Les sept péchés capiteux

La Gourmandise

Le dîner de cette veille de vacances s'était achevé en grande pompe. Tous les élèves, les professeurs s'étaient rempli l'estomac et avaient conséquemment vidé les plats, qui gisaient maintenant sur les tables. Les fantômes avaient regardé tous ces mortels faire ripaille avec un pincement au coeur: ces rôts avaient eu l'air si appétissants, ces légumes si goûteux, ces tartes si douces! Ah! Qu'il était dur d'être spectre. Désormais la Grande salle était vide et les quatre compères voletaient au-dessus des restes, répandant autour d'eux une lueur nacrée. Le Baron sanglant s'en alla rapidement, bientôt suivi par la Dame grise: toute cette débauche! Mais où allait donc le monde! Nick-quasi-sans-tête, qui tombait de sommeil, ne tarda pas à rejoindre ses petits protégés, laissant un Moine gras éploré.

Celui-ci se lamentait sur les repas de Chandeleur, de Noël et de Pâques que ses frères organisaient au couvent autrefois! Oies rôties, gigots d'agneau, pommes rissolées, légumes croquants, cheddar, crème anglaise, shortbreads, gelly... Ah, qu'il était loin ce temps où il attendait vaillamment la fin de l'office pour aller se sustenter d'un bon morceau de pain frais arrosé de la meilleure bière des environs!

Il décida d'aller se dégourdir l'esprit (le pauvre, il n'avait guère plus que ça à dégourdir) dans le château. Après quelques heures, il passa au travers d'une tapisserie représentant une joyeuse tablée et se retrouva dans une pièce noire. Mince alors! Même son aura avait disparu! Il n'y voyait goutte. Puis une lueur perça les ténèbres non loin de lui. Apparut alors une femme bien en chair, tout de rose vêtue. Ses cheveux frisottés, relevés en un élégant chignon, encadraient d'un halo doré son visage rond aux pommettes colorées. Ses yeux noirs pétillaient et sa bouche vermeil s'ouvrit en un divin sourire. Le Moine gras fut frappé de stupeur. Mais où était-il? Qui était cette femme? Que faisait-elle ici dans le château? Il observa plus attentivement cette femme engoncée dans sa robe rose à froufrous (elle lui rappelait vaguement la grosse dame du portrait, mais semblait en tous points plus aimable). Que lui voulait-elle? Pourquoi un tel regard?

« Alors jeune homme! s'exclama la susnommée. Que faites-vous dans cette partie du château à une heure pareille? »

Le fantôme fut bien incapable de répondre.

« Pourquoi cet air boudeur sur un visage aussi avenant que le vôtre?

- Et bien, pour tout vous dire – bien que j'ignore tout de vous, – je ressassais le passé, regrettant le goût des choses à mon palais.

- Ah c'est vrai! Mais où avais-je la tête? » Elle lui serra la main – chose étonnante, elle n'eut aucun problème avec la supposée intangibilité du Moine – en se présentant: Lady Gourmandise, troisième des Sept Péchés. « Ainsi vous avez faim?

- Non, mais j'ai envie de sentir de nouveau le sucré, le salé, l'acidulé, l'amertume sur ma langue, mon palais, dans ma gorge.

- Mais ce n'est pas sorcier! On n'attendait plus que vous! Venez, suivez-moi. »

Et la grosse femme, point laide cependant, s'éloigna en se dandinant de manière assez voluptueuse pour que le gros moine la suivît. Elle souleva une lourde tenture défraîchie que le spectre n'avait guère remarquée auparavant, et invita ce dernier à entrer. Ce qu'il vit lui coupa le souffle: une table immensément longue, ployant sous le poids des mets et des boissons. Ragoûts, daubes, grillades, sauces, entremets, terrines, légumes se mêlaient aux tartes, crèmes, gâteaux, sorbets, corbeilles débordant de fruits entre les carafes et les pichets. Un fumet plus qu'alléchant se dégageait de ce superbe buffet. Parmi toutes ces victuailles, il put distinguer deux couverts.

« Vous attendez donc quelqu'un? demanda le fantôme.

- Non, personne d'autre que vous. Vous semblez bien pensif. N'avez-vous pas ce que vous désiriez?

- Oh si certes! Mais vous semblez vous être bien moquée de moi. Comment vouez-vous que j'ai la moindre chance d'ingurgiter ne serait-ce qu'une miette de pain?

- Je ne vois pas ce qui vous pose problème. Allons, cessez de faire l'enfant et asseyez-vous! »

Le ventru s'assit et observa avec envie tout ce qui se trouvait devant lui. Ces cailles avaient l'air particulièrement alléchantes! Mais il restait dubitatif. Il approcha suspicieusement la main de la cuiller de service. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il la saisit sans passer à travers!

« Bon appétit! » lui souhaita la dame aux formes généreuses avec entrain, tout en se servant elle-même dans les plats qui se trouvaient à sa disposition.

Ainsi durant une bonne partie de la nuit, le Moine gras mangea pour la première fois depuis ce qui lui avait semblé une éternité. Tout d'abord, il dégusta un peu de tout, savourant chaque goût, chaque texture. Il fermait les yeux avec délectation à chaque nouveau parfum! C'était tellement bon que c'en était un péché... Puis il se mit à manger joyeusement, tout en plaisantant avec son hôtesse. Après quelques heures, il dévorait, engloutissait, gobait. Il ne se rendait même plus compte de ce qu'il mangeait. Tout ce qui lui passait sous la main finissait dans son estomac. Il avait tellement bu que l'ivresse eut raison de lui peu avant l'aube.

Lorsqu'il ouvrit ses paupières, le Moine gras vit autour de lui les quatre grandes tables, sagement alignées dans la Grande Salle. Ainsi, il avait rêvé? Il n'y avait jamais eu de joviale Lady Gourmandise, ni son invitation hautement généreuse? Il avait fantasmé ces dindes aux marrons, ces pâtés, ces soupes, ces vins et ces bières? Songeur, il sortit de la salle avant que les élèves n'arrivassent pour le petit-déjeuner. Après quelques instants, il perçut comme un chatouillement à son oreille droite. Un chatouillement? Il y porta sa main et retira de derrière son oreille une plume rose...