Chapitre XI

Nés dans la solitude – et ce, pour y rester à jamais : nous, Nobodies, sommes les êtres du chaos. Vouée à une perpétuelle situation d'enchevêtrement, autant dire de notre existence qu'elle n'est que confusion. Nous nous nourrissons d'idées, d'envies et d'émotions illusoires. Nous sommes condamnés à errer en quête de notre identité, nous en remettant malgré nous à l'espoir désespéré de voir se lever le jour où enfin nous sera rendu la liberté - la liberté d'être, d'exister à part entière ; la liberté dont le destin nous a dépossédés. Hélas, vient un temps où toutes ces vagues conceptions du bien-être ne valent plus grand chose ; on ne peut vivre que de l'imaginaire. Dans un pareil cas, quelles solutions s'offrent à celui qui se voit piégé par lui-même et ses propres tromperies? Quel que soit l'échappatoire, il conduit inévitablement à une impasse. C'est un triste sort que celui d'un Nobody…

…Etcetera, etcetera. Vous voyez, si j'étais digne des belles paroles du Supérieur, ce qui n'est heureusement pas le cas, je n'en serais non seulement pas ici, à monologuer sur l'histoire de ma vie, mais aussi, je vous aurais tenu un langage semblable à celui-ci. Vous savez, le paragraphe, plus haut... Cela dit, je ne suis pas poète. Et puis, entendons-nous que ces quelques lignes à titre d'exemple sont d'une insignifiance considérable, entre autres parce qu'elles n'ont finalement pas grand contenu et ne font bonne impression qu'à celui qui se laisse envoûter par ces idées peu réalistes de destinée promise et cruellement arrachée... Enfin bon. Aussi ne me conviennent-elles pas tout particulièrement, ayant quelques divergences d'opinion avec les Fondateurs. Parce que j'ai ce que l'on pourrait appeler des croyances basées sur des expériences personnelles, permettez que nous restions dans des termes de simplicité et tenons-nous en à mon langage fort primitif mais des plus sincères.

Faisons donc le point sur mon existence, si vous le voulez bien, en abordant quelques aspects desquels j'aurais été informé il y a plusieurs années de cela si, à l'époque, j'avais été en mesure de comprendre les manuscrits du manitou. Référence à l'analphabète que je suis.

Tout d'abord, s'il y a une chose qui me différencie de vous, individus de nature humaine, c'est avant tout l'absence d'un "cœur" - pas physique mais plutôt sur un plan... émotionnel, au figuré, disons - ce qui implique pour moi l'impossibilité d'accéder à une quelconque émotion pure et concrète ; par le fait même, cela suscite en moi une incompatibilité avec le monde extérieur – et à la rigueur, parfois même avec mes proches. Considérez comme un bien le fait que vous et moi n'aurons jamais l'occasion de faire plus ample connaissance, sans quoi il se pourrait que vous jugiez ma compagnie comme étant quelque peu désagréable. Je ne fais que rapporter les dires de témoins de ma connaissance, vous savez... N'étant toutefois pas complètement dépourvu de tout sentiment, je me vois hélas forcé d'aller puiser ces derniers directement à la source, c'est-à-dire que j'ai, sous certaines restrictions, en un sens accès à des émotions tout à fait basiques par l'intermédiaire de la soi-disant connexion que j'ai avec la créature se baladant innocemment avec MON coeur. Je sais, tout ceci n'est pas très clair. Mais je me comprends, voilà l'essentiel.

Autrement dit, tout comme les autres individus de mon espèce en voie de disparition, je suis d'une nature plutôt insolite, à quoi s'ajoutent quelques caractéristiques qui me sont très personnelles, à savoir ma tendance à l'ironie ainsi qu'à l'arrogance, avec lesquelles vont : mon foutu caractère et mon sale tempérament colérique ; mon incontrôlable besoin d'être constamment déplaisant ; mon très regrettable manque de tact ; mon sens de l'humour exécrable ; ma si fragile irritabilité lors de la moindre tentative d'assaut à mon psychologique ; mes sautes d'humeur fréquentes ; ma jalousie maladive ; mon éternel acharnement, que cela concerne un individu ou une situation quelconque, désespérée ou non ; enfin, n'oublions pas de mentionner mes aptitudes de grand manipulateur qui ne me sont pas toujours des plus avantageuses – parce qu'on apprend de ses erreurs quand on s'entête à ne faire confiance qu'à soi-même… et qu'on ne sait pas lire. Et j'en passe, ceci n'étant qu'un vague aperçu de mes innombrables qualités. Bon, je vous imagine déjà consterné à la simple idée d'imaginer ce qui se veut être mes défauts ; soyez certains que vous ne tenez pas à ce que je vous en fasse l'énumération, au risque de vous faire perdre votre temps.

Ce sont donc là toutes ces merveilleuses petites choses qui font de moi la très agréable non-personne que je suis et qui expliquent également pourquoi vous, mes fidèles lecteurs, tenez tant à moi. Toutefois, n'ayant pas comme principal objectif de vous parler de moi, ce que je ferai d'ailleurs en temps voulu, j'en reviens à l'idée principale de cet aparté qui est d'abord et avant tout de vous éclaircir sur la discordante nature des Nobodies.

Peut-être serait-il nécessaire avant de poursuivre de vous apporter quelques explications sur la provenance d'un Nobody ainsi que sur les différentes variations de notre espèce, idée de vous figurer la raison pour laquelle nous déplorons autant notre sort. Je vous suggère donc d'être entièrement lucide avant d'entamer la lecture de ce qui va suivre, sans quoi vous risqueriez de vous égarer dans mes explications confuses.

Sachez que si l'on prétend d'un Nobody qu'il n'a aucun contrôle de son indépendance, c'est initialement parce que sa naissance même dépend de celle d'une autre créature, cette dernière étant désignée avec ironie du nom de Heartless. Ce spécimen n'étant pourvu d'aucune conscience, il m'est d'avis que le Heartless n'est qu'un parasite grossier, soit la preuve vivante que l'existence d'un être peut s'avérer d'une futilité totale et exubérante – mais ce n'est que mon avis, après tout. Un « sans-cœur », pour ainsi dire, est considéré comme accompli à partir du moment où il a comblé son besoin existentiel, soit l'acquisition d'un cœur. Vous devinez subséquemment que la nature et les causes des agissements d'un Heartless et d'un Nobody ne sont donc pas si loin l'une de l'autres… à quelques exceptions près, bien entendu.

Si l'on examine la chose avec attention, ce principe de dénomination est plutôt trompeur quand on pense d'abord que le Heartless est celui qui se voit doté d'un cœur, soit celui de l'individu à qui il l'a dérobé. Dans d'autres termes, je suis porté à croire que la victime elle-même aurait dû porter ce nom, ce qui va contre toute logique. Mais la logique n'est pas, dans leur cas, et c'est mieux ainsi. Sinon, la raison d'être du Heartless est bien peu complexe : abandonnant ce qu'il reste de leur victime dans un état de léthargie – les restes n'étant que la chair et l'âme de l'humain dépossédé, pour ne pas employer le terme « dépouille » –, la créature inutile de sa nature qu'est le Heartless ère ainsi sans but ni cause précise, autre que celle d'exister. Ce qui, tout compte fait, est déjà un exploit dans les temps que nous connaissons… L'origine du Heartless m'est inconnue ; cependant, je sais que nombreux d'entre eux ont été produits à la suite d'expériences sur des coeurs humains - ces derniers portant l'emblème de leur créateurs. Par conséquent, de ce processus vient au monde un Nobody de mon espèce.

Notez qu'originellement, comme pour les Heartless, notre monde ne connaissait que la race initiale de Nobodies, si on veut – celle qui n'a ni apparence propre, ni nature le moindrement définie. À la base, un Nobody n'est que le vaisseau d'une âme égarée, de la chair animée d'un esprit vagabond… Par extension, il s'agit d'une coquille vide à laquelle on a trouvé une essence quelconque pour combler partiellement une insuffisance. Car je pense vous avoir dit que l'absence d'un cœur reste l'ambition prédominante d'un Nobody. Curieusement, à l'idée d'être les restants de l'exploit d'un Heartless me vient la fameuse devise « pas de gaspillage ». Gratifiant, n'est-il pas?

Tout cela pour en venir au fait qu'avec le temps, on a finalement subdivisé cette variété originelle en sous-races, dont on rencontre fréquemment les représentants, de nos jours, et qui sont connus sous différents noms - lesquels seront cités à mesure que mon récit progressera. De la sorte, cette classe sous-développée de Nobodies, bien peu intéressante en soi, est loin de celle dont je fais partie, bien que certains spécimens de mon espèce soient d'une nature presque aussi primitive que ceux de la race initiale… Tiens, si je devais leur trouver un surnom par affection, je dirais de ces Nobodies qu'ils sont mes petits cousins. Adorable? Non, aucunement. Mais, qu'importe, passons.

Ainsi, parce que le destin a voulu que la science ambitionne de son pouvoir, comme à sa bonne habitude, quelques hommes savants quoique trop ambitieux ont pris pour acquis qu'ils étaient en droit de prendre le contrôle de ces deux nouvelles espèces que formaient les diverses sous-classes de Heartless et Nobodies. Cela dit, là n'est pas le pire, quand on pense aux démarches nécessaires à ma propre conception. Ce qui m'amène d'ailleurs à vous poser la question suivante : étant vous-même doté de cette conscience émotionnelle qui ne fait théoriquement pas partie de mes principes de base, pouvez-vous seulement concevoir qu'un homme, pour satisfaire sa simple curiosité, puisse soumettre un individu de sa propre espèce à une expérience aussi immorale que celle de faire subir à un homme le passage d'un être normal à celui de Heartless? Je veux dire… Demandez-vous donc qui sont ces hommes pour juger du devenir d'un être? Qui sont-ils pour oser commettre un acte aussi odieux que celui de provoquer un changement de nature aussi tragique? Leur motif : le besoin de savoir, de maîtriser toute connaissance. Soit. Mais est-ce là un motif acceptable? Voilà, selon moi, la question à se poser. Et les réponses sont tout aussi révoltantes. Vous comprendrez d'autre part ma haine envers les humains.

Ces hommes, ce sont eux qui nous ont conçus, les Nobodies « humanoïdes ». Ils ont provoqué ma naissance en pratiquant sur un cobaye humain quelques expérimentations voulant la création artificielle d'un Heartless à partir d'un être humain ; de ce fait, nous savons donc que la naissance d'un Nobody est automatiquement et involontairement engendrée.

Involontairement engendré : voici donc ce que je suis. Un être dont la création est en quelque sorte une erreur. À présent, je vous mets au défi de vous mettre à ma place, juste un instant : on ne veut pas de vous. Vous n'êtes pas le résultat d'une expérience menée à termes ; vous n'êtes qu'un surplus. Votre existence n'est qu'une bagatelle. D'ailleurs, je disais : pas de gaspillage. À toute chose son utilité, après tout.

J'ignore d'où je viens, comment et pourquoi je suis apparu dans ce monde. Je ne sais rien de ce qu'était ma vie avant ce jour - ce jour où ce qu'il restait de ma personne est devenu ce que je suis aujourd'hui. Sans doute ne saurai-je jamais non plus qui sont ces hommes qui m'ont obligé à l'existence que je mène, qui sont les responsables de cette grave erreur. Le fait est que je me retrouve coincé avec cette vie que je n'ai pas souhaitée, malheureux otage du destin ne sachant comment tirer parti de son sort.

Seulement, avec cette impression-là en tête, avec l'idée harcelante de n'être rien ni personne... comment se sent-on? Comment vous sentiriez-vous? Allons, je ne veux pas de votre compassion : ça n'arrange pas les choses, vous le savez aussi bien que moi. Non, ce que je tente de faire est plutôt de vous conscientiser au contexte pathétique qui se résume à être mon quotidien, et cela dans le but bien précis de m'assurer que si vous poursuivez la lecture de ce récit, c'est que vous avez pris connaissance de ces quelques facteurs influençant ma vie de tous les jours. Ainsi pourrez-vous sans doute comprendre d'où me vient le fait que durant si longtemps je me sois abandonné à l'aversion naturelle que j'ai toujours ressentie envers qui que ce soit... alors que tout aurait pu prendre une tournure différente.

La peur de s'attacher à une chose, une personne… et la peur de perdre : cela fait non seulement de moi mais aussi de nous tous, autant que nous sommes de Nobodies, des êtres méprisables. Parce que nous sommes condamnés à la solitude. D'aller à l'encontre de ce principe, celui qui dit qu'on n'est bien qu'avec soi-même – c'est du suicide. Néanmoins, de se contenter d'émotions artificielles, de les puiser ailleurs, de les inventer… Il est bien vrai qu'on ne peut vivre que de l'imaginaire. Dans ce cas, comment départager un besoin et une crainte, comment accorder une priorité à l'un avant l'autre?

Voilà pourquoi aujourd'hui encore je me trouve en ces lieux, au sein de cet ensemble d'individus échoués, à partager, non par compassion mais par nécessité de soutien, cette cause commune à tout Nobody : le besoin d'exister. Le besoin d'éprouver, de parvenir sans mal à laisser derrière la souffrance que peut provoquer une illusion de bonheur lorsqu'elle aussi vous abandonne. Ce vide... il me faut le combler.

Oh, si tu savais comme je t'envie…

Et j'aurais tant voulu, mais je n'ai pas pu, parce que hélas, volonté n'est pas nécessairement synonyme de courage. Et aujourd'hui, alors que je fais face à ma pire ennemie, je le réalise : la solitude est donc la plus grande torture qui soit.