagère - qui a vacillé et a même passé à un cheveu de basculer complètement ; heureusement, Demyx a eu le génie de la stabiliser au dernier moment.

J'ai escaladé les dernières tablettes et me suis enfin retrouvé sur le dessus de ma précieuse étagère. Le bord de la fenêtre m'était finalement accessible, alors vous pouvez être certain que je n'ai pas tardé pas à y grimper, bien que cela demandait un effort physique considérable à mes bras qui n'étaient pas des plus robustes. J'ai entendu Demyx gémir - ce qui me portait à croire qu'il ne me suivrait certainement pas en dehors de cette forteresse. D'ailleurs, j'aurais peut-être dû prendre pour acquis, dès ce moment-là, que rien ne ferait sortir Demyx de ces lieux. Qu'importe pour le moment ; il faudra que je revienne plus tard sur cet épisode puisque mes capricieux lecteurs n'apprécient pas que j'interrompe leur lecture...

L'espace entre la fenêtre et son rebord était plutôt limité, alors j'ai pris grand soin de me déplacer avec précaution. Enfin, j'avais une vue directe sur l'extérieur : un contraste de noir et de blanc. Tout était sombre, voire presque carrément noir, à l'exception des colossales tours et tourelles d'ivoire se dressant d'un bout à l'autre de mon champ de vision, plus hautes les unes que les autres. Sur celles-ci : cet abominable insigne consistant à nous rappeler notre malheur. Le ciel - si vraiment c'en est un - était d'un mélange de noir, de bleu et de violet. En fait, c'est constamment ainsi - voilà pourquoi il est inutile qu'il y ait une fenêtre à ma chambre. On se croirait au crépuscule en permanence, et personnellement, je trouve cela déprimant, à la longue. Cependant, je me disais que les conditions étaient parfaites pour m'évader de cet asile de fous, car personne ne me remarquerait à travers toute cette noirceur. Ou du moins, si je faisais attention à cacher ma chevelure écarlate.
Toutefois - parce qu'il y a toujours un "mais" - l'ennui était le suivant : d'abord, la fenêtre était bloquée. J'avais beau la pousser de toutes mes forces - bien que ces forces étaient plutôt restreintes, je l'admets - mais rien n'y faisait. Ensuite, problème majeur : j'ai jeté un oeil vers le bas et, à mon plus grand effroi, je n'y distinguais pas le moindre fond. On croirait encore se trouver face à un grand ravin, car d'où que l'on regarde dans la forteresse, il n'y a pas de terre ferme en vue. Voilà qui me forçait par conséquent à changer mes plans.

Pressé, je n'ai pas tellement fait attention où je mettais les pieds, alors j'ai à peine eu le temps de redescendre sur les premières tablettes de l'étagère : je suis passé d'un peu plus de deux mètres de hauteur jusqu'au plancher - autrement dit, je me suis écrasé au sol suite à une chute non des plus élégantes. Je me suis aussitôt redressé, découvrant alors cette toute nouvelle sensation d'être en douleur - dans le dos, pour être exact - qui, heureusement, ne m'a pas fait perdre le fil de mes idées. Demyx a semblé plus souffrant que moi, à dire vrai. D'ailleurs, il m'observait attentivement : il me semblait qu'il attendait une affirmation quelconque de ma part - une plainte, une remarque, un juron, peut-être. Seulement, je ne me suis aucunement attardé sur lui ni sur ma douleur et j'ai pris la direction de la porte.

Déduction : c'était donc le seul moyen de sortir d'ici.

"Où vas-tu?" m'a-t-il demandé, bien qu'en vain, parce que je ne me suis pas donné la peine de lui répondre étant donné qu'il savait pertinemment où je me dirigeais. Il m'a appelé à nouveau, mais je n'avais pas envie de perdre mon temps à argumenter avec lui - il faut dire que PERSONNE ne veut argumenter avec Demyx : c'est une perte de temps totale, carrément. D'autant plus que j'évitais de lui donner des informations qui pourraient me nuire puisque je me doutais que, dès qu'il aurait la chance de me rapporter, il ne perdrait pas une minute pour le faire - étant trop poltron pour me suivre. Pour une fois, j'avais vu juste, il faut croire. Il protestait encore, alors je lui ai fait signe de se taire, ce qu'il a aussitôt fait, aussi étonnant cela puisse-t-il vous paraître.

Face aux portes, j'ai constaté qu'elles n'étaient pas aussi lourdes que je me les imaginais - si, du moins, je me fiais à l'attitude de mon vieil ami grincheux lorsqu'il lui avait fallu les ouvrir pour nous, un moment plus tôt. J'ai délicatement poussé l'une des portes, me créant une ouverture suffisamment grande pour que je m'y introduise. Puis, j'ai tenté un bref coup d'œil : personne à l'horizon. C'était le moment où jamais.

Ainsi débutait mon évasion de la Forteresse de l'Ordre.

...Ou du moins, c'est ce que je croyais."