Chapitre X
Notice : la scène qui va suivre est à risque d'être synonyme d'un grand bouleversement pour les adorateurs de Demyx ...et de Vexen, si un jour il y en eut un seul. Vous ne voulez pas mes commentaires là-dessus - les voulez-vous? Puisque je tiens tant à votre bien-être, mes précieux lecteurs, je juge préférable de vous mettre en garde : cœurs sensibles s'abstenir. À défaut d'en être pourvu d'un un cœur, vous comprendrez qu'il est pour moi considérablement divertissant de vous rapporter quelques faits cocasses ayant agrémenté mes débuts au sein de l'Ordre. Hélas, ces derniers sont au détriment des deux individus cités plus haut. Vous m'en verrez grandement navré, naturellement.
Après avoir été si chaleureusement invité à me joindre à mes hôtes ou devrais-je dire mes maîtres pour le repas, il va sans dire que je me suis vu dans l'impossibilité de refuser une telle proposition - non par courtoisie, mais bien parce qu'une étrange sensation tout récemment née dans ce qui se veut être mon estomac me disait qu'il me valait mieux ne pas décliner une offre aussi alléchante, sans quoi j'en viendrais à me mourir de faim. L'instinct de survie, quoi. Aussi faut-il préciser qu'on m'en laissait plus ou moins le choix ; Xigbar m'a empoigné le bras de toute sa délicatesse et m'a forcé à les suivre à l'étage supérieur. Inutile de préciser que j'étais contraint d'éviter de me débattre et d'argumenter en présence de Xemnas. Autrement, je devinais que les choses risquaient de ne plus être en ma faveur. J'ai donc étouffé mes attitudes de vilain garnement et j'ai gentiment regagné l'escalier en colimaçon, à la suite de ces deux charmants messieurs.
Dans un silence mortel, nous avons atteint l'étage supérieur à la queue leu-leu, le manitou en tête de notre groupuscule, pour finalement emprunter l'allée principale donnant et sur le grand hall, et sur la salle à manger, où nous attendaient pour le repas tous les autres membres de l'Ordre. Bien que... Tout compte fait, il serait peut-être déplacé d'affirmer que tous s'y trouvaient réellement en ce moment-là...
La pièce dans laquelle je suis entré n'avait rien à couper le souffle, soit parce qu'elle ne se distinguait à peu près aucunement des autres salles dans lesquelles je m'étais précédemment retrouvé. Peut-être la seule exception la caractérisant plus spécialement était-elle la très longue et blanche table posée en son centre - table qui depuis s'est quelque peu agrandie pour y accueillir de nouveaux invités spéciaux tels que Demyx et moi, puis d'autres, éventuellement. Tiens, en parlant de Demyx, le siège lui étant réservé n'était justement pas occupé. Heh. J'ai pressenti que cette comique péripétie dans la salle de toilettes finirait par me poser problème...
Je me rappelle clairement que tous les regards se sont posés sur moi ; vous devinez qu'il est tout à fait confortable de se faire dévisager de la sorte par de purs inconnus qui semblent vous considérer comme si j'étais... Insérez ici le terme de votre choix : un monstre tout bonnement sorti de nulle part venant troubler l'ordre et la paix commune ; un répugnant insecte parasitant leur somptueux repas ; un rejeton de mouton noir qu'on a tendance a vouloir laisser derrière le reste du troupeau faute d'avoir la clémence de le tolérer ; ou encore, les restes encombrants d'une expérience de laboratoire malsaine ayant échoué... Remarquez que la dernière option est la plus probable et véridique. Quoiqu'il en soit, j'ai soutenu leurs regards, faisant de cette résolution la preuve qu'on ne m'intimiderait pas si facilement. Cela m'a porté fruit puisque après un moment d'indécision à savoir s'ils me sanctionneraient ou non pour mon insolence, ils sont retournés à leur papotage discriminatoire. Aussi devaient-ils s'interroger sur ce qu'il était advenu de leur confrère Vexen ainsi que de leur second plus récent projet expérimental. Demyx, en d'autres termes.
Xemnas m'a convié à les rejoindre à table alors que Xigbar et sa personne avaient déjà pris place parmi ces autres invitants individus. Mine de rien, j'ai pris possession du siège m'étant désigné par le Supérieur, songeant qu'il valait mieux éviter d'attirer davantage l'attention sur moi si je voulais échapper à leurs soupçons concernant l'absence des deux membres de l'Ordre dont la disparition se voyait plongée dans le mystère. Peut-être puis-je aussi préciser que j'occupais et occupe depuis ce jour le siège suivant celui de ce type à l'air louche que j'avais croisé lors de mon arrivée – Zexion. Ma foi, quelle place de choix!
J'aurais du mal à énumérer ce qui composait notre repas, en dépit d'y avoir porté attention. Vous comprendrez que je me préoccupais plutôt du sort qui me serait réservé sous peu tandis que tous s'affairaient à débarrasser leurs assiettes de ce qui les remplissait. J'aurais aimé faire diversion, trouver moyen de m'échapper de leur emprise à nouveau... je ne sais pas, en brisant par mégarde une de leur précieuse soucoupe en porcelaine, tiens ; cependant, à mon grand malheur, l'inévitable fut abordé.
"Dites-moi, mes chers, a commencé Xemnas, interrompant son festin. L'un de vous n'aurait-il pas eu vent de la raison pour laquelle deux d'entre nous sont manquants à l'appel? Il est étonnant de constater que le numéro neuf est absent alors qu'il est convoité pour un premier repas parmi nous. Aussi n'est-il pas dans les habitudes de Vexen de se présenter en retard aux repas..."
Est alors apparu au seuil de la salle à manger une fine et grande silhouette quelque peu voûtée sous l'effet visiblement désagréable qu'occasionnait sa tenue détrempée et sa chevelure ruisselante et un peu plus aplatie qu'à son habitude sur son crâne ; l'individu étant secondé d'une plus petite personne d'autant plus abattue que lui-même, il a arboré une expression de mépris à en couper le souffle. Non pour sa prépondérance mais plutôt parce qu'il est difficile de concevoir qu'il soit faisable de... d'être aussi laid, quoi. Je vous le dit, c'est quelque chose à voir. Tiens : figurez-vous un visage laiteux et ridé, plissé par la colère, dont les yeux sont exorbités de fureur et dont la mâchoire est décrochée de quelques pouces - à laquelle vous pouvez y ajouter un petit filet de bave, si l'envie d'une fantaisie vous prend. S'il me fallait lui attribuer un qualificatif précis, j'hésiterais entre hilarante et particulièrement repoussante - ce n'est pas une nouveauté, il faut se l'avouer.
"...TOI!" Parole si peu explicite qui pourtant voulait tout dire.
Aïe. Faisant mine de ne pas être concerné, j'ai jeté un bref coup d'oeil à mes supérieurs pour finalement faire comme si je venais tout juste de saisir que c'était bel et bien de moi qu'il s'agissait. Je suis un petit comique, vous savez...
Écumant de rage, Vexen s'est avancé à grands pas dans la salle tout en prenant grand soin de soulever le bas de sa tunique trop longue qui dégoulinait sur ses splendides bottes de cuir et de se dégager des mèches de cheveux qui lui collaient au visage. Environ une demi-douzaine de paires d'yeux parce que Xigbar et Zexion n'ont qu'un œil visible, notons-le bien à leur désavantage se sont alors détachés de la scène grotesque qu'offraient les nouveaux arrivants et se sont rivés sur un jeune garçon tout à coup drôlement petit sur son siège. Vous pouvez donc imaginer mon malaise.
J'ai passé outre la vision répugnante de Vexen qui s'était finalement planté devant moi, hors de lui, puis j'ai redirigé mon attention sur ce pauvre Demyx qui n'avait pas osé bouger d'un pouce, figé par la peur que lui procurait soit la situation dans laquelle il se trouvait, soit l'épouvantable spectacle que nous offrait Vexen. Ce dernier, visiblement contrarié que j'ignore sa non imposante présence, s'est alors tourné vers le reste des occupants de la table, s'indignant de ma mauvaise conduite, sans mentionner ses lamentations sur et je cite : "...l'abominable sort auquel je l'avais condamné des heures durant", etc. Entendons-nous qu'il n'est resté enfermé qu'une quinzaine de minutes... Allons, je vous demande un peu! Ce n'est quand même pas la mort...
Enfin, sa crise d'hystérie a engendré une conversation plutôt mouvementée qui s'est ensuite tournée en une forme de débat dont je n'ai pas saisi grand chose, si ce n'est qu'on a fait mention mon nom ou mon numéro à plusieurs reprises ; sans doute débattaient-ils de la pénitence que me vaudrait mon manque de respect envers mes aînés, ou encore comment me punirait-on de mon attitude effrontée, ainsi de suite… Le quotidien, finalement : ce n'était que le début d'une perpétuelle querelle entre les Fondateurs et moi, et cette dernière ne ferait que croître au fil du temps.
J'ai d'ailleurs aidé à l'amplification de cette haine si chèrement partagée en jouant les trouble-fêtes pour une énième fois depuis mon apparition au sein de l'Ordre ; j'ai cru que la situation, du moins la leur, était déjà au comble du désastre, alors… Une catastrophe en plus ou en moins – quelle différence cela pouvait-il bien faire?
Voici : mon regard a quitté le plat peu appétissant pour s'attarder sur le paisible et harmonieux portrait que présentaient ces individus apparemment trop occupés à se quereller comme des gamins pour réaliser que je m'étais déjà redressé et que je m'apprêtais à prendre la fuite. Alors, je me suis ravisé : me sauver à l'aveuglette dans de telles conditions ne serait pas en mon avantage puisque j'étais déjà cerné et que si j'étais le moindrement réaliste, il était évident que je n'irais pas plus loin que lors de ma première tentative… à moins de trouver de quoi les distraire suffisamment pour qu'ils en oublient totalement ma présence. Situation fâcheuse, donc.
Seulement, tout bon opportuniste se respectant sait qu'il n'y a pas de problème assez énorme pour qu'on ne puisse pas le fuir… Ce que j'ai fait.
Ma main s'est refermée sur le contenu quelconque de mon assiette et, pris d'un élan d'initiative bien insouciante, j'ai pris pour cible mon bon vieux Xigbar, à qui j'ai jeté en pleine figure ce qui s'avérait être une motte de pommes de terre en purée. Après quoi il s'est mis en rogne, de la purée plein la tronche, et a tenté de me balancer son assiette par la tête en poussant quelque juron – que j'ai esquivée de justesse. Remarquez qu'il est comique, mon pirate : toujours les nerfs à vif. Quoiqu'il s'est rasséréné avec les années…et s'est habitué à mes provocations, il faut dire, au point de finir par les retourner contre moi… En nous en remettant à la logique, si ce n'est pas moi qui ai écopé de sa violente tentative d'agression à ma personne, c'est inévitablement Vexen qui, une fois de plus, a été victime d'une terrible injustice et mon voisin de table a reçu les restes des éclaboussures sur sa jolie robe noire ainsi que sur son visage à demi découvert, disons. Ah, quel dommage.
Ainsi, pour vous faire un bref aperçu de la scène, représentez-vous d'abord un Vexen au bord d'une crise d'apoplexie ainsi que quelques hommes a l'air plutôt hébété, sans doute en raison des réactions démesurément théâtrales de leur pair ; de son côté, ce pauvre Demyx est resté sans un mot dire sur le seuil de la pièce, pétrifié ; Xigbar en a même oublié l'espèce de substance visqueuse qui lui coulait sur le front, juste entre des deux yeux, visiblement perturbé ; Zexion, à son habitude, demeurait dans un état d'apathie totale, couvert d'aliments dont il daignait tout juste se dégager ; quant à Xemnas, j'ai eu l'impression qu'il essayait tant bien que mal de ramener un peu d'ordre…mais sans résultat apparent, parce que ce savant fou hystérique de Vexen s'est outré du fait qu'on lui demande de se reprendre un peu. j'ai pris mes jambes à mon coup et me suis dirigé sans tarder vers le couloir. Quant aux autres… sans doute cherchaient-ils à repérer dans la salle un jeune homme rebelle et fougueux qui s'était mystérieusement éclipsé – parce que j'ai pris mes jambes à mon cou dès que j'en ai eu l'occasion.
En quelque sorte, cette situation représentait pour moi l'occasion rêvée de m'enfuir : le hall était dégagé ; personne ne se trouvait dans la salle de réunion ni dans une pièce voisine et si mes déductions ne s'avéraient pas erronées, cette fois… en principe, il ne devait se présenter aucun obstacle jusqu'à la sortie – en principe, bien sûr. Aussi, le verbe « devoir » étant accordé à l'imparfait dans la ligne précédant celle-ci, cela laisse place aux probabilités qui, elles, représentent un équilibre parfait du pour et du contre, soit de la chance et de la malchance. Vous voyez où je veux en venir? Non? Je vous croyais pourtant perspicaces.
Aussitôt ais-je franchi le grand hall que s'est ouvert un grand vortex de ténèbres devant moi : évidemment, j'ai eu le malheur de croire qu'il s'agissait d'une issue ayant miraculeusement apparu sur mon chemin la preuve irréfutable de mon désespoir. Je m'en suis approché… pour finalement comprendre que je venais de commettre une gaffe considérable : de ce trou noir est surgi le titanesque Xaldin, dont j'ai jugé qu'il valait mieux pour ma sécurité de ne rien tenter de hasardeux au risque qu'il me brise littéralement en deux de ses mains de géant. J'ai renoncé à fuir et me suis plié malgré moi à son autorité. Parce qu'il me traumatisait de sa simple présence.
Après quoi il m'a traîné de force jusqu'à la salle à manger avec l'intention de me jeter à terre de la manière dont on se débarrasserait d'une dépouille malodorante – ou du moins, c'est ce dont à quoi je m'attendais venant d'un individu dont je présumais qu'il était une grosse brute. Malgré tout, Xemnas s'est à nouveau montré d'une patience et d'une tolérance légendaires et s'est contenté d'ordonner à mon honorable tuteur, qui assistait à mon nouvel échec avec une satisfaction rebutante, de m'enfermer dans ma chambre jusqu'à nouvel ordre, en ajoutant à mon intention qu'on prendrait grand soin de veiller à ce que j'y reste assez longtemps pour me conscientiser à l'idée du respect envers mes supérieurs. Aussi se sont-ils entendus entre eux qu'on ne tarderait pas à m'initier et à me prendre en charge quant à mon éducation. On veillerait à ce que mon apprentissage soit correctement mené à termes, etc.
Pour être franc... Si j'avais eu le choix, je crois que j'aurais choisi la fessée plutôt que la séquestration, à défaut d'avoir été informé de combien de temps durerait mon séjour dans le lieu qui me tenait de chambre.
S'il y a une morale à cette histoire? Peut-être bien la suivante : il n'y avait pas d'échappatoire, aucun moyen de me dérober à leur emprise. On ne défie pas l'autorité des maîtres : rien ne leur échappe. Je me suis tranquillement fait à cette idée après avoir été isolé durant une période de plus ou moins dix jours dans une pièce soustraite de toute vie, de chaleur et de lumière.
Je reconnais m'être repenti de mon audace et mon impulsivité et ma maladresse excessives, et j'ai d'ailleurs fait tâche d'en tirer ma leçon. Cela dit, ces mésaventures ne représentaient pas pour moi un échec total : j'avais désormais la certitude qu'à la simple évocation de mon nom, ces hommes sauraient à qui ils avaient affaire.
