Chapitre XV

"Eh, Demyx?

- …Hm?

- J'y arriverai pas.

- Ah?...

- Ah?Tu trouves rien de mieux à dire? Alors quoi, un peu de compassion!..."

C'est qu'il peut être lent sur la détente, parfois, ce Demyx. Mais alors là, pas rien qu'un peu.

"Tu n'as sans doute pas la moindre idée de ce dont je parle, je me trompe? j'ai repris, pas même insulté – j'en ai trop l'habitude.

- Mh…

- C'est bien ce que je croyais."

Personne n'a ce regard-là – celui dénué de toute trace ou forme d'intelligence qui soit. Si je ne connaissais pas Demyx aussi bien que je le connais, j'aurais tendance à croire qu'il fait parfois exprès d'avoir l'air aussi bête. Pour tout vous dire, je crois qu'il l'est – juste un peu, quoi.

"L'examen, imbécile! j'ai repris avec un geste d'exaspération. L'évaluation, demain. Je suis foutu.

- Oh.

- Bah? Tu ne pleures pas mon sort?

- Euh, ouais, si tu le dis. Moi aussi."

On croirait avoir inversé les rôles. De quel droit se permettait-il d'adopter monattitude négligente et désintéressée?

"T'en as rien à faire, hein? je me suis hasardé, curieusement offensé que ça ne le préoccupe pas plus que ça – c'était de ma vie dont il était question, quand même!

- Oh, non, non, a-t-il répondu, se détachant enfin de son sitar pour relever la tête dans ma direction. C'est pas ça, non, s'est-il empressé d'ajouter, constatant que je devenais perplexe. Je… suis fatigué. Ouais. C'est ça.

- Ah, bon."

Assis sur le bout de son lit alors que je m'étais avachi par terre contre le mur d'en face, il s'est finalement redressé, m'invitant à en faire de même. Pour tenter d'assurer un peu plus de crédibilité à sa piètre excuse pour me faire regagner ma chambre, il a imité un bâillement plutôt grotesque et manquant de conviction. Cela signifiait indubitablement que l'heure était venue pour moi de cesser de l'embêter et d'aller dormir. Ou du moins, essayer.

Un brave type, ce Demyx. Mais un piètre menteur, et très mauvais acteur. Maintenant que j'y pense, je serais tenté de croire que ce comportement évasif dissimulait quelque chose de pas très net, à savoir probablement des doutes quant à mon très prochain échec. Peut-être aussi était-il tout simplement excédé de ma présence. Quoi qu'il en soit, étant conscient que je puisse devenir franchement emmerdant, à la longue – parce que je suis du genre indiscret et envahissant – je ne lui en ai jamais voulu de me chasser lorsqu'il a atteint son quota de ma personne. C'était, pour ainsi dire, assez fréquent…et plus souvent même réciproque, pour être franc.

Je me plaisais à squatter sa chambre, de temps à autres, les soirs où on ne montait pas une garde vigilante à l'étage des dortoirs. L'accès à une autre chambre que la nôtre étant interdit, et n'ayant d'autre compagnie que Demyx, je me satisfaisait un max à l'idée d'aller à l'encontre de la volonté du Supérieur, pour autant qu'en ce temps-là, je lui témoignais malgré tout un certain respect – plus qu'à l'égard de tous les autres Fondateurs, donc. À l'exception peut-être de Xigbar. Celui-là, je l'aimais bien également. Un excellent souffre-douleur, substituant Demyx quand ce dernier n'en pouvait plus de me supporter.

Quant à Demyx, à l'époque, il constituait mon meilleur pote. Et le seul que j'aie, d'ailleurs. Voilà pourquoi en dehors de nos rigolades à n'en plus finir, parfois même un peu trop osées – quoique toujours décentes, cela va de soi – je m'évertuais de me faire respectueux, idée de ne pas me mettre à dos mon seul allié. Pour autant qu'il nous arrivait d'avoir des prises de bec, parce que c'est inévitable dès qu'une conversation m'inclut, je dois reconnaître que c'est possiblement grâce à lui si j'ai tenu le coup jusqu'à ce soir-là – la veille de mon évaluation décisive.

Pas étonnant que l'idée que ma vie soit à ce moment-là en péril ne lui ait fait ni chaud, ni froid ; en ce qui le concerne, il a apparemment passé haut la main son examen. Rien de trop complexe, pour sa part, puisque l'essentiel de sa formation se basait sur la maîtrise d'un instrument de musique et de son élément, c'est-à-dire qu'il n'était question que de matérialiser des silhouettes constituées d'eau. Pas de quoi se prendre la tête, si vous voulez mon avis. Et j'ai toujours été jaloux de Demyx, il ne faut pas s'étonner.

Avec tout ça, je ne vous apprendrai manifestement rien si je vous dis que j'aime bien parler des gens. Ça me donne l'impression de les connaître… car ce n'est pas forcément toujours le cas, et de loin. Autrement dit, il m'arrive – oh, qu'occasionnellement– d'amplifier certains des traits de personnalité de l'individu dont je m'adonnerai de faire le portrait et de le modifier à ma guise, pour ainsi faire en sorte qu'il me convienne. Parce que tout le monde ici n'est pas exactement agréable de sa personne. Et je ne fais pas exception, soit dit en passant. Mais c'est une autre histoire.

Ainsi, en cette veille de mon très prochain décès, parce que j'avais la conviction d'y laisser ma peau, c'est avec un étrange pincement au cœur – enfin, vous savez ce que je veux dire – que j'ai réintégré ma chambre et me suis glissé sous la couette, bien que pleinement éveillé. Comment trouver le sommeil avec pareille chose sur la conscience? Rien ne me garantissait ma survie à l'étape du lendemain. Et je dois admettre que j'ai eu (énormément) rien qu'un tout petit peu peur de ne plus jamais revoir Demyx lorsque je me présenterais, d'ici quelques douze heures, dans la salle où je serais convoqué pour leur faire preuve de ma volonté de vivre. Il n'est d'autre part pas dans mes habitudes de dramatiser et de refuser de faire face à une difficulté, et pourtant… Quelque chose me disait que les choses ne prendraient pas très exactement la tournure que j'aurais souhaité qu'elles prennent.

Et j'avais vu juste. Un peu trop, même.

Je ne crois pas avoir dormi plus qu'une heure ou deux dans ma nuit. Pour être honnête, si ma mémoire ne me fait pas défaut, je ne me souviens pas d'aucun moment dans ma vie où je me sois senti aussi vulnérable vis à vis d'une éventuelle confrontation. Je me suis réveillé avec une énorme et déplaisante boule de stress tantôt dans ma gorge, puis tantôt en plein dans l'estomac. Alors, j'étais le premier à quitter ma chambre après Zexion – ma parole, ce type ne dort jamais – qui, dans la salle à manger et devant son petit-déjeuner, s'adonnait à la lecture de je ne sais quel bouquin naturellement sans intérêt. Pour ma part, je n'ai pas trouvé l'appétit, ni même le courage de me nourrir. Plutôt que de tenter de me distraire, je me suis écrasé sur un siège, celui le plus éloigné de cet autre occupant de la table ; en un sens, sa présence m'importunait – sans doute était-ce mutuel, à bien y penser – mais je ne pouvais me résigner à me retrouver complètement seul. Aussi n'ais-je jamais aimé m'isoler, ayant toujours eu horreur de la solitude… J'aime être accompagné, dans quoi que ce soit que j'accomplisse. D'ailleurs, vous en aurez la preuve sous peu, si vous patientez jusque-là.

Ainsi, j'ai dû passer plus d'une heure, le regard perdu dans le vide ou plutôt fixé sur quelque chose d'indéterminé mais d'inévitablement blanc à redouter le moment où se pointerait dans l'entrée de la salle à manger le Supérieur, m'annonçant que l'heure appréhendée était venue. Sans doute pour éterniser mon mal et parce que les Fondateurs ont à peu près tous très mauvaise conscience, Xemnas s'est présenté le dernier tandis que tous avaient même eu le temps de prendre leur petit-déjeuner pour ensuite aller vaquer à une quelconque occupation, me laissant de ce fait seul avec ma misérable personne – non que je manque d'estime de soi mais plutôt qu'en cette occasion-là, il s'agisse d'un fait. Ma simple vue était pitoyable, je n'en doute pas le moins du monde.

Lorsque le Manitou est venu me trouver, calé dans mon siège comme si cela m'éviterait d'être remarqué, mon angoisse a redoublé d'ampleur et j'irais même jusqu'à prétendre que je tremblais maladivement. Alors, je devais être blanc comme un mort, parce que Xemnas a eu le souci de s'inquiéter de mon état de santé et m'a obligé à me nourrir avant de quitter la table. Et le gruau que j'ai avalé ce matin-là, bien que j'en eus mangé tous les jours de mon existence, m'a fait le même effet que si j'avais avalé d'une traite un bol de vomi – pour votre information, il y a une certaine coïncidence, pour ne pas parler de ressemblance, entre cette comparaison et l'aspect de mon petit-déjeuner. D'ailleurs, j'ai été malade… et ça m'a presque soulagé.

Quel exécrable dernier repas…

Puis, le moment s'est présenté d'aller rejoindre mes superviseurs et – je me suis étouffé de surprise – mon adversaire. À noter qu'il n'y a pas d'erreur. Un adversaire, donc.

"Je vous demande pardon? ais-je protesté à l'intention de Xemnas comme s'il eut s'agit de n'importe quel ahuri, étant indigné d'une telle annonce de dernière minute. On peut savoir en quel honneur j'ai droit à un pareil privilège alors que Demyx n'a…

- Les critères d'évaluation sur lesquels nous nous fonderons n'ont rien à voir avec ceux sur lesquels nous nous sommes basés pour décider de la graduation de ton compagnon, s'est-il contenté de me répondre, impassible face à toute mon agitation.

- Peuh! C'est n'importe quoi! Et si je suis pas d'accord, hein?"

Pour toute réponse, il s'est limité à un triste sourire ainsi qu'un haussement d'épaules, puis s'en est allé, laissant derrière lui un gamin passablement révolté. Qui plus est, je savais pertinemment qu'en dépit de tous les efforts que je puisse fournir, il me serait impossible d'influencer le jugement du Supérieur. On ne me laissait donc d'autre choix que de me résigner à prendre la direction de la potence.

En réalité, c'est à la grande balustrade du second niveau de l'aile ouest– allez donc retenir un truc pareil, vous – qu'on m'a invité à les rejoindre aux alentours de l'heure du dîner, ce qui, malgré tout, m'arrangeait, considérant que la plupart d'entre eux seraient trop préoccupés par l'idée de savourer un bon et chaud repas alors que je m'apprêtais à endurer les pires atrocités concevables. Sous je ne sais quel prétexte, Demyx a refusé de se présenter à mon évaluation alors que, malgré la honte que me procurerait ce lamentable échec, j'aurais ardemment souhaité qu'il assiste à l'injustice qui me serait faite lorsqu'on signerait mon arrêt de mort. Vous savez, juste idée de ne pas avoir l'impression que tous souhaitent ma défaite – car j'ose espérer qu'il ait convoité l'idée de me revoir sous un statut autre que celui de tragiquement décédé. Ou lamentablement, ça restait à voir. Mais aucune mention du genre la très regrettable mort d'Axel, numéro huit, fut d'un héroïsme remarquable et nous atterre profondément ne serait faite sur ma tombe.

Quand je me suis présenté en ces lieux jusqu'à maintenant inexplorés, approximativement une heure après le moment de ma convocation et parce que tous les prétextes sont bons pour remettre à plus tard le moment de son décès – ou plutôt compte tenu du fait que Xigbar m'y ait conduit de force après m'avoir retrouvé barricadé dans un cabinet de toilettes – c'est avec une incommensurable détresse que j'ai découvert le comité d'accueil qui m'y attendait. Tous visiblement indifférents à ma terreur, Xemnas, Xaldin, Vexen et Saïx, installés dans des sièges dont on avait sans doute fait l'aménagement en cette occasion, discutaient calmement entre eux, conversation à laquelle s'est jointe Xigbar, faisant mine d'oublier l'appréhension avec laquelle j'avais péniblement traîné ma carcasse jusque-là.

Inutile de s'attarder sur la description des lieux, cela ne reportant en rien les événements de jadis – parce qu'alors, j'aurais donné tout ce que j'avais pour remettre à plus tard… etc. Balustrade à aire ouverte, avec quelques piliers d'ivoire soutenant un toit imaginaire. Allez savoir pourquoi ; les Fondateurs sont d'étranges personnes. Bref, emplacement relativement semblable à celui où m'avait conduit Saïx, quelques semaines précédant ce jour. Rien d'exceptionnel, en dehors du fait qu'étrangement, j'aie grandement pris en considération le fait que cette fois-ci, rien ne puisse me retenir de basculer dans le vide si je devais me trouver trop près du bord.

Que je meure tout de suite plutôt que de devoir connaître un pareil déshonneur, un tel supplice, une fin aussi atroce!... En fait, non. Tout au contraire, je ne veux pas mourir. Du tout.

Bien entendu, j'aurais désiré que leur bavardage s'éternise et que le moment de faire face à la mort ne se présente jamais, mais il fallait inévitablement qu'ils se remémorent mon existence en plein à l'instant ou mon affolement était à son comble – ou pour peu, sinon. Tour à tour, leur regard s'est porté sur moi, le traîne-misère, malheureux adolescent maigrichon se trouvant dans l'incapacité d'affronter la mort de façon digne du titre qui lui avait été accordé. Il n'y a pas de quoi m'en vanter, j'en suis pleinement conscient.

Cela dit, de ma nature orgueilleuse, j'ai tôt fait de me redresser, me présentant à eux de manière on ne peut plus convenable en de telles conditions. J'ai bravement relevé la tête et gonflé mon maigre torse ; au fond, ne s'agissait-il pas de faire bonne impression pour les avoir dans ma poche? Une fière allure, un peu de pep, et le tour est joué! N'est-ce pas?...

"En ce jour, a annoncé Xemnas, grave, à l'intention de ses confrères, soyez les témoins de l'ultime évaluation du numéro huit, ici présent pour nous attester de ses capacités et sa volonté à rejoindre officiellement les rangs de l'Ordre XIII…"

Oh, parce que, bien sûr, moi, j'ai choisi d'être ici!...

"Ainsi, le sujet sera confronté à un équivalent, soit le numéro sept – Saïx", a achevé Xemnas, visiblement satisfait de l'effet qu'ont eu sur moi ses dernières paroles.

Parce que je me suis littéralement figé d'horreur et qu'il a fallu un certain moment

avant de me tirer de ma catatonie. Et qu'évidemment, pour sauver le peu d'honneur dont je disposais encore, il fallait que je me mette à faire le fier.

"Chiche! que je vais le relever, votre défi!" j'ai lancé en reniflant d'un air hautain.

Saïx m'a alors lancé un regard assassin – et j'ai dégluti avec le plus de discrétion dont j'étais capable.

Après tout, y'a pas plus de vie dans ce corps que dans celui de Zexion – en l'occurrence, d'une roche. Rien là, hein! Il faut bien essayer de se rassurer, quand même.

Toutefois, j'en suis encore à me demander si je n'ai pas carrément fait cette remarque à haute voix, parce qu'il n'a pas fallu plus d'un instant pour que je me retrouve coincé, au dépourvu, entre le berserk de Monsieur Tronche de Cercueil et une colonne qui s'est fort heureusement dressée sur son chemin, bien que le choc m'ait causé une horrible douleur en plein centre du dos. Pour peu, je me serais retrouvé dans le vide sans même avoir eu l'occasion de lui dégainer mes chakrams sous le nez.

Ce petit avant-goût de notre affront m'a alors convaincu que je devais au moins essayer de leur faire preuve qu'ils s'étaient mépris à mon sujet.

Je ne suis pas un échec. Fais gaffe, Saïx. Je suis drôlement vilain.

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ミモ : Hep, voilà pour le moment! Le chapitre XVI est en (lente) progression, shame on me… Y'a plus d'un mois que ça traîne. -.- Aie aie. Enfin bon. Merci à l'avance de votre patience ; de notre côté, nous y travaillons beaucoup, même si nous ne sommes pas spécialement productives côté chapitres… Ça s'en vient, lentement, mais sûrement xD

À bientôt, je l'espère!... :)