Ce type était un crétin.

Maman l'avait sans doute épousé parce qu'il était riche et s'intéressait à elle, et peut-être aussi parce qu'elle se souciait de vouloir reconstruire une famille autour de moi. Mais franchement, celui-là me flanquait presque la nausée.

Avec sa façon de me regarder d'un air hautain, de me crier dessus lorsque je faisais quelque chose de travers, de ne cesser ce relever que je devenais décidément le sosie de mon père, j'avais envie de l'étrangler, voir de lui faire la même chose qui avait coûté la vie à Grand-père. Ouais, ç'aurait été drôle de voir tout ce rouge autour de moi, en me disant que c'était lui… ç'aurait été beaucoup plus drôle que lorsque ç'avait été grand-père.

- Jonathan, écarte-toi de mon chemin !

Et il avait cette sale manie de m'appeler par le prénom de Papa.

- J'ai un prénom, ai-je articulé.

- Zolf, s'il te plaît, soit gentil avec…

- Comment tu voudrais que je sois sympa avec ce type, hein ?!

Il m'a mit une gifle. Je lui ai craché au visage et je suis sortit en courant. Maman m'a appelé, j'ai continué à courir.

A cette époque, j'essayais d'éviter le maximum de gens. Pour moi, c'était leur faute à eux tous, tout ce qui était arrivé. Surtout à Papa.

Parce que ce qui était arrivé à Grand-père, c'était ma faute.

Je me suis assit devant la rivière et j'ai regardé mon reflet fixement. Puis une voix m'a fait sursauter.

- Ton reflet t'as fait quelque chose ?

Je me suis tourné. C'était une fille. Elle devait être un peu plus vieille que moi. Moi j'avais douze ans. Elle, elle devait en avoir quatorze, quinze tout au plus. Elle avait des cheveux blonds et courts ébouriffés, à la manière d'un garçon. Et elle portait une tenue de jeune travaillant sur les lignes de chemin de fer.

- Dégage.

- Pourquoi, ce coin d'herbe d'appartient ?

- Dégage, j'te dis.

Elle était chiante. Très chiante. J'avais envie de lui envoyer mon poing dans la gueule.

De l'exploser.

- Je suis bien là.

Elle s'est assise à coté de moi. J'ai retourné ma tête vers l'eau. Mieux valait l'ignorer.

- C'est amusant.

- Quoi ?

- Nos reflets. Le garçon a les cheveux longs et la fille les a courts.

J'ai grogné, elle a sourit. Elle m'exaspérait avec son sourire. Je voulais qu'elle parte, loin, et qu'elle me laisse seule.

Mais c'est vrai que c'était bizarre. Moi, avec mes cheveux noirs qui me tombaient sur les épaules, elle avec ses cheveux courts ébouriffés.

- Pourquoi as-tu les cheveux longs ?

Je l'ai regardée.

- Je t'ai demandé pourquoi est-ce que toi tu les avais courts et pourquoi tu t'habilles comme un garçon ?

- Non, en effet.

Toujours ce sourire bienheureux. Ce sourire énervant. Elle m'a regardé fixement pendant un moment, tandis que je retournais regarder l'eau.

- Mais pourquoi longs ?

- Parce que.

- Quelle réponse constructive !

Elle a éclaté de rire. J'en avais marre. Je me suis levé et j'allais partir.

- Je t'embête ?

C'était trop tentant.

- Ouais. T'es chiante. Tu m'énerves.

- Heureuse de t'entendre le dire.

On aurait dit que rien ne pouvait venir lui enlever ce ton moqueur, heureux. Je suis parti, je ne voulais plus rester dans les parages, avec ce garçon manqué qui m'énervait.

- A bientôt, monsieur le boudeur !

- C'est ça.

Elle continuait de sourire derrière moi, je le sentais. Puis sans savoir pourquoi, j'ai sourit à mon tour. Mais ça n'a pas duré longtemps. Quand mon beau-père m'a vu rentrer, il m'a tout de suite crié dessus et j'ai répliqué. Plus tard, quand il est partit se bourrer la gueule comme tous les samedis soirs, Maman a voulu me prendre dans ses bras, je me suis dégagé et je suis allé m'enfermer dans ma chambre. C'était un peu égoïste, je sais. J'ai eu un sourire.

Egoïste…

Ce soir-là, je ne savais pas que la fille aux cheveux courts m'avait suivit, ni qu'elle s'était assise sur la branche d'un arbre pour tout observer.


J'étais de nouveau assis face à la rivière, un livre ouvert sur les genoux. Un livre traitant d'alchimie.

Cette science était tout bonnement passionnante. Et puis, ça m'occupait. Surtout quand mon beau-père voulait être seul avec Maman. Maintenant que j'y pense, j'ai jamais retenu son nom. De toute façon, j'en ai rien à foutre, qu'il s'appelle André, Georges, Paul ou autre. Ça restera toujours un connard.

J'ai secoué la tête pour le sortir de mes pensées et j'ai commencé à tracer un cercle sur la feuille que j'avais emmenée, tout en jetant de temps en temps un coup d'œil au bouquin. J'avais déjà réussi à transmuter des petites choses, mais ça ne m'intéressait pas. Ce qui m'intéressait, c'était qu'en alchimie il y a trois étapes : étudier la matière, la détruire, la reconstruire. Pourquoi ne pas s'arrêter à la deuxième ? Ou plutôt : Est-ce que j'arriverais à produire une explosion à l'aide de l'alchimie ?

Car oui, c'était ça que je voulais essayer. Ce n'était pas avec les pétards que j'avais dans ma chambre que je me débarrasserais de mon beau-père. Je voulais plus gros. Et comme je m'étais mit en tête de ne plus jamais approcher un bâton de dynamite… Pourquoi ne pas transformer cet abruti en bâton de dynamite ambulant ?

J'ai attrapé un bout de bois que j'ai mit sur la feuille, avant de poser mes mains dessus et me concentrer. La composition du bois… celle d'une explosion… il manquait quelque chose. J'ai remplacé le bout de bois par mon crayon. Oui, il manquait du carbone, avant. Je l'ai transmuté. J'ai condensé l'air autour. Et le crayon m'a pété à la figure comme un petit pétard. Je me suis tenu la tempe, d'où s'échappait un flot de sang. Mais une seule chose occupait mon esprit.

J'avais réussi.

- Tiens, tu arrives à te blesser tout seul ?

J'ai levé la tête vers la fille aux cheveux courts, la dévisageant de mon œil non couvert de sang.

- Ta gueule.

Elle est venue s'agenouiller devant moi, tirant doucement sur mon poignet.

- Dégage !

Elle a sourit puis m'a maintenu, avant de retirer ma main et de sortir du coton. Je l'ai regardée, interloqué.

- Je vais te soigner ça, bouge pas.

Et par gestes lents, elle a désinfecté la plaie, a enlevé quelques échardes, sans doute des bouts de crayons. Puis elle a sortit une aiguille et du fil, en me prévenant que ça allait picoter. J'ai serré les dents, alors qu'elle cousait la plaie. Je n'avais pas pleuré depuis ma naissance, j'allais pas le faire devant une fille, non mais !

Une fois sa besogne terminée, elle a rangé toutes ses affaires et m'a embrassé sur le front.

- Tu es un petit garçon bien courageux.

Il m'a fallu une seconde pour réagir. Je l'ai repoussée puis j'ai ramassé mon livre avant de lui lancer :

- Je ne suis pas un petit garçon !

Et je suis rentré en courant. J'ai été surprit de voir mon beau-père qui souriait en me regardant rentrer. C'était la première fois que ça lui arrivait depuis que je le connaissais. J'ai cherché Maman du regard et je l'ai vue, assise dans son fauteuil, les joues légèrement roses. Il y avait quelque chose d'anormal.

- Ah, Zolf, tu es là… j'ai une grand nouvelle à t'annoncer…

Si l'autre connard n'avait pas autant sourit, j'aurais peut-être espéré un divorce. Mais là, j'étais intrigué. Une grande nouvelle pour moi qui réjouissait mon beau-père par la même occasion ? C'était impensable. On m'envoyait vivre à l'autre bout du monde ou quoi ?

- Je suis enceinte.

J'en ai laissé tomber mon livre par terre.


J'étais de nouveau assit devant la rivière, la tête posée sur les bras. Maman enceinte. De l'autre connard. Un petit frère ou une petite sœur.

J'étais en train de délirer, ça ne pouvait pas être possible autrement.

- Tiens, pas encore au lit ?

Manquait plus qu'elle.

- J'fais c'que j'veux. Dégage.

- Moi aussi je fais ce que je veux.

Elle s'est assise à coté de moi.

- Ça ne va pas ?

- Ma vie te regarde ?

Elle n'a rien répondu. On est restés comme ça pendant un moment. Puis elle a brisé le silence.

- Au fait, moi c'est Alex.

- Alex ?

J'étais surprit.

- C'est un prénom de garçon, ça !

- C'est pour ça que je joue au garçon.

Je l'ai regardée, surprit. Elle a sourit puis elle s'est appuyée sur ses mains, légèrement penchée en arrière.

- Mes parents espéraient un garçon. Maman est morte peu après m'avoir mise au monde. Et mon père a voulu en quelque sorte réaliser leur petit rêve. Alors il m'a élevée comme un garçon. Il me traite comme tel. Je ne proteste pas. De toute façon, c'est mieux ainsi.

Le silence s'est à nouveau installé. C'est moi qui l'ai brisé.

- J'ai décidé d'avoir les cheveux longs le jour où j'en ai vraiment eu marre qu'on m'ébouriffe les cheveux.

Elle a rit.

- C'est tout ?

- Et alors ?

Elle a de nouveau éclaté de rire. Puis j'ai rit, sans savoir pourquoi. Au bout d'un moment, elle s'est arrêtée de rire, a essuyé les larmes qui étaient venues pendant son hilarité.

- Tu sais que ton rire fait peur, monsieur le garçon aux longs cheveux ?

- J'ai un prénom.

- Et c'est quoi ?

- Zolf.

- C'est bizarre.

- Alex aussi c'est bizarre, pour une fille.

On s'est sourit puis elle a brusquement dit :

- Au fait, c'était pourquoi que tu pleurais tout seul ?

- Je pleurais pas !

- On aurait dit.

Je me suis levé.

- Rah t'as chiante !

- A demain Zolf.

- Ouais, c'est ça.

Je suis rentré à la maison.

Alex. Drôle de nom pour une fille.


Oui, je lui donne un petit peu d'humanité...