Je tiens à vous remercier pour les reviews, c'est encourageant :)


Le soleil atteignait à présent l'horizon. La nuit allait se pointer.

Je marchais sur la petite route de terre, direction la maison, ma demi-sœur sur les épaules. Elle gazouillait joyeusement, toute heureuse. Je l'aimais bien. Elle me rappelait moi, quand j'étais tout petit. Et moi, je jouais le rôle du père. Oui, c'était normal : Trucmuche beau-père ne s'abaisserait jamais à jouer avec sa fifille chérie, nooon. En tout cas, elle ne l'aimait pas, c'était déjà ça. A quoi bon aimer un inconnu qui a juste épousé votre mère et qui vous délaisse ? Ç'aurait été un garçon, il aurait peut-être daigné s'y intéresser. Mais non. C'était une fille.

Au moins, je pouvais m'en occuper.

Elle aimait bien quand je faisais de l'alchimie. Elle applaudissait joyeusement à chaque fois que je transmutais une explosion. Et lorsqu'elle s'arrêtait d'applaudir, elle disait un petit mot, de seulement trois lettres.

- Bom.

- Chut, Lily, on arrive.

Je lui avais apprit à ne pas dire ce mot, surtout quand on arrivait à la maison. Je n'osais même pas imaginer la réaction de Maman – ni celle de Trucmuche – s'ils entendaient ça.

- Ah, te revoilà enfin, Jonathan !

Oh non, l'autre…

- J'ai un prénom, bordel.

Et hop, voilà la gifle. Il m'arracha Lily et la mit de force dans les bras de Maman.

- Qui t'avait donné l'autorisation de sortir, Jonathan ? Et avec Lily, en plus !

- J'AI UN PRENOM !

Seconde gifle.

- Tu vas la fermer, petit effronté !

- J'ai quatorze ans…

- Jonathan, je ne me souviens pas t'avoir autorisé à me parler sur ce…

- Zolf.

Nous nous sommes tous deux tournés vers Lily que tenait Maman, surprise. Lily m'a montré du doigt, insistante.

- Zolf.

Et là, ce crétin a commit une erreur impardonnable.

Il l'a giflée.

Evidement, elle a éclaté en sanglots. J'ai forcé ce crétin à se retourner et je lui ai envoyé mon poing dans la gueule, avant d'arracher Lily à ma mère et de sortir en courant.

Arrivé au bord de la rivière, je me suis assit, Lily sur mes genoux. J'ai doucement essuyé ses larmes et je l'ai serrée contre moi.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Bonsoir, Alex. Tu aurais de la place chez toi ?

C'était égoïste de laisser Maman seule avec ce type. Mais je ne voulais pas y retourner tout de suite. Je ne voulais pas non plus forcer Lily à y retourner.


La maison d'Alex se trouvait au bord de la rivière, un peu plus loin. C'était une sorte de maison qu'on a l'habitude de croiser dans la montagne, en bois. Il y avait un banc à coté de la porte ouverte, sans doute pour laisser rentrer la fraîcheur de l'extérieur. Au premier étage, une chambre semblait donner sur un petit balcon, qui était à l'avant de la maison.

- Voilà, c'est pas très grand mais c'est chez moi…

- Pas très grand ? C'est sympa, ouais !

Elle a sourit puis elle est rentrée et est montée à l'étage. Je l'ai suivie, Lily dans mes bras.

- Papa, est-ce qu'un ami peut dormir ici, cette nuit ?

Elle venait d'entrer dans une pièce où un homme aux cheveux grisonnants dessinait sur un chevalet. Celui-ci s'est retourné, et m'a dévisagé de ses yeux gris.

- Tiens, c'est le fameux Zolf ?

J'ai haussé un sourcil.

- Alex m'a parlé de toi… Tiens, elle ne m'avait pas dit que tu avais une sœur…

- Je ne le lui avais pas dit.

- Mmh. Bon, je vais préparer quelque chose à manger… Alex, va montrer la chambre d'amis à ton copain…


Le lendemain matin, j'étais rentré à la maison, avec Lily. Le verdict était vite tombé : interdiction formelle de ressortir sans être accompagné. Génial.

Enfermé dans ma chambre, j'ai ressortit mon livre et je l'ai étudié. Si j'arrivais à mettre mon putain de plan à exécution, mon beau-père crèverait. Son sang me recouvrerait de la tête aux pieds. Sa vie se serait arrêtée et j'en serais enfin débarrassé. Et après ? Maman me regarderait, choquée. Lily applaudirait peut-être, elle adore ce bruit tout comme moi. Mais comment réagirait-elle face à du sang ?

Je pouvais encore attendre…

- Mais laisse-moi au moins lui donner…

- Non. Jonathan ne mangera pas ce soir.

La prochaine fois, j'essaierai d'insonoriser la pièce. Jonathan. Pourquoi le prénom de papa, merde ? Il s'appelle comme moi ou quoi, ce type ?

Je suis resté un instant sans bouger puis je me suis frappé le front avec mon livre.

Le même prénom que moi. Et puis quoi encore ?


Trois ans avaient passé. Mes cheveux m'arrivaient à présent entre les omoplates. Les traits de mon visage étaient un peu plus affirmés, plus droits. Mes yeux dorés étincelaient, renvoyaient la lumière du soleil. Même une fois, alors que ma chambre était plongée dans une quasi-obscurité, je les ai vu étinceler au milieu du reflet de mon visage dans le miroir.

Et demain, j'allais enfin faire ce que j'attendais depuis si longtemps.

Sentir son sang couler sur mon visage, son cœur battant une dernière fois, sa chair se déchirant, ses entrailles se répandant à mes pieds… Ce bruit, assourdissant, et pourtant si court, cette fumée qui accompagnerait sa mort… Tout ça arriverait demain…

Mais pour le moment, il fallait que je prépare ça. J'allais pas lui coller une feuille avec un cercle en pleine face. Non. Je voulais être en contact avec lui à l'instant où je le transmuterais. Voilà pourquoi je marchais d'un pas décidé chez le tatoueur.

Une fois ressortit, les mains bandés, les yeux secs, je me suis dirigé vers mon coin au bord de la rivière, laissant derrière moi un homme éberlué de ne m'avoir ni vu pleurer ni entendu hurler, pour réfléchir encore un peu.

- Tu t'es blessé ?

J'ai sourit.

- Non. Ceci est la fin de cette blessure qui ne veut pas cicatriser.

- Il y a des blessures qui ne se referment jamais, tu sais.

Alex est venue s'agenouiller devant moi.

- Qu'est-ce que tu t'es fait ?

- Des tatouages.

Elle m'a jaugé un instant.

- Je ne te croyais pas capable de tomber aussi bas.

Je n'ai rien répondu. J'allais tomber encore plus bas. Et le pire, c'était que j'en avais envie.

- Pourquoi dans les mains ?

- Ce sera toujours mieux que de me trimballer une feuille.

Elle a dû comprendre que c'étaient des cercles, car elle a hoché la tête.

- Et après ?

Oui. Et après ?

- J'irai voir si je peux m'engager dans l'armée.

- Tu vas partir ? Laisser Lily toute seule ? Me laisser toute seule ?

J'ai levé les yeux vers elle. Ses yeux brillaient. Non, elle allait pas pleurer… mais pourquoi pleurer ?

- Pourquoi tu pleures ?

- Parce que je suis triste.

Et là, sans réfléchir, oubliant un instant le meurtre que j'allais commettre le lendemain, oubliant le fait que j'allais partir très loin, je l'ai embrassée.


J'ai ouvert les yeux avant de grogner. La lumière m'avait fait mal aux yeux. Après un moment, j'ai fini par les rouvrir, et la première chose que j'ai vue c'était Alex qui me souriait.

- Bien dormi ?

- Et toi ?

J'étais aux anges. J'avais passé la nuit avec Alex et aujourd'hui, j'allais tuer celui qui me pourrissait la vie avant de partir rejoindre l'armée.

Après un moment où nous sommes restés silencieux, elle brisa le silence.

- Dis, si tu n'avais pas décidé de partir, tu aurais fait quoi ?

J'ai réfléchi.

- Je me serais occupé de Lily. De toi. Et j'aurais peut-être fini par te demander en mariage, qui sait.

On a éclaté de rire.

- Tu reviendras ?

- Sans doute.

Elle m'a embrassé.

- Alors tout est encore possible.

- Ouais.

- Et on aura des enfants.

- Si tu veux.

C'était amusant de la voir faire des projets.

- Un fils ?

- Tu sais, Zolf, on ne peut pas choisir…

Je souriais vraiment.

- Tu l'aurais appelé comment ?

- Arrête de sourire comme ça, tu me fais peur.

J'ai soupiré et je suis sortit du lit, entamant de me rhabiller. Puis la voix d'Alex m'a fait sursauter.

- Lenwë.

- … C'est sympa.

Je suis retourné l'embrasser une dernière fois et je suis sortit.

Si j'avais su…


Je me suis dirigé vers la maison, dénouant doucement mes bandages. Une fois que ce fut fini, j'ai prit tout mon temps pour observer mes tatouages noirs. Ils étaient magnifiques…

Je les ai caressés du bout des doigts, suivant les lignes. J'ai frissonné. J'avais la mort entre mes mains. Sa mort prochaine. Et sans doute celle de beaucoup d'autres.

J'ai ouvert la porte de la maison en essayant de ne pas faire de bruit. De toute façon, même si je l'avais défoncée, on ne m'aurait pas remarqué.

Le connard était là. Il engueulait Maman, pour une raison qui m'était inconnue. Puis elle a eu l'air soulagé en me voyant, regardant par-dessus l'épaule de Trucmuche.

- Zolf !

Il s'es retourné, a barré la route à ma mère et m'a giflé.

- Où étais-tu, Jonathan !

Ce n'était même pas une question. Il beuglait. C'était tout.

J'ai lentement levé mes mains vers lui. Maman a étouffé un hoquet. Lui a affiché une grimace de dégoût.

- Qu'est-ce que tu es encore allé faire comme connerie ?!

- Je suis simplement allé faire quelque chose qui me débarrassera de toi.

Il a éclaté de rire. Il sentait l'alcool.

- Ah, tu vas me tuer, comme tu as tué ton grand-père ? Tu vas chercher tes pétards ?

Je ne réfléchissais plus. Ma main s'était posée d'elle-même sur son visage.

Je l'ai vu faire une grimace de douleur. Son visage se déformait, se crispait. Puis il a hurlé. Maman a hurlé. Et je suis venu lui chuchoter quelque chose à l'oreille.

- Grand-père était un accident… toi non.

Puis la détonation a retentit. La fumée a envahit mes poumons. Son sang s'est répandu sur moi. Son corps s'était déchiré, avait explosé sous l'action de ma transmutation. Et il avait explosé…

Ça faisait plus d'effet qu'avec de la dynamite. Sentir une dernière fois un cœur qui bat, être couvert de sang…

J'ai alors regardé Maman. Je devais avoir une tête de dément, à sourire comme ça. Je me suis approché d'elle, elle a reculé.

- Tu as peur ?

J'ai frappé dans mes mains et je lui ai attrapé le bras, n'arrivant pas à me défaire de mon sourire.

- Je suis pourtant ton fils, tu ne devrais pas à avoir peur de moi…

- Zolf, arrête !

Elle était affolée, terrorisée. A cause de moi. Qu'est-ce qui n'allait pas chez moi ? Mon sourire ? Mon visage couvert de sang ? Ou le fait que…

J'étais en train de la transmuter. Je ne m'en étais même pas rendu compte. Mais vu que je m'en étais aperçu, pourquoi ai-je continué ? Je l'ignore encore.

Mais elle a explosé elle aussi. Son sang a recouvert celui de l'autre enfoiré. Et puis j'ai baissé mon bras, restant immobile. Jusqu'à ce que j'entende un sanglot. Je me suis retourné.

Elle était, là, sur le pas de la porte, les yeux humides.

- Lily…

- Zolf… qu'est-ce que t'as fait à Maman ?

- Va chez Alex, Lily. Maintenant.

Elle m'a regardé, encore quelques secondes, puis elle est partie en courant.

Au moins, j'espérais qu'Alex s'occuperait d'elle.

Je suis sortit de la maison et j'ai suivit la route, vers le village. Lorsque je suis passé à coté de la maison d'Alex, elle était sur le balcon en haut, Lily dans les bras. Elle m'a jeté un regard par-dessus l'épaule de ma demi-sœur, mais elle n'a rien dit. Moi non plus. J'ai détaché mon regard du sien et j'ai poursuivit ma route.

Je l'avais vue pour la dernière fois.