Les sept péchés capiteux
L'envie
Le professeur Flitwick était confortablement installé à son bureau, sur une pile de coussins moelleux, et il corrigeait ses copies. Voilà plus de deux heures qu'il travaillait sans relâche et il commençait à fatiguer. Et comme ça lui arrivait régulièrement dans ses moments de lassitude, il se prit à rêver de la vie qu'il avait souhaitée quand il était jeune. Maintenant il avait les cheveux blancs et des rides; il n'avait guère grandi depuis toutes ces années, et avait plutôt rapetissé; il n'était point beau et ne l'avait jamais été; sa femme était maintenant décédée et il vivait seul depuis de nombreuses années; sa voix aigre en fatiguait plus d'un et ses petits gestes précipités énervaient nombre de ses collègues. Cependant, il vivait heureux: il ne se posait pas de questions, profitait de sa situation privilégiée de professeur et jouissait d'un confort dont peu de gens pouvaient se vanter dans le château. Il était donc là, emmitouflé dans une épaisse couverture, à corriger les dissertations des troisième année en sirotant une infusion menthe-réglisse et en fumant sa pipe.
Soudain, un léger frottement se fit entendre à sa porte. Tout d'abord, le professeur ne répondit pas, pensant qu'il s'agissait d'un animal. Puis le bruit se fit plus insistant.
« Entrez, » murmura Filius, surpris d'être dérangé à une heure aussi tardive. Il entendit la porte s'ouvrir et se refermer doucement, mais ne se retourna pas. Il perçut clairement un pas léger s'approcher de lui. Lorsqu'il finit par lever les yeux de ses copies, ce fut pour se retrouver nez à nez avec un jeune homme pour le moins stupéfiant. Grand, large d'épaules, le cou épais et la mâchoire carrée, cette homme était l'image même de la force et sa stature imposait le respect. Pieds nus, il n'était vêtu que d'un jean. Les muscles de son torse se dessinaient sous sa peau dorée. Des cheveux mi-longs d'une couleur indéterminée encadraient un visage doux bien qu'autoritaire. Et deux yeux d'un vert étrange le fixait d'un drôle d'air: deux iris d'un vert extrêmement clair, cernés d'une ligne sombre, presque noire. Flitwick déglutit: il ne se sentait pas très à l'aise avec ce grand gaillard à côté de lui. Que lui voulait-il?
Ce dernier ne dit rien, recula de quelques pas et s'assit dans un fauteuil. Une étrange atmosphère se répandit aussitôt dans la pièce, lourde et suffocante. Le professeur ferma les yeux un instant, passa nerveusement ses doigts dans ses cheveux blancs. Cela faisait bien longtemps qu'il était chenu, et soudain, il ressentit l'impérieux désir de retrouver sa forme d'antan. Mais à quoi bon? Il n'avait jamais été beau, ni fort, ni impressionnant. De toute sa vie, il n'avait jamais été que le nain dont tout le monde se moque, que tout le monde bouscule faute de l'avoir vu – ou du moins le prétend-on. Et cet homme, en face de lui, crânement avachi dans son fauteuil, incarnait ce qu'il avait toujours rêvé d'être. Comment osait-il venir parader chez lui, sous son nez!
« Monsieur, articula Flitwick d'une voix hachée par la rage, que faites-vous ici? Je ne sais même pas qui vous êtes!
- J'incarne votre désir le plus ardent, j'insuffle dans votre âme l'irritation et insinue dans vos veines le lent poison de la jalousie. Mes confrères m'ont baptisé marquis de l'Envie, » répondit le jeune homme avec un sourire en coin qui n'augurait rien de bon. Face à ce si beau visage pourtant si effrayant, Filius sentit une sueur froide lui courir le long de la colonne vertébrale. Cependant, il ressentait toujours cette espèce d'animosité au fond de lui, ce sentiment qui lui disait que l'autre n'avait pas le droit d'être si grand. Personne ne l'avait jamais respecté à cause de sa petite taille, il avait toujours été le bouc émissaire de ses camarades, c'est pourquoi il était aujourd'hui obligé de faire preuve d'extrême sévérité avec ses élèves... quand il en avait le courage! La plupart du temps, il ne parvenait pas à se faire violence et à imposer son autorité. Surtout face à des élèves hargneux, il perdait tout son sang froid et ses bonnes résolutions. Personne ne l'avait jamais respecté.
Personne? Un doux sourire, un cou gracile, des courbes délicates et des yeux emplis d'une gentillesse... Flitwick sentit tout d'un coup le poids des ans s'abattre sur ses épaules. Ça faisait maintenant plus de onze ans que son adorable épouse, la seule qui l'ait jamais respecté en ce bas monde, était décédée. Se souvenant soudain qu'un marquis était dans son bureau, il reprit contenance. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit à la place du beau et grand jeune homme une femme au cou gracile qui ressemblait à s'y méprendre à son épouse!
« Monsieur le marquis? demanda le professeur, ébahi.
- Oui, qu'y a-t-il? » répondit la jeune femme, d'une voix douce et fluide.
Flitwick n'y comprenait plus rien. Le marquis de l'Envie était maintenant sa femme. Puis, sans plus réfléchir, il l'observa, cherchant la clef de ce mystère. Alors, peu à peu, il sentit que son épouse lui manquait atrocement, il avait besoin de la voir. Parce qu'il ne le pouvait pas, il le voulait. Mais s'il avait été plus fort, elle n'aurait pas été pas décédée à l'heure qu'il était. Il aurait dû être plus grand. Il voulait avoir l'air fort. Il complexait.
Comment osait-il penser cela, alors que sa femme lui manquait? La tendresse qu'elle lui avait apporté, l'amour même, étaient tellement supérieurs! Il ne les avait pas mérités...
Pendant qu'il luttait contre lui-même, pendant que son coeur se déchirait, tiraillé par ces deux désirs contradictoires, le professeur ne remarquait pas l'étrange phénomène qui se déroulait sous ses yeux. Le marquis après avoir repris sa forme masculine, puis de nouveau l'apparence de Mrs Flitwick, ne savait plus que faire. Il perdait la tête. Et finalement, quand au bout d'une longue demi-heure de lutte en son for intérieur Filius opta pour une attitude stoïque et résolue, le marquis de l'Envie avait adopté une apparence hybride: il était désormais un jeune homme, aux traits extrêmement fins. Seuls ses deux yeux verts permettaient de voir qu'il s'agissait bien du Péché. Il observa d'un regard brillant de haine le petit homme qui s'était endormi sur son tas de copies.
Lorsque le professeur s'éveilla, il faisait nuit noire dehors, la lune s'était couchée. Il avait la tête posée sur les parchemins qu'il corrigeait et les lunettes de travers. Il avait rêvé de sa femme. Il avait vu un être beau mais cruel, qui l'avait fait souffrir et pleurer. Mais ce n'était qu'un rêve. Il fallait qu'il aille se coucher. Il se leva et se dirigea vers le fauteuil pour prendre sa robe de chambre. Il suspendit tout mouvement en apercevant sur le coussin de son fauteuil une plume d'un vert indéfinissable...
