"Tandis que j'entamais résolument mon premier pas vers la liberté, un très appétissant déglutissement m'a alors fait perdre toute ma détermination. Demyx ne me laisserait donc jamais partir.
Je me suis retourné pour l'apercevoir, toujours assis sur la chaise que Xigbar lui avait assignée ; je me demandais s'il n'allait pas finir pas s'évanouir - ou plutôt, je l'espérais, parce que je souhaitais par-dessus tout décamper d'ici, mais Demyx s'entêtait à me retenir. J'ai regagné la bibliothèque et j'ai refermé la porte - peut-être un peu trop brusquement, parce qu'il a semblé encore plus impressionné. Il a croisé les mains en signe de supplication.
"Écoute... N'y vas pas, s'il te plait, m'a-t-il imploré.
- Justement, ça ne me plaît pas. Une autre objection, pendant qu'on y est?"
Il a baissé les yeux et a haussé les épaules, visiblement confus. Il est drôle d'observer que lors de situations incommodantes comme celle-ci, un individu peut développer des tas de tics nerveux et adopter des expressions faciales plutôt étranges. Quant à Demyx, j'ai remarqué qu'il se passait fréquemment la langue sur les lèvres et qu'il s'acharnait sur la manche de son manteau, presque jusque au point d'en défaire les coutures. Enfin, j'ignore s'il marmonnait ou s'il chantonnait, mais tout ceci n'avait rien de bien virile. Très honnêtement, je ne sais pas ce qui m'a retenu de pouffer de rire - outre mon remarquable savoir-vivre, cela va de soi. Toussotement indiscret.
Il a enfin relevé les yeux sur moi. Si j'avais su ce que c'était, à l'époque, j'en aurais déduit que c'étaient des larmes qui emplissaient ses yeux.
"Je...me laisse pas seul", a-t-il bredouillé.
J'ai réellement horreur qu'on m'observe de la sorte - qu'on m'adresse CE regard-là. Celui qu'on ne peut ignorer, auquel on ne peut tout simplement pas dire "non". Ça m'a toujours mis tellement mal à l'aise. J'ai soupiré, impatient, puis j'ai croisé les bras - pour ne pas lui faire preuve de ma pitié. Je ne sais pas ce qui le mettait aussi mal à l'aise chez moi, mais il n'arrivait pas, depuis que je l'avais rencontré, à soutenir mon regard plus de quelques secondes. Il était retourné à la captivante observation de ses pieds - pour ne pas dire que j'avais l'impression qu'il allait disparaître à travers sa chaise tellement il se calait dedans.
"Bon, faut-il que je te remette la situation en face? je me suis exaspéré. Nous sommes, en quelque sorte, tenus prisonniers par des étrangers qui prétendent nous avoir enrôlés dans leur secte à des fins qui sont, à mon avis, pas tellement nettes. Ils nous font gober que nous ne sommes personne pour mieux se servir de nous et nous font croire que nous dépendons d'eux puisque nous partageons le même destin qu'eux - bref, tu connais l'histoire. Ça manque de crédibilité, c'est n'importe quoi. Je ne reste pas ici, ces types ont l'air louche, et enfin, je n'ai rien à faire avec eux. Il y a encore moins de raisons pour que je les laisse me tenir en cage."
Ce bref aperçu de la situation, toutes ces vérités que je venais tout juste d'improviser, j'aurais finalement dû m'y fier au lieu d'accepter de croire à leurs bêtises. J'ai été tellement naïf, à bien y penser...
"Voilà, Demyx, les faits tels qu'ils le sont : soit tu restes ici et tu fais ton temps, ou bien tu me suis. Les risques? Aucune idée, nous verrons en temps et lieux. Tu es partant ou pas?"
Ce grand crétin a une fois de plus relevé les yeux vers moi, mais cette fois-ci - et qui sait où il est allé puiser ce courage herculéen - il avait décidé de me tenir tête. Il a pris une grande inspiration.
"Moi, je pense que..." Interruption. J'ai attendu la suite, persuadé qu'il allait se dégonfler, mais étonnement, il n'a pas renoncé à s'affirmer. Tout compte fait, j'aurais dû lui remettre un trophée. "Je pense que c'est dangereux d'essayer de sortir d'ici, bon.
- Tu ne m'apprends rien, j'ai coupé, amusé.
- T-tu as vu ce ravin en dessous de la forteresse? Comment comptes-tu à ce qu'on passe par-dessus? Tu ne voudrais certainement pas qu'on y tombe, hein?"
Voilà que cet abruti parlait au "nous", maintenant! Parce qu'il croyait sérieusement que j'allais le laisser m'accompagner? Allons, je suis un individu raisonnable, quand même. Quoique je dois admettre qu'il n'avait pas tout à fait tort : cette falaise me posait un sérieux problème.
"Peut-être qu'on pourrait tenter de trouver une autre solution, Axel, a-t-il repris. Tu sais..."
Le comble : il tentait de peine et de misère de me faire changer d'avis. J'ignore s'il était sensé le laisser paraître, mais si ce n'était pas le cas, il cachait mal son jeu. Aussi ais-je toujours été un expert en manipulation - et je commençais à en découvrir les plaisirs.
"Tu veux savoir comment je compte sortir de là? j'ai lancé, mieux assuré que lui. Je n'en sais rien - pas plus que tu peux avoir la certitude qu'il m'est impossible de m'évader puisque tu n'es pas plus informé que moi."
Il allait protester, mais j'ai continué :
"De toute façon, Demyx, c'est comme tu veux, n'est-ce pas? Mais, soyons honnêtes : combien tu paries qu'en restant ici, on te retrouvera mort avant que je le sois? Tu as confiance en ces types? Soit! et reste à leurs côtés. Quoiqu'il en soit, j'imagine que tu es suffisamment responsable pour assumer ta décision. C'est donc sans toi que je quitte, et tu m'en verras grandement navré... Enfin bref, évitons les adieux déchirants ; ce fut un plaisir de te côtoyer durant cette brève heure. Au revoir, mon bon compagnon."
Sur ce, j'ai pivoté sur moi-même et j'ai repris la direction de la porte, fier de mon coup - parce qu'il est difficile de laisser Demyx insensible, je m'en rendais compte. Toutefois, je commençais à douter qu'il allait flancher ; sa peur le rendait étonnement plus solide que je le croyais. Mais quelle importance : sa présence n'apporterait rien de bénéfique à mon évasion. Au contraire, il serait un poids de plus, et ses plaintes ne m'étaient aucunement nécessaires. Surtout que mes chances de sortir d'ici étaient effectivement maigres.
D'autant plus que j'aurais sans doute dû éviter de lui laisser l'option de me suivre ou non. Cela aurait peut-être complètement changé le cours de l'histoire? Imaginons qu'hypothétiquement, je sois miraculeusement parvenu à m'échapper de la forteresse, à ce moment-là ; peut-être aurais-je trouvé un moyen tout aussi prodigieux d'atteindre un autre monde, de m'intégrer à une société, de devenir quelqu'un, de faire comme tout personne normale, soit me marier et avoir des enfants - et de cesser de raconter n'importe quoi, finalement. Cependant, je confirme que cela aurait sans doute fait de moi un être plus équilibré... Qu'importe, il y a pire que moi, non? Bref, le cours de l'histoire est resté le même parce que Demyx a encore trouvé moyen de me retenir. Maudit soit-il.
"Tu m-me laisses tout s-seul? s'est-il écrié, pris de panique." J'allais ouvrir la porte, mais j'ai songé qu'il valait mieux la laisser close puisqu'il s'apprêtait sans doute à me faire une crise d'hystérie. Il s'est brusquement levé de sa chaise et s'est précipité sur moi. "Pitié, attends-moi!..."
Ouille, j'avais peut-être un peu trop poussé les choses. J'ai réalisé à ce moment-là que je m'encombrais du plus lourd des boulets qui soit. J'ai beau être manipulateur, je suis également gaffeur, c'est vrai.
"Ah, tu sais Demyx..., j'ai tenté. Rien ne te force à me suivre : après tout, Xigbar n'est peut-être pas si monstrueux. Avec de la chance, peut-être qu'il ne te fera pas souffrir trop longtemps avant de te tuer... Quant à moi, il est vrai que, si je me faisais prendre, il y aurait de quoi avoir des visions d'horreur et d'atroces souffrances, si tu vois où je veux en venir. Enfin, pas que je veuille t'effrayer..."
Il n'a pas répondu, mais je l'ai entendu ravaler de travers, la gorge serrée. J'espérais que cela suffirait à le faire changer d'avis - c'était bien essayé, mais j'aurais dû savoir qu'il était hélas, à sa façon, aussi têtu que moi. Lui refuser de m'accompagner? Nah, ce serait de me contredire - sachez avant tout que je ne me contredis jamais. Dans un cas pareil, on réalise qu'on n'a plus tellement le choix de faire avec ce qu'on a. Bon, puisque j'étais définitivement condamné à sa présence...autant m'y faire. J'ai rouvert une des massives portes : toujours personne dans le corridor. Je m'y suis donc avancé, tout en prenant bien soin d'être le plus discret possible - difficile à faire avec Demyx à vos trousses. D'ailleurs, ce crétin était resté dans la bibliothèque et m'observait caché derrière la porte, ne laissant dépasser que sa tête. Ça n'allait pas être facile, je le voyais bien. Par contre, j'assistais gratuitement à un spectacle hilarant.
Je suis retourné sur mes pas, je l'ai attrapé par sa manche et l'ai emmené de force, puisqu'il y tenait tant. J'ai songé qu'en lui mettant davantage de pression, il allait peut-être céder et se raviser. Hélas, il est aussi sot qu'il est trouillard, alors même ce genre d'intimidation n'atteint pas autre chose que son courage - si courage il y avait, bien sûr. Il a gémi suite à mon geste brusque.
"Si tu ne veux pas te retrouver avec ta propre chaussette au fond de la gorge, tu as intérêt à ne pas faire sentir ta présence, on se comprend?" j'ai commencé tout bas, bien qu'en étant ferme dans ma voix. Quelle menace pathétique, je l'admets. Il s'est contenté d'un signe de la tête. Puis, il s'est dégagé de ma prise - cela m'a fait penser qu'il ne serait pas idiot de ma part de le faire passer devant moi puisqu'il était plus grand et me servirait de dissimulation. Je le poussais dans le dos pour le faire avancer.
"Tu vois, je lui ai chuchoté ; tu sais te rendre utile, quand tu veux. Hein, Demyx?"
Cependant, il ne me serait pas utile fort longtemps car j'avais désormais en tête de trouver un moyen quelconque de regagner mon autonomie et mon indépendance dès que l'occasion s'en présenterait. Autrement dit, je me débarrasserais de ce parasite dès que l'occasion se présenterait.
Opportuniste, voilà ce que je suis."
