Chapitre XIV

Les brutes, voici.

Brute - nom commun, féminin singulier, si je ne m'abuse. Étrange, considérant que par définition, une brute est plus souvent masculine que féminine, soit parce qu'il s'agit d'un homme dont le comportement, le manque d'intelligence et de culture, l'absence de sensibilité et de règles morales font penser à un animal. Mais enfin. Outre cela, je me permets de vous faire remarquer, à tout hasard, qu'il y a plus d'une catégorie de brute dans ce bas monde, et que j'ai été victime, à maintes reprises, du profond dégoût que peut inspirer leur existence en une communauté aussi peu diversifiée que la nôtre.

Quand on s'y attarde, on constate a priori qu'il y a de ceux comme Xaldin qui en imposent au premier abord mais qui, en contrepartie, ne représentent pas une menace considérable, au bout du compte ; il s'agit en réalité de grosses brutes, de mi-titans qui dissimulent, sous leurs huit épaisseurs de muscles, un cœur tendre et une âme généreuse. À noter qu'une toute petite exception s'applique au cas de Xaldin qui a en quelque sorte un... grand espace vide tendre, plutôt.

Ensuite, il y a les brutes à la Xigbar, c'est-à-dire que ces individus aspirent à impressionner plus petit que soi mais qui, on aura tôt fait de le remarquer, n'ont pas l'âme d'un tyran ni la volonté de faire le mal étant donné qu'ils ne souhaitent qu'exercer un peu d'autorité, idée de remonter dans leur propre estime ; on les appellera alors les fausses brutes, tiens.

Enfin, toujours dans notre étude approfondie des espèces de brutes les plus répandues, il y a ce spécimen que je me permets d'étiqueter, à juste titre, selon moi, de brutes à l'état pur. Je pense alors à Lexaeus, pour être plus juste. C'est sans discrimination, cela va de soi. Enfin... je crois? Quelle importance.

Et là, vous vous demandez sans aucun doute : mais où est-ce que ce grand crétin d'Axel veut en venir avec ce genre de remarques si peu constructives? Alors, je vous répondrai promptement, fort insulté, de ne pas être trop hâtif quant à votre jugement! Car si je me donne le trouble de faire une analyse détaillée des faits et gestes des trois individus cités plus haut, ce n'est pas exactement pour mon propre plaisir mais bien pour les besoins de la cause. C'est également à prendre en note.

En d'autres termes, il s'agit d'une façon d'aborder une nouvelle tranche de mon existence, soit par le biais de mon sens de l'humour laissant à désirer. Le lien entre ces trois types et moi? Vous voulez dire, outre le fait qu'ils aient tour à tour souillé mon existence? Nah, j'exagère. En réalité, seulement l'un d'entre eux mérite que je le traite aussi durement - et je vous laisse le loisir de deviner lequel. Un indice : c'est un géant roux. Comment, vous dites? Vous avez trouvé? Ce que vous êtes perspicace, ma parole!

Malgré tout, un mystère reste à élucider. Pourquoi perdre mon précieux temps à déblatérer, entre autres, sur un méprisable roux? Non, ce n'est pas de moi dont il s'agit, je ne suis pas roux - et vous n'êtes pas drôle. Mais alors là, pas du tout. Ainsi… Pourquoi insister autant sur le fait que la seule existence de Lexaeus ait contribué à faire de mon adolescence la pire des étapes que j'aie eu à traverser? Ou, peu s'en faut si ça n'est pas le cas. La raison est pourtant si simple : il fallait bien qu'on veille à faire mon éducation, vrai? Et pas seulement qu'au plan académique, non, surtout pas. Je ne sais d'ailleurs pas quelle idée de fous les Fondateurs ont eu lorsqu'ils se sont mis dans la tête qu'ils feraient de moi un féroce combattant des flammes. Ceci étant dit, c'est avec un acharnement remarquable qu'ils sont parvenus à me dresser comme une brave petite bête au maniement des armes ainsi que sur le plan physique – moi qui, à l'époque, étais d'une constitution assez maigre et n'offrais aucune résistance, il faut bien le dire.

Et donc, pour en revenir à nos moutons, c'est par conséquent le très respectable Lexaeus qui s'est en premier lieu chargé de ma formation. Ô malheur! Quel enfant martyr je faisais… Etc. L'habituel train-train de mes lamentations, quoi.

Pour être honnête, ma tendance à l'exagération risquerait de fausser certaines informations, ce pourquoi je vous demanderais de trier soigneusement les données dont je vous ferai part. Par exemple, il est vrai que Lexaeus n'était pas aussi armoire à glace que Xaldin... Soit. Mais peu s'en fallait. Il n'était qu'un peu plus trapu, avec la gueule carrée d'un barbare et les poignets de la grosseur de mes propres cuisses - ainsi, rien qui suffisse à me mettre à mon aise, je le reconnais. À cela s'ajoutait sa permanente humeur de chien, parce qu'il avait trois, sinon quatre fois le sale caractère de Xigbar... avec son étrange sens de l'humour et ses crises d'hystérie en moins. Autrement dit, comme ce n'est pas le genre de type qui entend à rire, je vous garantie qu'on y songe deux fois avant de s'essayer à dire ou faire quoi que ce soit de déplacé.

De ce fait, je ne vous cache pas qu'à chacune de nos rencontres s'évanouissait le peu de motivation que j'étais parvenu à puiser en dehors des moments passés en sa mauvaise compagnie, compte tenu de toute l'antipathie que cet homme m'inspirait à lui seul. Aussi ne faut-il pas omettre que de ma nature, je ne suis pas de ceux qui sont faciles à vivre, si vous voyez ce que je veux dire. Référence tout à fait aléatoire à l'épisode de la salle de toilettes avec Vexen, tiens.Chaque instant consacré aux innombrables disciplines imposées par le numéro cinq constituait donc pour moi un supplice de taille, entre particulier parce qu'il était de son devoir de veiller à tout prix à l'amélioration de mes aptitudes de combat. Et ce, toujours dans l'enceinte de la Forteresse, bien entendu. Bref, rien qui puisse évoquer l'ombre d'une pensée enthousiaste.

Ainsi, afin de répondre aux attentes de l'Ordre et de m'ajuster à leurs exigences, mon bon ami roux m'a d'abord soumis, lors de nos premières rencontres, à diverses épreuves d'endurance physique. Pour tout vous dire, jamais je ne me serais cru capable, à titre d'exemple, de faire du combat au corps à corps contre un imposant bloc de muscles, ni de devoir - allez savoir pourquoi - supporter sur mes épaules une pression équivalant à plusieurs fois mon propre poids - c'est qu'il est vachement fort, ce mec! - ou même de faire de la course sur place, puis des altères ainsi que des pompes, et ce durant plusieurs nuits consécutives. De plus, jamais avant ce temps-là il ne me serait venu à l'esprit que je devrais un jour passer près de dix heures, sans le moindre instant de répit, à faire du piquet face à un mur... Quoique, tout compte fait, ça devait être parce que j'avais pris la fuite au beau milieu de notre rencontre précédente. J'avais drôlement faim, faut dire... Enfin bon, tout ceci n'étant qu'un simple aperçu des nombreuses épreuves que j'ai endurées, - qui, elles, n'étaient pour leur part qu'un léger avant-goût de ce qui m'attendait – accordez-moi le privilège de vous exposer la suite de mon calvaire. Parce que je me sens généreux et tiens à vous faire partager ma haine envers mes supérieurs.

Après ces quelques semaines de dur labeur, je n'étais malheureusement que bien loin d'en avoir fini avec mes séances d'entraînement intensif. Il me fallait désormais exercer, en compagnie de Brute deuxième du nom alias Xaldin, cette fois-ci, le maniement de mes armes de combat en combinant éventuellement le tout à une meilleure maîtrise de mon élément - mes flammes, vous l'aurez deviné.
D'autre part, et sans nul doute dans l'intention de me rendre la vie des plus... agréables, on a bientôt exigé que Vexen assiste, puis participe à nos séances, attendu que je me trouvais dans l'incapacité de matérialiser n'était-ce qu'une seule étincelle de feu. Le but de ses interventions, en dehors du fait qu'il me mettait perpétuellement en rogne, devait être qu'il stimule mon élément par l'entremise de quelques pratiques plutôt douteuses... Enfin, passons là-dessus. Par ailleurs, je ne suis pas certain des motifs les ayant poussés à intégrer cet arriéré à nos rencontres, surtout quand on pense que Vexen et moi avons toujours entretenu une haine tout à fait réciproque - comment pouvait-il en être autrement? Vieux débile, va. Ce fut une erreur monumentale que de l'autoriser à assister Xaldin, c'est moi qui vous le dis.

Aussi, depuis qu'il s'était permis, lors de notre dernière session passée ensemble, de me traiter sale pouilleux, je désirais ardemment sa mort. Mais je ne suis pas quelqu'un de méchant. C'est mon orgueil jadis gravement blessé qui parle, là. Je vous jure. Et là, je ne vous parle pas de l'envie impromptue qui m'a saisi de l'attraper par les cheveux et de lui frapper sa tête de débile profond contre un mur jusqu'à l'éclater. Toutefois, il s'est malencontreusement tiré d'affaire...juste à temps.

Notre dernière rencontre, disais-je : puisque je prenais le plus grands des plaisirs à faire de sa vie un enfer, on a dû interrompre les sessions durant un certain temps... "Tu es une vraie plaie! Ton existence est vouée à l'échec! Tu causeras notre perte à tous!", ainsi de suite. Ces citations sont la propriété de Vexen, auquel cas vous n'y auriez pas songé. La vérité est en fait que Vexen a désiré se retirer, assez platement, il faut bien le dire, pour cause d'excès de stress, ou quelque chose dans le genre. Prétexte d'un pathétique exubérant, si vous voulez mon avis. Je suis tenté de croire que l'amusement que manifestait Xaldin vis à vis de mon insolence avec Vexen n'a qu'ostensiblement contribué à aggraver l'état de ce dernier... ainsi que son mépris pour moi. He he.

À ma plus grande déception, j'ai dû passer cette courte période d'arrêt de cours barricadé à l'étage de nos dortoirs, avec l'interdiction de quitter ma chambre... sauf lorsqu'il s'agissait de l'heure des repas, lors desquels on m'isolait dans une pièce différente de celle dans laquelle Vexen se trouvait. Aussi jouissais-je du grandiose avantage de pouvoir accéder aux toilettes quand le besoin se faisait - en compagnie d'un superviseur. J'ai toujours cru que les Fondateurs étaient d'une générosité excessive - et vous?

...Silence. Rien à ajouter sur ce.

Poursuivons donc notre découverte du corps humain, que dis-je!, l'évolution de ce récit en faisant mention du fait qu'on ait eu la bienséance, après quelques semaines d'isolement, de me réintégrer à l'Ordre comme un membre à part entière et de me faire bénéficier d'un minimum de privilèges - notamment mon autonomie à aller à la salle de bain sans qu'on m'aie sur haute surveillance... parce qu'il peut s'avérer drôlement embêtant, à la longue, de n'avoir à peu près aucune intimité lorsque vous devez satisfaire un besoin essentiel. Vous pouvez me croire sur parole, moi qui pourtant ne suis pas pudique, contrairement à certains. Memo : revenir sur ce détail dans une épisode ultérieur.

C'est aussi à cette même époque que s'est ajouté un siège à notre table et à notre salle de conférence, ainsi qu'une chambre à coucher dans nos miteux dortoirs. Le numéro dix, Luxord de son prénom. Il ne devait pas avoir plus d'une vingtaine d'années, à l'époque - et c'est toujours mieux que d'avoir quinze ans et d'être le principal sujet de toutes les conversations désobligeantes. Enfin. Un type bien, à première vue - un peu maniaque, sinon plutôt marrant dans son genre... jusqu'à ce qu'il embarque dans le moule, comme tous les autres. Ça n'a rien de bien étonnant, puisqu...

...Hm? Comment, vous dites? Je m'éloigne de l'idée principale de l'histoire? Qui est...? Ah, oui, voilà. Ma... formation.

À vrai dire, c'est à ce niveau précisément de mon histoire que les choses se corsent réellement. Dans des termes un peu plus explicites, j'irais même jusqu'à prétendre que je me trouvais maintenant dans de beaux draps... La raison étant qu'on - excluant la personne qui parle - ait convenu, lors de mon séjour dans les dortoirs, donc durant mon absences hypocrites! que l'on avait jusqu'à ce moment investi suffisamment de temps sur le développement de mes capacités et que, si j'étais bel et bien digne de l'Ordre XIII, il ne serait plus indispensable qu'on m'oblige à m'exercer à d'autres disciplines. Sans quoi il s'agirait d'une perte de temps, et donc, on estimait qu'il serait peine perdue de s'acharner un instant de plus sur mon compte. Pour peu, on me menaçait de mettre fin à mon existence si je ne me montrais pas à la hauteur - car on me mettrait bientôt à l'épreuve, et celle-ci serait décisive quant à mon avenir. On ne plaisantait donc plus.

De la marchandise. Rien de plus. Je n'avais pas plus de valeur à leurs yeux que insérerez ici, à votre guise, le nom d'un objet quel qu'il soit, car c'est sans trop d'importance. Si au moins on avait su reconnaître ne serait-ce que le peu de valeur dont j'essayais tant bien que mal de me montrer digne, même en tant que marchandise... Eh bien, non. Je n'avais pas même droit à ça. Jusqu'à preuve du contraire, je n'étais qu'un vaut rien, un échec sur toute la ligne, visiblement ; je constituais en quelque sorte la plus grande honte de l'Ordre XIII.

Alors, supposons un instant que nous nous trouvions dans une Histoire dont vous êtes le héros, et qu'à cette étape, avec ces quelques informations à votre inventaire, vous ayez une décision à prendre vis à vis de deux options dont les fondements sont aussi peu solides autant dans un cas comme dans l'autre. Voici : sous un premier angle, vous avez la possibilité de lutter désespérément contre le portrait déplorable qu'on a dressé de vous en ne se basant que sur des faits fort peu représentatifs, tout en prenant en considération que de un, les chances que vous puissiez sauver votre peau face à la situation périlleuse à laquelle vous êtes confronté sont relativement nulles et de deux, en admettant que vous puissiez vous en tirer indemne, qu'il est plutôt improbable qu'on puisse un jour vous témoigner la moindre marque de respect ; d'un autre côté, soit de celui de la facilité, puisque vous ne vous imposerez sans aucun doute la moindre contrainte étant donné que vous avez le libre arbitre face à votre décision, vous pouvez tout aussi bien envisager de tout laisser tomber, bêtement et simplement...et de choisir à votre guise quelle tournure prendra l'histoire, sur quelle fin héroïque vous avez l'intention de mettre terme à votre aventure.

Tout un dilemme, n'est-ce pas? Et si l'on exigeait de vous une réponse sur-le-champ… Choisiriez-vous le défi de taille ou la simplicité?