Le souffle du néant

Chapitre 3 : D'homme à homme

Le désert de Suna, immense étendue de sable régulièrement balayée par de terribles tempêtes, constituait sans doute le plus inhospitalier des paysages rencontrés dans les cinq pays du grand continent. Les voyageurs qui s'y risquaient devaient y affronter des chaleurs caniculaires le jour et un froid glacial la nuit. S'y orienter était une affaire complexe, car l'horizon n'offrait aucun point de repère, Les dunes succédant aux dunes, inlassablement, sans que jamais l'on ne puisse distinguer les unes des autres. Nombre d'imprudents s'y étaient perdus corps et bien. D'autre part, y trouver de quoi se nourrir relevait de l'exploit, car la végétation était inexistante ou presque, et les animaux invisibles. Pire encore: les points d'eau était fort rares, et les maigres oasis distants de plusieurs jours de marche les uns des autres. Tel était, brossé à grand traits, le portrait que faisait de cette région maudite les érudits des pays voisins.

Temari et Kankuro, quant à eux, partageaient avec ceux de leur peuple un point de vue différent. Le désert était leur monde. Enfants de Suna, ils y vivaient depuis leur plus jeune âge. Ils avaient appris à s'y déplacer, à y chasser, à s'y cacher aussi. Ils ne l'avaient pas apprivoisé, car personne n'en était capable, mais ils s'y étaient adaptés au mieux. Gaï Matto, Hakate Kakashi et leurs jeunes coéquipiers n'auraient pu trouver de meilleurs guides.

Cependant, même conduite par des autochtones, la traversée n'était pas sans risque. Suna et Konoha étaient séparés par plus de deux mille kilomètres. Pour une caravane de marchands ou de diplomates, cela signifiait au bas mot, et dans les meilleures circonstances, un périple de quatre mois. Heureusement, les ninjas étaient beaucoup plus rapides. Plus endurants aussi. Même dans un environnement aussi hostile, ils étaient capable de couvrir près de cent kilomètres par jours. Temari, qui avait pris la tête de l'expédition, avait tablé sur un voyage de six semaines, dont deux au moins devaient être consacrées à la traversée du désert. Le petit groupe s'était organisé en conséquence.

Le jour, il était pratiquement impossible de marcher sans se perdre et la température montait trop pour être supportable. Les guerriers de Suna et de Konoha devaient donc s'enterrer pour s'abriter. Ils en profitaient pour dormir tour à tour. Le signal du lever était donné au crépuscule. Deux des trois ninjas du sable organisaient d'abord une chasse, afin de trouver de quoi nourrir le groupe durant les vingt-quatre heures à venir. Insectes, scorpions, lézards et serpents constituaient l'essentiel de leur proies. Puis tous reprenaient leur course jusqu'à l'aube, en se guidant à l'aide des étoiles, profitant d'un ciel très pur et sans nuage.

Durant les premiers jour de voyage, les membres de l'expédition n'échangèrent aucun mot ou presque. Les ninjas de la Feuille peinaient, malgré leur entraînement, à suivre le rythme imposé par Temari, dans un environnement qui n'était pas le leur. De toute façon, ils n'avaient pas grand chose à dire à leurs guides. Pas après le tour que leur avait joué le kazekage. Sakura elle-même avait dû renoncer, pour un temps, à régler ses comptes, au moins verbalement. Avec la fatigue, croissante, sa fureur était retombée. Par contre, elle ne comprenait toujours pas pourquoi le seigneur de Suna leur avait imposé le traître de feu l'équipe sept comme compagnon de voyage. Plusieurs fois, elle avait failli s'en ouvrir à Temari. Mais elle s'était retenue. Elle savait que le temps des explications n'étaient pas encore venu. L'urgence, pour l'heure, était de sortir vivant de cet effroyable désert. Et Sakura se disait que toutes ses ressources ne seraient pas de trop pour y parvenir. De plus, elle gardait rancune à Temari, qui ne l'avait pas prévenue au préalable de cette indésirable présence.

Au neuvième jour du périple, Kankuro eut une désagréable surprise. Vers sept heures de l'après-midi, alors que le petit groupe achevait sa sieste, il s'aperçut que deux des quatre marionnettes qu'il utilisait pour assurer la couverture de l'expédition en cas d'attaque avaient subi des détériorations dues à l'infiltration de sable. La réparation, nécessaire, allait prendre plusieurs heures. Cela l'empêcherait de participer à la chasse du soir. Hakate Kakashi fut donc désigné pour le remplacer dans cette tâche, Temari restant seule pour assurer la protection des guerriers de Konoha tant que Kankuro n'aurait pas achevé son travail.

La nuit venue, le ninja au sharingan dû donc se résoudre à sortir de l'abris en compagnie de son ancien élève. Travailler en duo avec lui ne l'enchantait pas le moins du monde, mais il n'avait pas le choix.

Les deux hommes marchèrent durant une vingtaine de minutes, sous la conduite du plus jeune. Celui-ci finit par s'arrêter entre deux dunes, sans que le plus âgé ne comprenne, dans un premier temps, ce que le lieu avait de caractéristique.

« Trente mètres sur votre droite », murmura le jeune homme, qui ouvrait la bouche pour la première fois depuis le début du voyage.

Sharingan enclenché, Kakashi balaya la zone du regard. Il finit par détecter un mouvement. Serpent, scorpion? Difficile de le dire à cette distance. Mais le guerrier de la Feuille n'était pas un maître pour rien.

« Serpent à sonnette, finit-il par répondre.

- Guidez-le vers moi », ordonna son compagnon.

Il fallut moins de deux minutes aux deux hommes pour capturer leur première proie. Kakashi avait effrayée la bête en frappant le sol et l'avait poussé vers le piège installé en grande hâte par l'ancien genin de Konoha.

La chasse se poursuivit pendant près d'une heure. Leur besace une fois remplie, les deux hommes rebroussèrent chemin pour regagner le camp. Ils marchaient lentement, pour économiser leurs forces. Hakate Kakashi n'en montrait rien, du moins l'espérait-il, mais cette situation le troublait. Il avait travaillé pendant trois ans avec son ancien élève, au sein de l'équipe sept, la plus fameuse de tout Konoha, avant de l'affronter en duel et de lui porter un coup à priori mortel. Se retrouver aujourd'hui seul avec lui en plein désert le plongeait en pleine confusion.

Entre deux proies, Kakashi avait cherché, à plusieurs reprises, sur le visage de son ancien élève la trace d'un trouble similaire. En vain. Le jeune homme ne montrait aucune émotion particulière, et avait repris sa collaboration avec le ninja au sharingan comme si de rien était. Du reste, il avait mené la chasse de main de maître et semblait s'être remarquablement adapté à son nouvel environnement. Évoluer aussi aisément dans le désert de Suna en ne l'ayant foulé pour la première fois qu'à l'adolescence n'était pas un mince exploit. Et cela piquait la curiosité du jounin.

« Tes capacités de perception se sont considérablement accrues, lança-t-il à l'intention de son ancien élève qui marchait devant lui. Tes yeux semblent désormais presque aussi bons que les miens.

- Vous m'avez toujours incité à travailler dans ce domaine, lui répondit simplement le jeune homme sans se retourner. J'ai suivi vos conseils.

- Et bien, ça prouve que même en faisant très attention, on finit toujours par perdre une occasion de se taire... », souffla, l'air dépité, le ninja de la Feuille.

Le guerrier du sable réprima un sourire.

« J'ai l'impression que vous n'appréciez pas beaucoup nos retrouvailles, maître Kakashi, constata-t-il sans se démonter.

- Sans blague, répondit l'intéressé. Qu'est-ce qui peut bien te faire dire ça?

- Vous feriez mieux de vider votre sac au lieu de faire de l'ironie, contre-attaqua le jeune homme, un ton plus froid. Vous en crevez d'envie depuis des jours.

- Certaines choses se disent face à face, les yeux dans les yeux, répliqua le jounin.

- C'est vrai, approuva l'ancien ninja de Konoha. Les déclarations d'amour par exemple.

- Tu fais dans le spirituel, maintenant? demanda Kakashi. Tu en a appris des choses, ces dernières années. »

Brusquement, le guerrier du sable s'arrêta, puis se retourna. Il rejeta sa capuche en arrière et planta son regard dans celui de son ancien mentor. Ce dernier frémit en voyant vriller les pupilles rouge écarlates, mais soutint l'affrontement. Après quelques secondes, le plus jeune s'assit dans le sable et invita l'autre à l'imiter.

« Dans notre intérêt à tous, il est préférable que vous exprimiez ce que vous avez sur le cœur, Kakashi sensei. Une collaboration efficace ne peut se baser sur des non-dits et des relents de querelles personnelles.

- Dans le cas qui nous occupe, répondit le ninja aux cheveux blancs, il ne s'agit pas d'une simple querelle.

- Je suis bien d'accord avec vous, quoique pour d'autres raisons, j'imagine.

- Je ne vois pas de quelles autres raisons tu veux parler, répliqua Kakashi. De toute façon, les miennes me suffisent très largement.

- Mais encore?

- Ne fait pas l'innocent, ordonna le jounin. Tu sais très bien de quoi je parle. Passe encore que tu ai quitté Konoha pour rejoindre les rangs d'Orochimaru, que tu ai trahi ton village, ton maître, tes amis, pour épancher ta soif de revanche. Ce choix a beau être stupide et irréfléchi, il reste compréhensible, vu ce qui t'es arrivé dans ton enfance, encore que je suis persuadé que tu fais fausse route en cherchant à tout prix la vengeance. Mais pour le reste... Comment as-tu pu descendre aussi bas ? Te rends-tu compte de ce qu'il t'a fallu faire pour prouver ton allégeance à Orochimaru ? T'en prendre aux membres de notre conseil suprême était lâche, inutile, inhumain. Et faire ce que tu as fais à ton propre coéquipier était… »

Kakashi ne pu achever sa phrase. Visiblement, le mot lui manquait pour exprimer son dégoût bien visible.

« Je t'ai cru fort, avoua-t-il soudain, d'un ton devenu las. Mais tu m'a déçu, profondément déçu. Je savais que tu étais tourmenté, traumatisé. Sous tes grands airs, je te voyais ployer sous le double fardeau de la colère et de la solitude. Et pourtant, je croyais en toi. Oui, je t'ai pensé suffisamment fort pour surmonter tout ça. Mais j'avais tort. Tu es faible.

- Est-ce pour cela que vous avez craché sur ma dépouille, il y a trois ans, après m'avoir planté un kunaï dans le cœur , demanda le jeune homme.

- Oui, c'est pour cela, répondit froidement Kakashi. Et laisse moi te dire ceci. J'ignore quand et comment tu es revenu à la vie, ou même si tu es réellement mort ce jour-là. Mais ce qui es sûr, c'est qu'il n'y a aucune chance pour que je t'accorde quelque confiance que ce soit. Je ne comprend pas comment tu as pu te retrouver à travailler au service du kazekage, à moins que cela ne soit une ruse d'Orochimaru, bien sûr. Je ne comprend pas non plus les raisons qui ont poussé l'Hokage à nous donner cette ordre de mission te concernant. Et je comprend encore moins ce que tu espères en revenant à Konoha après ce que tu y a fais. Mais sache que je te garderais à l'œil tant que tu n'aura pas pris place dans la geôle qui t'attend chez nous. »

La menace était clair, mais cela ne sembla pas effrayer le jeune ninja, dont les lèvres s'étirèrent dans un rictus inquiétant.

« Il y a au moins un point sur lequel nous sommes d'accord, Kakashi sensei, répondit le garçon. Comme vous l'avez dit vous-mêmes, vous n'avez pas compris grand chose à la situation. Mais je suppose qu'on ne peut pas vous en vouloir. Après tout, vous n'êtes qu'un ninja.

- Pardon ? »

Kakashi n'avait pas pour habitude de répondre aux provocations verbales. Pourtant, cette fois, le ton de son vis-à-vis l'avait aiguillonné. Le ninja au sharingan avait senti tant de mépris et de condescendance dans la voix de son ancien élève qu'il n'avait pas pu s'abstenir.

« Tout jounin que vous êtes, vous n'êtes qu'un ninja, poursuivit le guerrier du sable. Autrement dit, un simple exécutant, aux ordres de ses maîtres. Savoir, comprendre et même choisir ne sont pas de votre ressort. Vos talents sont nombreux, mais au final, vois ne savez faire qu'une chose : obéir.

- Tu as un sacré culot pour me dire ça, répliqua Kakashi. Les ninjas de Konoha sont peut-être aux ordres de l'Hokage, mais je ne crois pas qu'un sbire d'Orochimaru soit en position de s'en moquer.

- Ancien sbire, corrigea le jeune homme. Et encore, à bien y réfléchir, je crois ne l'avoir jamais vraiment été.

- Peu importe au final, coupa Kakashi, qui commençait visiblement à s'agacer. Tu es un ninja toi aussi, quelle que soit l'identité de ton supérieur. N'es tu pas venu ici sur ordre du Kazekage ?

- Encore une fois, vous faîtes erreur, répondit l'ancien genin de Konoha. Je ne suis plus un ninja. J'agis uniquement pour mon propre compte à présent, et non sur ordre de qui que ce soit. Quant au Kazekage, sachez qu'il n'est ni mon commanditaire, ni mon supérieur. Il est en fait mon… comment dire… mon associé.

- Ben voyons. Et Orochimaru ? demanda Kakashi.

- Oh, lui ? Et bien, s'attarda un peu le jeune homme, disons qu'il est… un de mes anciens professeurs. Un peu comme vous, en quelques sorte.

- Ancien ? releva Kakashi.

- Oui, ancien, confirma l'ancien ninja de la Feuille. Voyez-vous, après quelques temps, nous avons eu des… divergences de vue concernant mon avenir à court terme. J'ai alors préféré… rompre unilatéralement nos accords.

- Je devrais donc croire que tu es parvenu à fausser compagnie à Orochimaru par tes propres moyens , demanda le ninja au sharingan sur un ton ironique.

- Bien sûr que non, Kakashi sensei. Pour cela, j'ai bénéficié de l'aide d'un allié de circonstance. Et aussi d'un peu de chance.

- Peut-on connaître l'identité de cet allié ?

- Je préfère ne pas vous la révéler, répondit le jeune homme. Du moins pour l'instant. Mais qui sait ? En réfléchissant bien, vous pourrez peut-être la deviner par vous-même. »

La conversation fut interrompu par un sifflement strident que le vent apporta aux oreilles des deux hommes.

« J'ai peur que nous ne nous soyons un peu trop attardé, se rendit compte le plus jeune. Temari commence à s'inquiéter, voici qu'elle nous appelle.

- J'espère qu'il n'y a aucun problème là-bas, répondit l'homme au sharingan en se levant brusquement. Remettons donc les explications à plus tard et allons-y vite. »

D'un bond, les deux guerriers s'élancèrent à travers les dunes.