Chapitre XIII

Des chakrams, qu'on les appelle.

On m'a remis ces armes de combat entre les mains avec cette seule information. Ou presque.

"Tu prends ces chakrams, tu te trouves un coin tranquille, tu évites de faire trop de dégâts et lorsque le numéro cinq se pointera, tâche de faire preuve de ton efficacité au travail. Il n'est pas du genre patient, tu vois..."

Puis Xigbar s'est une fois de plus éclipsé sans perdre plus de temps avec moi. Il a quitté ma chambre d'un pas vif, probablement dans l'espoir d'éviter une longue et pénible argumentation. Quant à moi, je suis resté planté là, un tantinet déconcerté et en admiration totale avec les deux babioles qu'il venait de me léguer.

"Eh, je suis sensé faire quoi avec ça, déjà? Et puis, vous attendez quoi de moi, hein?" j'ai lancé depuis le seuil de ma chambre pour n'obtenir en réponse qu'un ricanement lointain.

Mouais, bon. Par où commencer?

Difficile de trouver une définition appropriée pour décrire avec précision ces charmants bidules dont je ne savais pas même comment les saisir, et encore moins les maîtriser. Si j'étais une encyclopédie vivante et si je m'appelais Vexen... ou Zexion, par extension, je vous aurais défini la chose un peu de la sorte : les chakrams sont à la base des anneaux plats que l'on jette sans merci à notre adversaire, dont le diamètre peut varier selon certains critères et sont profilés de manière à ce que que même le vent ne soit pas un obstacle à leur trajectoire. Bref, rien de trop prometteur. Quant aux miens, ils ont été "conçus" - car j'ignore d'où ils me sont venus - avec plus de classe, soit parce qu'ils sont munis sur tout leur périmètre de quelques pointes tranchantes, des kunaï, fixés à même le disque. Aussi ais-je une bonne prise sur ses derniers, en leur centre, où se croisent deux tiges rigides assurant leur résistance face à une force démesurée et leur efficacité contre quiconque s'y verrait confronté. Et ça... il m'a fallu du temps avant de le comprendre.

Sur le coup, j'ai supposé des directives de mon vieil ami le pirate qu'il entendait par "tu te trouves un coin tranquille" le fait que je sois libre d'aller là où bon me semblerait. Enfin un privilège, il était temps! C'était l'occasion rêvée de m'offrir une visite de la ma jolie prison d'ivoire et par le fait même, il s'agissait d'un excellent prétexte pour flâner et remettre à plus tard le moment où je devrais, une fois de plus, faire preuve d'autonomie et d'autodiscipline. Autrement dit, vive la procrastination... du moment qu'elle ne soit pas la cause de fâcheux ennuis. Hep, vous me voyez venir.

Il n'a pas fallu plus d'une dizaine de minutes pour qu'un type avec une tronche de cadavre me surprenne en train de rôder dans les environs des quartiers privés des Fondateurs. Vous devinerez sans mal qu'il est là question de Saïx, qui faisait son inspection quotidienne. Ça sonne drôlement bien, d'ailleurs. "Inspecteur Saïx". Enfin bref. Visiblement, l'accès à cette zone de la Forteresse m'était également proscrit, et mon chaleureux guide touristique n'a pas tardé à me donner quelques directives ainsi qu'à m'indiquer un endroit plus approprié que la loge du Supérieur pour aller vaquer à mes occupations de combattant en devenir.

Il m'a conduit en un lieu plutôt éloigné du secteur résidentiel avec lequel je m'étais tout juste familiarisé, idée de m'isoler le plus possible et de m'éviter d'être en contact avec qui que ce soit qui puisse me distraire. Il s'agissait également, j'imagine, de s'assurer que j'évite de revenir par mes propres moyens jusqu'aux quartiers généraux, étant à risque de me perdre et qu'il faille un bon moment avant qu'on retrouve ma trace. Encore à ce moment, je ne me doutais aucunement de la vastitude de ces lieux, ainsi que du nombre de tours et tourelles principales que pouvait compter notre charmante Forteresse... sans parler de la quantité industrielle d'allées donnant les unes sur les autres et de corridors ne menant nulle part, sinon à des pièces dont probablement même les Fondateurs ne connaissaient pas l'existence étant donné leur inutilité. Ayant toujours été limité sur mes déplacements, je me suis familiarisé à ce trajet bien précis afin d'éviter d'attirer sur moi des soupçons sur ma curiosité, et depuis ce jour où on m'a désigné cet endroit comme étant le lieu idéal pour mettre en pratique mon potentiel, j'ai pour coutume de m'y rendre quand le besoin est de mise.

Saïx m'a donc mené à un escalier conduisant directement à une large corniche ouverte sur l'extérieur, plus ou moins propre à une session d'entraînement en solo vu tout l'espace inocuppé. Aussi s'était-il assuré en me menant là-bas, prudent qu'il était et surtout fidèle à ses supérieurs, que je n'aie vraiment aucune possibilité d'évasion ; les lieux étaient soigneusement clos, telle une prison, alors aucun risque que je m'essaye à me glisser miraculeusement entre les barres de cette cage pour me jeter dans le vide. Allons, je ne suis pas du genre suicidaire. Pas encore, du moins.

Une fois sur place et laissé pour seul avec mes deux précieux chakrams sur lesquels je n'avais pas relâché ma prise depuis que je les avais en main... et qui d'ailleurs commençaient à se faire pénibles pour mon endurance musculaire plutôt réduite, à cette époque, je dois dire que j'ai été fasciné avant tout par la vue qui m'était offerte, semblable à la vision que j'avais eue sur l'extérieur, quelques semaines auparavant, lorsque j'avais jeté un oeil par la fenêtre de la bibliothèque : le néant à perte de vue. Et dans toutes ces ténèbres, notre Forteresse étincelant de toute sa blancheur ; probablement une miette dans cette noirceur à perte de vue.

Jamais auparavant je ne m'étais non plus attardé à toute l'ampleur que pouvait avoir l'univers dans lequel nous vivions. Tant d'espace dont je ne pouvais profiter - une liberté que je ne connaîtrais probablement jamais. Tandis que je laissais mon imagination croître à profusion, de nouvelles frustrations naissaient en moi, se succédant les unes après les autres. Toutes ces contraintes auxquelles je m'étais adapté m'ont alors paru tellement odieuses, soudainement intolérables. L'idée de me voir coincé à jamais ici, dans ces conditions, avec ces individus dont je n'en supportais pas la moitié... Cette vision a donné naissance à une crainte suffisant à exercer la pression dont il me fallait pour me persuader de me prendre en mains.

Décidément, il était temps de fournir les efforts nécessaires à l'acquisition de mon indépendance et de faire avancer les choses si j'espérais un jour obtenir la possibilité de quitter cet endroit et de profiter d'une certaine liberté. Sans quoi il en faudrait encore peu pour que j'atteigne un stade de folie incurable. Aussi, il était hors de question que je passe le reste de mon existence à vivre dans des conditions aussi exécrables. Ces six semaines m'en avaient convaincu.

Petit à petit, cette crainte, cette panique m'ayant subitement envahi a laissé place à ce qu'on pourrait appeler, dans le langage d'un Nobody de mon genre, une émotion forte, un sentiment incontrôlable, insoutenable et que j'avais jusqu'à ce jour inconsciemment étouffé : l'envie, sous toutes ses formes, refoulée trop longtemps et prête à exploser, à engloutir tout ce qui s'opposerait à elle ; l'envie, engendrée par mon mépris envers ces hommes, envers ma propre nature qui me restreignait à si peu de choses tandis que tant d'idées me montaient à la tête, m'obsédaient ; l'envie d'un accomplissement, d'une progression ; l'envie d'un changement, de donner libre cours à ma curiosité et de me découvrir jusqu'au plus profond de mon âme, et de laisser cette dernière s'exprimer sans limite ; enfin, l'envie d'aller à la rencontre de ce monde dans lequel je n'étais que poussière...

...Poussière avec de nouvelles ambitions.

J'ai laissé me gagner cette troublante et plaisante émotion. J'ai fait de cette dernière ma force et ma volonté. Et cette envie insolite a sû faire son travail sur moi en un rien de temps. À peine un instant s'était-il écoulé ; déjà j'avais cette impression de ne plus être le même. J'étais alors devenu capable... Mais de quoi, au fait?

Oh, mais capable de tout.

Rien au monde n'irait plus contre ma volonté. Rien au monde ne m'empêcherait d'être ce que j'étais et ce que je suis. Je me suis juré que les choses allaient changer.

Puis, une sensation inexprimable a succédé à cette puissante émotion - une sensation qui n'était rien à côté de tout ce que j'avais pu connaître auparavant : une chaleur vive, inconcevablement intense et douce à la fois, dont j'ignorais d'où elle me venait. Elle allait jusqu'à saturer le moindre fragment de mon être, elle emplissait douloureusement mon torse et je la sentais agir de mon crâne même jusqu'aux ongles de mes doigts, jusqu'à la plante de mes pieds ; malgré tout, je l'appréciais jusqu'au point de la laisser complètement m'envahir, jusqu'à devenir elle.

Et alors, les choses sont allées contre mon pouvoir et j'ai perdu tout contrôle sur ma personne.

Difficile de raconter la suite des événements sans trop hésiter sur les faits, étant donné que je n'en ai eu que vaguement conscience. Je me souviens d'avoir vu et senti jaillir des flammes, d'immenses et puissantes flammes, et elles ne provenaient pas tout particulièrement des chakrams: mon corps en entier n'était que flammes, au point de repousser les limites de toute endurance physique, et ce jusqu'à l'excès, jusqu'à ce que cette souffrance me cambre le dos, me fasse fléchir les genoux pour finalement m'écrouler au sol. Alors, la douleur était telle que j'avais l'impression de ces flammes que je ne pouvais maîtriser qu'elles finiraient par me submerger en entier. Drôle de sensation que celle de s'auto-consumer.

J'ignore totalement ce qui s'est produit ensuite. J'ignore également quel mécanisme de protection est entré automatiquement en action au moment où mon organisme a dépassé son seuil d'endurance : fort heureusement, j'ai perdu connaissance en même temps que la chaleur s'est dissipée aussi promptement qu'elle était apparue, ne laissant sur moi que quelques traces de brûlures mineures.
J'aimerais avoir une explication nette à tout ceci, à cette perte de contrôle totale, à ces émotions saisissantes, à la naissance de ce feu ravageur ; je ne connais rien de leurs origines, mais ils font désormais partie de mon être et je les ai progressivement apprivoisés pour en faire avant tout mes alliés - mes seuls alliés.

Si toutefois une chose est certaine, c'est que lorsque j'ai enfin repris mes esprits, j'étais tout autre que celui qui s'était éveillé le matin même dans cette pièce, tout autre que ce jeune garçon qui avait quitté sa chambre, chakrams en mains, sans savoir où il irait ni ce qui l'attendait de l'autre côté de ces murs.

Cet enfant-là avait été consumé par ses propres flammes et de ces cendres est né celui que je suis devenu. Celui qui restera à jamais l'individu que je suis.

Axel, le combattant des flammes, allait à partir de ce jour se frayer son propre chemin vers un accomplissement qui se montrerait digne de tels efforts.

Et si c'était des preuves de mes aptitudes que l'on attendait de moi, ces hommes ne tarderaient pas à reconnaître ma valeur.