Chapitre XII
"Hé, Demyx. C'est quoi, ton bouquin?
- Voyons voir... Conflits d'espèces opposées. Tu sais, il me rappelle Nobodies et Heartless : alter ego. Ce titre était bien, d'ailleurs.
- Ah, bien sûr, celui-là. Je l'ai déjà lu..."
Un soupçon de perplexité dans son regard.
"Quoi! c'est vrai, puisque je te le dis. Demyx, tu remets ma parole en question?"
Puis, un bref geste de la main désapprobateur pour toute réponse. À lui de reprendre :
"Et toi, ton livre, qu'est-ce que c'est?"
...Oups.
"Mon livre? Euh, bah... ça.
- Quoi, "ça"? Je ne vois d'où je suis.
- ÇA, juste là, crétin. Tu vois? Ah puis, regarde donc par toi-même."
J'ai gentiment balancé mon manuscrit par la tête de Demyx, qui, après l'avoir évité de justesse, s'est penché pour le ramasser par terre et m'a adressé un coup d'oeil douteux. Puis il s'est attardé à la couverture du recueil de textes une fois qu'il a eu fini de dépoussiérer ce dernier.
"À la conquête du Royaume des Heartless, je vois, a-t-il marmonné avec intérêt. Et tu en es rendu où?
- Bah, aux alentours du seizième chapitre", j'ai déclaré avec assurance. Naturellement, mes propos étaient sans fondements.
Demyx a entrouvert le bouquin, idée d'y jeter un oeil. Il l'a rapidement feuilleté, alors que je faisais mine de m'intéresser à la préface du premier manuscrit à portée de main. J'ai adopté une posture suggérant beaucoup d'intérêt pour ma lecture, puis, dans toute la subtilité qui me caractérise, je me suis recouvert le visage à l'aide du livre. Cela illustre parfaitement mon malaise, n'est-ce pas? Suite à quoi j'ai jeté un coup d'oeil discret par dessus ce dernier, curieux, bien qu'hésitant, pour ensuite réaliser que Demyx réagissait plus promptement que je ne l'aurais souhaité.
Adoptant d'abord une expression relativement consternée, il a ensuite secoué la tête, l'air profondément découragé.
"Axel, ton livre... Il est à l'envers."
Bon, c'est vrai : je manquais de crédibilité.
"...Et il n'y a que quatorze chapitres à ton livre, a-t-il poursuivi sur un ton de profonde exaspération. Pas seize.
- Bah, je faisais allusion aux annexes...?"
D'accord, c'est bon, je me rends! Je manquais de crédibilité ET de tact. Allons, ce genre de chose arrive à tout le monde... Il est vrai qu'à cette astucieuse question piège, quelqu'un le moindrement perspicace et s'étant retrouvé dans ma situation aurait donné une réponse un peu moins explicite, telle que : "Je viens à peine de commencer ce livre", "Je n'en suis qu'à la moitié", ou encore "J'entame le dernier chapitre"... Enfin bon. Les mensonges, c'est pas mon truc, vous savez.
Aussi était-ce difficile de camoufler, après bientôt six semaines passées dans la bibliothèque, le fait que je ne comprenne strictement rien à ces bouquins. Je vous mets au défi d'essayer de convaincre qui que ce soit que vous vous consacrez à de la lecture intensive tandis qu'en réalité, vous ne faites qu'attendre et espérer que le temps passe sans que le ciel vous tombe sur la tête parce que vous êtes avant toute chose un illettré... et que vous ne différenciez pas sans mal un bouquin d'un autre, ce qui, par la force des choses, fait en sorte que vous vous attardez sur un répertoire de trois ou quatre mêmes livres depuis des semaines. Il y avait de quoi s'interroger. Toujours était-il miraculeux qu'il n'ait pas fallu plus de six semaines à Demyx pour percer à jour mon stratagème peu crédible ; j'espérais qu'il continue de croire à mon manège un mois ou deux de plus. Enfin, tant pis.
...Mais pensez-y juste un peu : six semaines. Six semaines durant lesquelles on attendait de moi que je me m'instruise de... De quoi, déjà? J'ai vaguement souvenir de titres aguichants du genre : Nobodies : les origines des êtres déchus ; Être ou ne pas être Nobody ; À quoi bon exister? ; Quelles sont les obligations morales mutuelles des Nobodies? ; Vivre en communauté : savoir s'adapter, tomes I à VII ; Comment gérer son mal d'être? ; Pourquoi la queue du cochon est-elle en tire-bouchon ?... Vous voyez le genre. À noter que la dernière référence n'a pas sa place parmi la collection d'ouvrages existentiels de Xemnas : il s'agit d'un charmant conte illustré qui s'est malheureusement retrouvé dans les étalages de la bibliothèque et qui avait sombré dans l'oubli jusqu'au jour où j'ai mis la main dessus... Très divertissant, au fait. Et instructif. Rappelez-moi de vous en faire le résumé une autre fois.
Cela dit, n'allez pas croire que je me suis plié à leur volonté sans mot dire! Vous me savez têtu, après tout. Parfois même trop, en fait. J'insinue par là le fait qu'il leur a fallu approximativement... deux bonnes semaines bien complètes avant de parvenir à me dissuader de mes mauvaises plaisanteries et de mon acharnement à refuser de coopérer. Qui veut dompter un voyou de mon genre n'y arrive pas forcément, sinon, pas sans mal... À vrai dire, ce ne sont pas particulièrement leurs moyens de pression qui m'ont convaincu de m'assagir et d'exécuter leur volonté, sans quoi je me serais montré largement plus tenace. Non, en fait, il s'agit plutôt du fait que je sois tombé par un heureux hasard, bien entendu sur un entretien en privé de deux ou trois des Fondateurs discutant passivement de mon sort ; ayant été témoin de certaines de leurs allusions peu prometteuses quant à ce qu'il adviendrait sous peu de ma personne si je m'obstinais à leur tenir tête, je dois vous avouer que ça m'a foutu la trouille, surtout lorsque Vexen a sous-entendu avec une indifférence déconcertante que mon dossier risquait d'aller bientôt rejoindre celui des cas classés comme étant des "causes perdues". Peu curieux de connaître le fond de cette histoire, j'en ai jugé qu'il valait mieux pour ma survie de faire l'effort de m'engager dans une voie un peu moins suicidaire, ce qui impliquait non seulement le fait que je doive me consacrer à d'intensives et platoniques études, mais également que j'abandonne toute intention d'évasion ou de méfaits quels qu'ils soient... pour le moment.
Six semaines, nous disions, durant lesquelles je me suis accommodé à ma propre personne avant toute chose, soit à découvrir les diverses facettes de ma personnalité, avec des forces et des faiblesses, des besoins, des idéaux. Je me suis forgé un caractère, un semblant de volonté, des opinions, des idées que j'ai travaillées, des questions ainsi que des suppositions que j'ai tenté en vain de développer ; hélas, je n'avais pas à mon éventail toutes les ressources dont j'aurais eu besoin. Ou du moins... je ne savais pas encore faire totalement usage du peu de potentiel dont je disposais. À vrai dire, j'en savais si peu sur moi... Et aujourd'hui encore, je ne suis sûr de rien.
Vous devinerez de ce fait que ces quelques semaines ont été d'un ennui mortel. À quoi s'ajoutait inévitablement mon mépris pour mon environnement et mon entourage... à l'exception toute juste de Demyx, que je suis parvenu à tolérer à force de le côtoyer, ainsi que Xigbar, mon tuteur d'une patience légendaire, que je prenais grand plaisir à embêter. Outre ces deux moineaux, il me fallait ainsi m'accoutumer à l'indésirable présence de tous ces inconnus, que je me trouve en leur présence lors des réunions obligatoires, lors du repas principal, ou encore à l'étage des dortoirs, dans la salle commune, quand je m'adonnais à y faire un bref passage, dans la salle de bains... Et finalement, dans la bibliothèque, ce qui nous ramène d'ailleurs à la désagréable et très embarrassante situation face à laquelle je me trouvais, c'est-à-dire lorsque Demyx m'a démasqué.
"Alors, euh, tu... sais pas lire?
- Non.
- Voyons, Axel!" Il lui a fallu un certain moment avant de comprendre qu'on ne rigolait plus. "Tu ne... sais pas comment lire? Tu ne sais vraiment, vraiment pas comment on fait?
- ...Non."
Il a eu un petit rire gêné, puis il a toussoté, mal à l'aise, et s'est penché en avant, sur la table, comme pour s'approcher de moi. Sa voix s'est abaissée à un murmure, comme s'il craignait qu'on nous entende. Tout pour me mettre à l'aise avec ma situation, quoi. S'il avait été assez proche, je crois que je l'aurais cogné avec un bouquin jusqu'à l'assommer, tellement il me faisait pomper. Il m'observait, figé, et à cette simple idée je rageais du fait qu'il me fasse sentir comme un moins que rien. Cependant, j'ai ravalé mon orgueil - et j'ai ainsi permis à Demyx de vivre quelques années de plus. Allons, j'exagère.
"...Tu plaisantes, hein? s'est-il moqué, mal assuré. Axel, tu... Tu ne sais pas lire, c'est bien ce que tu es en train de me dire?
- Tout à fait."
Ce regard-là, ce foutu regard innocent et naïf... Oui, tellement naïf! Un pauvre abrutit, ce Demyx. J'en grinçais des dents.
"Alors quoi, on va quand même pas en faire toute une histoire! je me suis impatienté, tandis qu'il arborait toujours cette même expression d'incompréhension.
- Bah, tu sais, a-t-il commencé, hébété, c'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui ne sait pas lire... Dis donc. Ça doit pas être drôle pour toi."
Ajoutez-y une coulisse de bave au coin de la bouche pour en faire un parfait cliché de la bêtise humaine. Enfin, pas humaine, mais vous voyez où je veux en venir... Après quoi il a continué de me couvrir de ses sympathies les plus sincères, tandis que je me retenais de peine et de misère de lui sauter à la gorge, de le défigurer de mes mains nues, de lui... Enfin bon. Ce genre d'idées me venait parfois à l'esprit. Parfois. Et qu'il s'estime heureux que j'aie eu pour lui, à ce moment, une certaine compassion à l'égard de son imbécillité.
Mon secret à découvert quoique j'hésite à ne pas parler plutôt d'un handicap, j'ignore ce qui a retenu Demyx de me dénoncer à notre tuteur, bien que je ne vois pas quel avantage il aurait eu à mettre en péril la vie du seul individu dans ce bas monde qu'il puisse considérer comme un allié. Tout compte fait, la crainte de se retrouver seul a dû y être pour quelque chose... Quoi qu'il en soit, le fait est, et j'en remercie le destin, qu'il a su garder le silence, pour une fois, et ce durant toutes ces années. Sur ce coup-là, je lui en devais une.
Si ce n'était que de ma honte due au fait que je doive m'en remettre à la bonne volonté de Demyx de m'appuyer dans mon apprentissage ainsi que de mon exaspération à l'écouter réciter des heures durant le contenu de tous ces passionnants manuscrits, encore là, cela ne m'aurait pas posé de problème considérable - sinon n'était-ce qu'un complexe ne me concernant que moi. L'ennui en soi, parce qu'à tout problème survient des conséquences, était plutôt que je me suis vu contraint d'avoir des comptes à rendre à mon tuteur sur mon instruction - une sorte d'épreuve quant à mes connaissances, idée de savoir si j'étais bel et bien digne de demeurer au sein de l'Ordre. Le cas échéant, cela assurerait ma survie au moins quelques semaines de plus ; autrement... je me doute du sort que l'on m'aurait réservé. D'autre part, jeune garçon que j'étais, en ces temps-là, je dois admettre m'être imaginé plusieurs scénarios dignes de l'imagination fertile de Demyx et nourrissant alors mon ambition de progresser dans le bon chemin... Il s'agit bien de prudence, et non de lâcheté ; faites-en bien la différence!
En fait, je ne vous cacherai pas qu'avant tout, si je suis encore en vie pour vous témoigner de ces événements, sachez qu'il s'agit probablement du fait que je sois tombé sur le superviseur le moins persévérant qui soit. Aucune volonté, ce vieux Xiggy. D'abord, il n'avait pas de temps à perdre avec moi combien de fois me l'a-t-il répété? ; voilà mon premier atout. Le jour de mon "évaluation", il a fallu à ce dernier à peine plus de quelques minutes pour juger de mes capacités. Quant à moi, après avoir détourné le sujet maintes et maintes fois, plutôt que de m'attarder sur les vagues leçons que j'avais tirées des explications de Demyx, je me suis résolu à essayer de lui faire gober quelque théorie à propos de la complexité d'un coeur humain improvisée sur le coup, idée de l'impressionner. Mes aptitudes en comédie m'ont porté fruit : je le devinais satisfait du résultat, car il n'a pas insisté et s'en est allé sur-le-champ confirmer au Supérieur ma réussite à cette épreuve, me laissant triomphant... et terriblement soulagé.
Mille mercis à Demyx, etcetera.
Enfin, lors d'une réunion prévue à cet effet, le grand Conseil des Tortionnaires a officiellement attesté de notre succès à cet examen probatoire, nous estimant comme étant aptes à poursuivre notre cheminement vers notre totale admission ; c'est à ce moment seulement qu'on nous a informés du fait qu'il y avait encore beaucoup à faire pour leur prouver notre valeur.
C'est exact : on s'était bien joué de nous. Parce que nous n'avions pas même la moitié du chemin de faite. Et que le pire restait à venir.
