Le souffle du néant
Voici le cinquième chapitre du Souffle du néant. Je me suis efforcé de l'écrire le plus rapidement possible, histoire de rattraper le temps perdu au moment où j'écrivais les trois premiers chapitres. J'espère que l'ambiance un peu sombre et un peu étrange de cette fic ne vous troublera pas au point de ne pas la lire. Je sais que ces premiers chapitres posent beaucoup de questions (n'est-ce pas Arminas ?), et semblent contenir des incohérences. Celui-ci en particulier. Mais ne vous inquiétez pas, cela fait partie du scénario. Celui-ci est grossièrement bouclé (j'improviserai pour les détails), et son dénouement est, du moins je l'espère, des plus inattendus. Bonne lecture, donc. Et n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires et de vos critiques.
Chapitre 5 : un réveil difficile
D'abord, il y a la nuit. Puis vient la lumière. Elle lui fait mal. Ses yeux le brûlent. Pourtant, l'homme n'est pas inquiet. Cela se passe toujours ainsi quand il s'éveille. Au début, la douleur l'insupportait. Plus maintenant. Il a appris à s'en accommoder. Avec le temps. Le temps ? Quelle farce !
Mais si le mal n'a plus d'emprise sur lui, l'homme ne se sent guère plus serein. Emergeant à peine d'un profond sommeil, il n'aime pas l'idée d'être réduit à l'impuissance, ne serait-ce que pendant quelques minutes, incapable de percevoir ce qui se passe autour de lui ou de faire face à un éventuel danger. Sans doute son pouvoir continue-t-il de le protéger. Mais comment en être sûr ? L'idéal serait de se passer de ce temps de latence. Par malheur, cela n'est pas possible. Du moins pas encore.
Tout de même, il existe un moyen d'accélérer l'éveil. L'astuce consiste à privilégier les sensations corporelles. L'homme sait cela. Et il excelle dans cet art. Déjà, le brouillard lumineux qui lui bouchait la vue quelques secondes seulement auparavant commence à se dissiper. Devant ses yeux, une vaste étendue grise s'esquisse derrière un réseau de filaments cotonneux. Un mur ? Non, le ciel. Ou plutôt un plafond. Car l'homme est persuadé d'être allongé. Son dos lui semble s'arrondir sous sa propre charge, pénétrant une matière tendre, presque molle. Serait-ce un matelas ?
Quelques frémissements d'air parviennent à ses narines. Ça sent le propre, mêlé à une vague odeur de désinfectant alcoolé. L'homme, soudain, sent ses muscles se raidir. Des élancements douloureux traversent ses membres, qui jusque-là ne s'étaient pas encore rappelés à son bon souvenir. Il cherche à s'étirer. Mais cela ne lui est pas permis. Quelque chose entrave son geste. L'homme baisse le regard, cherche à comprendre. Plusieurs minutes lui sont nécessaires pour y parvenir. Ses yeux s'habituant progressivement à la clarté régnante, il finit par entrevoir les liens qui lui maintiennent solidement poignets et chevilles attachés à une série de barreaux d'acier. Des barreaux ? Oui, des barreaux. Et ce n'est pas tout. L'homme déglutit péniblement. Quelque chose lui enserre désagréablement le cou. Le contact est froid, tranchant, même, sur les bords. L'homme tente de tourner la tête. En vain. Sa nuque est fermement retenue par l'arrière. Un collier de force ! On lui a mis un collier de force. Et cette chose dans laquelle il est étendu n'est pas un lit, mais une camisole. Ça, c'est moche. Vraiment moche. Dans quel pétrin a-t-il encore bien pu se mettre ?
Une petite mise au point s'impose. Et vite, vue la situation. L'homme grimace. Pour lui, c'est le moment le plus pénible de l'éveil. Celui où il se rend compte qu'il ne se souvient plus de ce qui s'est passé avant qu'il ne s'endorme. Celui aussi où il comprend qu'il va falloir lutter pour reconstituer le fil des événements. Et c'est curieux, mais il sent déjà que ce qu'il va trouver ne va pas franchement lui plaire.
Enfin qu'importe. L'homme ferme les yeux et se concentre. Il a dû dormir longtemps cette fois. Sa mémoire lui paraît enfouie à des profondeurs incroyables. Comme toujours, il doit plonger très loin en lui-même pour la faire remontrer à la surface. Très vite, les premières images se mettent à défiler. Du sang, un carnage, des meurtres. Et puis, les premières histoires. Déshonneur, ambition, guerre, trahison. L'homme frémit devant ses propres souvenirs. Les supporter n'est pourtant pas suffisant. Il faut s'efforcer de les remettre en ordre, de rétablir la chronologie de cette vie bouleversée. Du traumatisme épouvantable de son enfance, l'homme passe au récit d'une adolescence solitaire, gangrenée par le ressentiment. Jusqu'au jour fatidique. Celui qui lui a valut l'exclusion définitive de son village. Ensuite ? Ensuite Konoha, le pays du son, Orochimaru, le pays des neiges, puis sa fuite et le long voyage initiatique entrepris sur les terres des royaumes oubliés, au bout d'un océan que nul autre que lui n'a jamais traversé.
Et après ? Après. Etrangement, c'est à ce moment que les choses s'embrouillent. Se complexifient. Il y a le village du sable, des questions, Gaara. Et puis, leur enquête commune sur les mystérieux phénomènes qu'il semble avoir découvert. Mais bien sûr ! L'homme sursaute. Cette simple évocation a suffit à lui remettre les idées en place, et les événements de ces derniers jours en mémoire. L'enlèvement, le combat, Kakashi, Sakura, la mission, le voyage. Et, bien sûr le village des guides. L'homme soupire. Il avait raison de penser qu'il n'allait pas aimer ce dont il allait se rappeler.
Le passé remis en ordre, il reste le présent. Et celui-ci n'est guère plus réjouissant. A première vue au moins. L'homme ouvre à nouveau les yeux. Cette fois, tout s'éclaire. Il est bel et bien allongé, mais pas dans un lit. Il est enserré dans une camisole médicale, outil d'un genre un peu spécial dont on se sert dans les hôpitaux militaires pour soigner les prisonniers tout en les empêchant de s'enfuir. Sécurité avant tout. En parlant d'hôpital, cette chambre-ci a tout l'air d'en faire partie. Son aménagement, enfin, ce que l'homme peut en voir, saucissonné qu'il est, ne laisse guère de doute. Le seul détail incongru, mais il n'est probablement pas innocent, ce sont ces petits parchemins qui tapissent assez largement les murs et le plafond. Tous portent une marque rouge qui ressemble à s'y méprendre à un sceau de confinement. Il y en a assez pour neutraliser un régiment tout entier de jounin, et transformer le plus puissant des ninjas en un agneau inoffensif.
Quoi d'autre ? Pas grand-chose. Excepté, bien sûr, la tête grimée du plus grand marionnettiste de Suna qu'on dirait pendue au-dessus du faîte de la camisole. A-t-on idée de se pencher ainsi sur les gens, la tête à l'envers ?
« Et bien, ça y est, te voilà réveillé, constate Kankuro, un sourire aux lèvres. Ça va comme tu veux ? »
Soupir.
« Bon d'accord, là, t'es certainement pas au mieux de ta forme, c'est sûr, s'excuse le ninja du pays du vent. Mais bon, pas d'inquiétude, ils ne devraient plus tarder à te sortir de là-dedans, maintenant.
- Laisse moi deviner, répond mollement le prisonnier d'une voix encore empâtée. Nous sommes arrivés à Konoha il y a quelques heures à peine, et je dois cette confortable couche à cette très chère Hokage, c'est ça ?
- En gros, oui. Mais pourquoi tu me demandes de te raconter ce que tu sais déjà?
- Combien de temps suis-je resté inconscient ? demande l'homme.
- Et bien, le temps qu'on te transporte ici et que nos amis fassent leur rapport de mission, soit deux heures et demi environ, estime Kaknkuro. Tu n'as aucune crainte à avoir, tout s'est déroulé conformément aux prévisions.»
L'homme s'étonne. Conformément aux prévisions ? Vraiment ? C'est drôle, mais cette interprétation des faits ne correspond pas tout à fait à la version qu'il vient de reconstituer. Il est temps de procéder à une petite vérification.
« Qui est-ce qui s'est chargé de m'estourbir comme ça , finit-il par demander. Toi ou Temari ?
- A ton avis ? » sourit Kankuro.
Ok, la question était idiote. Passons
« La prochaine fois, il faudra lui dire d'y aller mollo, continue l'homme. J'ai tellement mal au crâne que j'ai du mal à remettre mes souvenirs en ordre.
- A bon ? s'étonne Kankuro. C'est marrant, je te croyais plus résistant.
- Désolé de te décevoir, mon vieux, mais j'ai épuisé pas mal d'énergie au village de guides. »
On y est, songe l'homme. Voyons ce qu'il va répondre à ça.
« Hein ? fait Kankuro. De quel village tu parles ? »
Oh la vache. Ça démarre très fort.
« Tu sais bien, poursuit l'homme. Le village où on s'est arrêté pour dormir avant d'attaquer les cols de la Montagne rouge. »
Kankuro ne répond rien, mais son visage en dit bien plus qu'un long discours.
« Heu… hésite finalement le ninja du sable… effectivement, je crois que Temari a frappé beaucoup plus fort que je ne l'imaginais. On ne s'est arrêté nulle part, souviens toi. On a fait justement fait tout le voyage d'une traite, pour une fois. Et de toute façon, je ne savais même pas qu'il existait un village des guides dans ce coin. »
Et merde, songe l'homme. C'est bien ce que je craignais.
« Ecoute, poursuit Kankuro, ma sœur a sans doute eu la main trop leste. Je m'en excuse pour elle, mais les termes du contrat stipulaient que tu devais être parfaitement neutralisé au moment d'entrer dans l'enceinte de Konoha. Maintenant, tu devrais te reposer pour reprendre tes esprits. Je me charge de veiller sur toi. Il serait préférable que tu sois un peu plus lucide quand l'Hokage te rendra visite. Ce qui, soit dit en passant, ne devrait plus trop tarder, maintenant. »
Le con, songe l'homme. C'est qu'il me ferais passer pour un taré.
« Tu as raison, finit-il quand même par acquiescer. De toute façon, j'imagine qu'elle doit être déjà prévenue de mon réveil. Elle aura bien laissé quelque bestiole magique dans cette piaule qui lui rapporte tous nos faits et gestes.
- Tout juste, sourit le marionnettiste, un doigt sur l'oreille. »
Un bruit sourd vient de résonner dans le bâtiment. Une lourde porte s'est ouverte, du genre de celle que l'on installe dans les prisons de haute sécurité. Des bruits de pas se font entendre, à présent, dans ce que l'homme imagine être un obscur couloir menant à sa chambre. Enfin, à sa cellule.
Quelques claquement de sandales plus tard, voici qu'une clef pénètre sans ménagement dans la serrure. La porte s'ouvre, pour laisser passer une jeune femme au teint frais, cheveux mi longs, et à l'uniforme de jounin rutilant. Sans un mot, elle s'avance, puis s'immobilise à un mètre de la camisole.
« Détachez le. », ordonne-t-elle aux deux gorilles qui la suivent.
En voilà une riche idée, se dit l'homme.
Les deux gardes obtempèrent. Le timbre de voix de la jeune femme a éveillé quelques souvenirs chez le prisonnier, mais celui-ci n'arrive pas encore à mettre un nom dessus. Peu importe, pour le moment, le voici propulsé sans aucun égard à la verticale. D'un coup sec, l'un des gorille détache les sangles de la camisole. L'homme glisse d'un seul coup vers le sol. Et manque de s'effondrer.
« Doucement, s'emporte Kankuro en le retenant dans sa chute. Vous voyez bien qu'il est encore groggy.
- C'est bon, ne t'inquiète pas pour moi comme ça, rigole l'homme. Je peux encore tenir debout. C'est juste le sang qui m'est brutalement monté à la tête.
- Mon maître l'Hokage vous attend, le coupe froidement la jeune femme. J'ai ordre de vous mener à elle. »
Mon maître l'Hokage? Mais bien sûr. Shizune. Voilà le nom de la jeune femme. Elle s'est occupé de lui après qu'il eût été sévèrement blessé à l'époque de la prise de fonction de la troisième sanin de légende. Elle est l'ancienne élève et actuelle assistante de Tsunade. Du moins, si les choses n'ont pas changé depuis trois ans. L'homme esquisse un sourire poli en direction de la jounin. Le regard assassin que lui lance la jeune femme lui coupe immédiatement l'envie d'aller au-delà. Charmantes retrouvailles.
Quatre nouveaux combattants entrent dans la pièce et se positionnent autour de l'homme. Ce sont des anbus, l'élite des guerriers de Konoha. Quel honneur ! Shizune donne le signe du départ, la petite troupe s'ébranle, suivie de près par Kankuro, qui a dû renoncer à soutenir le prisonnier. Celui-ci, heureusement, à déjà en partie récupéré. Sa démarche est un peu hésitante, certes, mais il suit le train. Deux couloirs et quelques escaliers plus loin, alors qu'il aperçoit la sortie, l'homme est stoppé net par l'assistante de l'Hokage.
« Met ce masque, ordonne-t-elle en lui tendant l'objet. Tu n'es pas en odeur de sainteté dans le coin. Il vaudrait mieux, pour ta sécurité et la nôtre, qu'on ne te reconnaisse pas dans la rue. »
Bien vu, songe l'homme. C'est un masque d'anbu. Très crédible pour lui qui porte encore la longue houppelande du pays du vent. Ainsi équipé et flanqué de ses « gardes du corps », il passera pour un visiteur de marque. La présence de Kankuro, bien connu des ninjas de Konoha, renforcera cette impression.
L'homme sort du sinistre bâtiment avec un soulagement évident. Depuis tout à l'heure, l'air frais lui manquait. Quelques bouffées ne sont pas de trop pour l'aider à se remettre d'aplomb. Ceci dit, il n'est pas question de lambiner. Shizune impose au groupe une cadence rapide. L'homme ne se prive pourtant pas pour saisir au vol quelques impressions. Voici tant de temps qu'il n'a pas remis les pieds dans ce village. Au fond de lui, il était curieux de voir les changements qui avaient pu s'y opérer.
Après une longue marche à travers les ruelles sombres de quelques vieux quartiers, le groupe débouche enfin sur la grande place du village. L'homme retient une exclamation. Un quatrième visage, celui de Tsunade, a été sculptée dans la roche, le long de la paroi du mont Hokage. Et la haute tour, détruite il y a trois ans, a été reconstruite, plus haute d'au moins quatre ou cinq étages, toute de pierres bâtie. L'ampleur de la tâche accomplie impressionne. Apparemment, malgré toutes les vicissitudes qui se sont abattues sur elle, Konoha n'a perdu ni sa puissance, ni son prestige. Ni son argent.
L'homme est invité à pénétrer dans la tour, toujours suivi par sa fidèle escorte. Les anbus ne l'abandonnent qu'au seuil de l'antichambre. Là, il se retrouve seul en compagnie de Kankuro et de Shizune. Celle-ci se dirige au fond de la pièce et ouvre une petite porte après avoir frappé trois coups. D'un signe de tête, elle indique à l'homme de la suivre. Kankuro est prié d'attendre.
Curieusement, la pièce est plutôt étroite pour un bureau d'Hokage. Toutes proportions gardées bien entendu. L'ameublement est stricte et la paperasse n'en finit plus de s'accumuler dans tous les coins. Slalomant entre les dossiers pour gagner la chaise que lui désigne Shizune, l'homme se dit que cela ressemble bien plus à un cabinet privé qu'à un véritable bureau. Enfin, qu'importe : il peut au moins s'asseoir.
« Laisse-nous à présent, Shizune. »
La jeune fille sursaute. Pas étonnant : la voix a vraiment surgit de nulle part, impérieuse et presque acide. Docilement, l'assistante s'exécute. L'homme est un peu étonné. Elle n'a même pas protester devant l'idée de laisser sa supérieur seule avec lui. Puis il se ravise. Après tout, l'Hokage n'est pas n'importe qui. Nombre de ses ennemis l'ont appris de façon douloureuse et radicale. L'homme en sait quelque chose.
Mais voici qu'un tissu frôle sa joue. L'Hokage a contourné sa chaise, puis le bureau. Elle prend place dans le fauteuil tourné face au mur, et le laisse pivoter lentement vers son invité.
« Ainsi donc, te revoilà », entame-t-elle sans autre forme de préambule.
