"Sans doute devrais-je entamer la suite de mon récit tout en faisant la notice suivante : tout bon lecteur aura assurément constaté ma tendance à l'impertinence et à l'éternisation des situations les plus banales... Je vous le concède, c'est effectivement lassant autant pour moi que pour vous d'avoir à entrer dans les détails au point d'en perdre le fil de l'histoire. Vous vous demandez pourquoi je l'ai fait? Curieusement, je n'ai pas de réponse cohérente, si ce n'est que le fait qu'il arrive parfois que l'on ignore la nature de nos agissements... Qu'importe. Quoi, je manque de crédibilité? Trouvez-vous un narrateur plus compétent si je ne suis pas assez bien pour vous, voilà tout!
De ce fait, je vous propose, lecteurs affamés, d'abréger la suite des événements, ou plutôt de les condenser, afin de m'assurer de votre fidélité ainsi que la satisfaction de vos attentes - car je sais mieux que quiconque que vous attendez la suite avec impatience, cela va de soi. Qui plus est, vous n'avez probablement aucun intérêt à ce que je vous informe de toutes les instabilités mentales et physiques dont me témoigne constamment Demyx, n'est-ce pas? Voilà donc, nous sommes faits pour nous comprendre, vous et moi.
Permettez ensuite que je refasse une mise en contexte pour ceux qui se seraient égarés en cours de route : en premier lieu, j'avais en tête la brillante idée d'essayer de m'enfuir de la très envoûtante forteresse des Nobodies après qu'un charmant pirate m'ait fait cadeau de la précieuse compagnie de Demyx le téméraire. Suite à quoi on nous a cloîtrés dans une vaste et blanche bibliothèque. Ainsi, j'imaginais qu'il m'était possible de quitter la forteresse comme bon me semblait - la preuve que jeunesse est trop souvent synonyme d'insouciance. Aussi faut-il dire que mes chances d'évasion - et de survie, par le fait-même - se voyaient malencontreusement réduites de moitié, sinon plus, par la simple présence d'un encombrant parasite : j'ai nommé Demyx.
Tout cela nous mène donc au moment où, après mûre délibération, nous avons tenté de quitter discrètement la bibliothèque. Mon objectif initial était de parvenir au grand hall sans qu'on nous surprenne à fuire ; je supposais que cela déboucherait sur le chemin menant la sortie. Cependant, une première difficulté se présentait : mon brave compagnon était particulièrement pleurnichard et se donnait un mal fou à essayer de me faire changer d'avis en me sortant des trucs du genre : "C'est la mort qu'il y a devant nous". D'ailleurs, nous nous trouvions dans une situation plutôt contraignante étant donné le fait que le corridor que nous devions emprunter pour retourner vers le hall était pratiquement vide - entendons-nous qu'une chaise ne suffit pas à dissimuler deux adolescents en pleine fuite. Il nous fallait donc agir avec circonspection - autant dire qu'il s'agissait-là d'une prouesse remarquable. Difficile de ne pas se faire remarquer : non seulement les lieux étaient singulièrement échos, mais aussi étaient-ils trop...blancs, ce qui rendait notre camouflage absolument impossible. Le seul avantage était probablement que tout le monde était vêtu de la même façon, ce qui, avec beaucoup de chance, pourrait duper un imbécile. Quelle coïncidence : cette demeure grouille d'abrutis! Hélas, la décence m'interdit de citer certains individus en exemple. Voilà qui est bien dommage.
Toujours à sa suite, j'ai poussé Demyx pour le faire avancer jusqu'au bout de l'allée, après quoi nous nous retrouvions dans un plus vaste corridor qui donnait sur l'escalier menant à nos chambres, sur le grand hall ainsi que, je le devinais, un autre corridor qui conduisait je ne savais où. Demyx tentait de me freiner en se laissant aller vers l'arrière. Je lui ai piétiné les talons et il poussé une petite exclamation qui, dans le temps de le dire, a comblé le silence dans lequel nous étions plongé.
Ah, le pauvre idiot.
"Il est encore temps de te désister, je lui ai soufflé, impatient. Si ce sont tes intentions, ne me fais pas perdre mon temps et retourne te barricader dans la bibliothèque, tu piges?" Puis, un long soupir - à en croire que je le martyrisais.
J'ai passé devant lui et j'ai jeté un oeil en direction du grand hall : toujours personne à l'horizon. Finalement, les choses n'allaient peut-être pas mal virer - pas autant que je me l'étais imaginé, du moins. Enfin, c'est ce que j'ai cru durant un moment. J'ai fait signe à Demyx de me suivre alors que je m'engageais dans la vaste salle. Deux options s'offraient à nous : soit nous pouvions longer les murs jusqu'aux grandes portes de la pièce où s'étaient réunis tous les membres, un peu plus tôt, puis poursuivre de la sorte jusqu'à l'allée principale, à l'autre bout du hall, avec a quasi-certitude qu'on ne nous remarquerait pas ; ou encore, nous avions la possibilité de traverser en courant à travers le hall tout en faisant preuve de la plus grande élégance qui soit. À dire vrai, la première option me semblait la plus raisonnable, bien qu'elle soit un peu plus laborieuse que la seconde, qui, elle, était franchement digne de Demyx.
J'allais entamer un premier pas dans le hall lorsque j'ai été pris de surprise en voyant les grandes portes de la salle s'ouvrir lentement. Des voix se sont élevées. Aïe, les choses se corsaient un peu trop à mon goût : d'abord, parce qu'il se dirigeraient inévitablement dans notre direction - nous étions en plein dans l'unique chemin qui menait à l'étage de nos chambres ; ensuite, parce que notre seule issue se voyait bloquée. À moins d'agir vite, nous étions cernés. Par conséquent, nous avons donc agi vite. Ce genre d'expérience est la preuve qu'il faut prendre le temps de réfléchir avant de passer à l'action - chose avec laquelle j'ai parfois de la difficulté.
Il m'a fallu un remarquable effort pour ne pas perdre mon sang-froid : il faut comprendre que je craignais que ma seule chance d'évasion se soit envolée. Serait-il trop révélateur que de confirmer cette crainte en vous faisant savoir que si je me trouve encore entre ces murs, cinq ans plus tard, c'est assurément le résultat d'un échec fulgurant? Et puis, à qui ;a faute? Que vous y croyiez ou non, la présence de Demyx a eu des répercussions. C'est mon dernier mot. Sur un coup de tête, j'ai attrapé le poignet de Demyx et l'ai entraîné avec moi de l'autre côté du corridor en reposant sur l'espoir que personne ne nous ait aperçus. Malgré notre infortune, le destin a voulu qu'apparaisse miraculeusement - et non littéralement, évidemment - une porte à proximité, sur laquelle je me suis précipité sans hésiter, Demyx à mes trousses.
Aussitôt la porte refermée derrière nous, mon poltron de camarade a lâché une sorte d'expression d'interrogation - difficile à définir par autre chose qu'un "Euh"... J'ai bientôt compris que l'origine de cette remarque explicite était sans aucun doute le fait que nous nous trouvions dans une salle de toilette. Un lavabo, un miroir et trois cabines closes - toujours dans un décor blanc. La simplicité même.
Demyx s'est jeté devant la glace pour se contempler, tout en poussant des exclamations ainsi que des remarques sur ses cheveux bien avant le reste. Tout aussi curieux que lui de voir une fois pour toute ce dont j'avais l'air, j'ai pris sa place et je ne me suis pas étonné à l'image que me projetait le miroir : un type mince avec chevelure rouge en broussailles, le teint un tantinet trop blême et finalement, des yeux couleur émeraude. Voilà qui n'était pas trop mal.
Mon attention s'est plutôt dirigée vers l'espèce de soupirail stylisé et bien assorti au reste de la forteresse, posé juste au niveau de mes yeux, sur la porte. De biais, j'y ai jeté un coup d'œil qui s'est voulu plutôt bref : quelqu'un approchait. J'avais à peine distingué la silhouette costaude de mon armoire à glace favorite - Xaldin, en l'occurrence - que je me suis jeté sur la première cabine et m'y suis enfermé avec Demyx. J'avoue qu'il y a de quoi être confus ; pour être honnête, jamais je n'aurais songé ni souhaité me retrouver enfermé dans une cabine de toilette en compagnie de Demyx. Une vision d'horreur, vous dites? Je vous l'accorde - cette expérience n'est fortement pas recommandée.
"Mais tu es complètement -- je lui ai plaqué la main sur la bouche pour le faire taire.
- Y'a un type qui arrive, j'ai soufflé. Grimpe là-dessus!"
Et la porte de la salle de toilettes s'est ouverte avec une délicatesse indescriptible et bien digne de mon ami le géant. Dans notre cas à nous deux, le spectacle ne faisait que s'agrémenter : figurez-vous deux garçons pris de panique, tentant de tenir en équilibre sur une cuvette tout en évitant de produire le moindre son au risque du péril de notre liberté. Allez, marrez-vous un peu - vous avez mon autorisation.
Encore heureux que Xaldin n'ait pas tenté d'ouvrir la porte de notre cabine ; il est allée dans celle juste à côté, soit au milieu. En ce qui concerne l'instant qui a suivi, je doute qu'il soit essentiel d'entrer dans les détails - comme, par exemple, en vous faisant un compte-rendu de l'intimité de Xaldin violée par notre présence. Peut-être puis-je toutefois préciser qu'il s'agit de tout un exploit que d'avoir su résister à l'envie d'échapper un gloussement qui aurait suffi à nous trahir.
Après quelques interminables minutes agrémentées de bruits des plus diversifiés, Xaldin a tiré la chasse d'eau puis a enfin quitté la pièce. Suite à quoi j'ai carrément pouffé de rire, n'en pouvant plus de me contenir - probablement la nervosité. Alors que je m'attendais à une scène d'hystérie épouvantable, Demyx a étonnement cédé à mon euphorie et nous avons ri de bon cœur. Un peu trop vite, d'ailleurs.
Non sans mal, vu l'espace restreint, nous sommes descendus de la cuvette et j'ai ouvert la porte du cabinet avec soulagement. Inattentif, je me suis dirigé vers la sortie sans tenir compte de la brusque interruption des rires de Demyx, puis j'ai ouvert la porte...
...et je me suis figé en tombant face à face avec l'individu le plus ravissant qui soit. Vous aurez deviné que le spécimen en question était en fait Vexen dans toute sa splendeur.
Voilà qui était moins plaisant."
