Titre : Rien qu'un baiser, chapitre 14
Auteur/Artiste : Mokoshna
Couple : ZoroXSanji
Fandom : One Piece
Rating : M
Thème : 14. Musique
Disclaimer : One Piece appartient à Eiichiro Oda. Je ne fais que reprendre ses personnages pour leur faire faire n'importe quoi.

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Chapitre 14 : Musique

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L'île du Carillon était un lieu de pèlerinage extraordinaire pour tous les artistes musiciens de la Route de Tous les Périls. Orchestres et solistes s'y rendaient pour affiner leur technique et découvrir d'autres sons, se réunir entre musiciens, former de nouvelles associations d'instruments... La musique étant un bienfait universel, l'île disposait ainsi d'un statut particulier auprès de tous, sorte de place neutre, de No Man's Land où l'honnête et le crapuleux avaient les mêmes droits et se côtoyaient avec la nonchalance propre aux artistes. Cela était d'autant plus primordial en ces temps de trouble ; le chef actuel de l'île, un ancien acteur de théâtre à la retraite du nom de Leon King, s'activait à faire respecter cette loi à la lettre, et ce quels que fussent les obstacles qui continuaient à se dresser sur sa route.

— Et je peux te dire qu'on n'en manque pas, des opportunistes ou des troubles-fête, raconta Ken avec un visage sévère. Des équipages qui tentent de s'emparer de l'île pour en faire leur repère, des factions qui veulent qu'on prenne parti, tout un tas de parasites qui croient que parce qu'on accueille des artistes, on est forcément des lavettes.

Sanji hocha la tête et regarda le paysage qui s'étendait à ses pieds. Ken l'avait mené à la terrasse de sa petite maison de style colonial, laquelle se trouvait au bout l'avenue principale de Concerto, la ville-mère. Bien que moins imposante que les habitations voisines, elle avait quand même une certaine allure. Sa façade blanche et son jardin d'agrément étaient bien entretenus ; elle respirait la joie de vivre et était à l'image de ses propriétaires : chaleureuse et amicale. Ken y vivait depuis son installation avec Layla et deux autres personnes que Sanji reconnut comme étant Tournesol et sa nièce Sora. Pour l'heure, ils étaient tous les deux seuls ; Layla et Sora étaient en train de s'affairer dans la rue aux côtés d'autres habitants et Tournesol ne se trouvait même pas sur l'île.

— C'est bientôt la Fête de la Musique, sourit Ken en voyant le regard de son ami se perdre dans la foule. Elle a lieu la semaine prochaine. Chaque année, c'est toujours pareil, c'est le branle-bas de combat. Cette fois, il paraît qu'on reçoit des hauts dignitaires de la Marine, il faudra mettre le paquet pour qu'ils en aient plein la vue. En tout cas, c'est ce que souhaite Leon. Il a pas tort. Avec tous les problèmes qu'on a, le soutien de la Marine sera pas de refus.

Sanji ne l'écoutait que d'une oreille. Son corps était à peine rétabli du coma forcé qu'il avait dû subir pendant quatre ans ; de même, son esprit avait du mal à suivre. Une mèche de cheveu lui tomba sur le nez ; il voulut la remettre en place d'un mouvement du bras gauche et s'aperçut avec douleur que c'était impossible. Ken continuait de discuter de tout et de rien, l'air insouciant.

— Le dernier soir, Leon joue l'hymne national sur Mery Belle, le carillon géant de laquelle l'île tire son nom. Tu verras, c'est magnifique. On l'entend à des kilomètres à la ronde et on fait exploser des feux d'artifice un peu partout.

Le sourire artificiel qu'il affichait ne trompait personne. Sanji baissa les yeux ; les mèches de sa frange, à l'avant, lui couvrirent la vue. Le temps était magnifique, doux et ensoleillé ; l'air embaumait de senteurs délicieuses, mélange de fleurs et de brise marine. Des sons harmonieux résonnaient de temps à autre, sans que cela perturbe la quiétude de l'endroit ; au contraire, ils semblaient se fondre à l'impression de paix qui régnait, comme le murmure d'une jeune femme à l'oreille de son amant. Ken se mit à genoux devant lui et posa sa tête sur ses genoux.

— On sera heureux, ici, chuchota-t-il. Tout le monde travaille très dur pour ça.

Sanji détourna les yeux.

— Tu ne crois pas, Sanji ? implora le jeune homme. Toi et moi, avec maman et Sora et oncle Tournesol.

Sanji ricana. Il leva les yeux et observa son vis-à-vis. Ken était devenu un adolescent à la crinière dorée et aux yeux de miel ; son corps parfaitement ciselé était à lui seul une ode à la beauté. Sa façon de s'habiller n'avait pas énormément évolué depuis son enfance ; il portait seulement en plus une courte veste sans manches ouverte à l'avant. Ce garçon ressemblait maintenant à un prince oriental, pensa Sanji avec amertume.

— Tu n'étais pas censé être un Enfant-Chance ? dit-il sur un ton de raillerie. Il n'y a rien d'enfantin en toi. Je dirais même que tu as l'air d'un magnifique spécimen adulte.

Ken détourna le regard.

— Je... Beaucoup de choses ont changé, souffla-t-il.

— Je n'en doute pas, grogna Sanji.

Ce disant, il lorgna la manche vide qui pendait sur son flanc gauche.

— C'est temporaire, fit Ken à la hâte, la voix tremblante. Leon a déjà demandé à un grand méca-chirurgien de venir te voir ! Il te mettra un bras mécanique et tu pourras de nouveau cuisiner...

L'air misérable qu'il avait fit pitié à Sanji. Quelque part, Ken n'avait pas changé ; c'était toujours le même gamin plein de bonne volonté mais terrifié à l'idée de commettre un impair auprès de ceux qu'il aimait. Sanji soupira. Il détestait sa situation actuelle.

— Excuse-moi, dit-il. Je sais que c'est dur pour toi aussi. Mais tu comprends, tout est tellement... différent. Je ne sais plus où j'en suis.

Drôle d'histoire, en effet. Les derniers souvenirs de Sanji remontaient à la bataille qu'ils avaient menée sur le navire des Coeurs. Il venait de battre le Roi des Coeurs avec Oeil-de-Bois et discutait avec son ami ; une douleur vive à la tête l'avait soudain assailli, il avait été soulevé dans les airs, et puis plus rien. Il se souvenait avoir rêvé, bien qu'il fût incapable de dire exactement de quoi ; seule la vision du sang et des flammes persistait. Le réveil avait été brutal. Il s'était retrouvé quatre ans plus tard, sur une île qu'il ne connaissait pas, en compagnie de ses amis qui avaient vieilli tandis que lui était resté le même ou presque.

Peut-être pas le même. Le cuisinier avait été amputé de son bras gauche.

Quelle sensation étrange ! Sanji avait toujours l'impression que son bras se trouvait encore à sa place et qu'il pouvait à chaque instant l'utiliser pour confectionner les meilleurs plats. En fermant les yeux, il pouvait presque imaginer la présence de Zoro à ses côtés, le baiser furtif qu'il lui faisait de temps à autre en passant, lorsqu'il voyait que son amant ne faisait pas attention à son environnement et qu'il voulait lui faire une blague. Sûrement, en tournant la tête, il verrait Luffy et les autres s'agiter en lui faisant signe, Nami et Robin lui demanderaient avec une petite moue de séduction de leur servir à boire, un cocktail ou un café. Bien entendu, les garçons protesteraient de ce traitement de faveur, Luffy en profiterait pour lui réclamer à manger et Chopper lui ferait les yeux doux, en vain...

— Sanji, murmura Ken Sanji...

Et Sanji ouvrit les yeux. Il vit un jeune homme qu'il reconnaissait à peine, au milieu d'un décor de rêve qui ne représentait rien pour lui. La manche gauche de sa chemise flottait au moindre coup de vent ; l'absence de Zoro et de son équipage lui pesait sur le coeur.

— Je suis fatigué, annonça-t-il d'une voix lasse. Ramène-moi à l'intérieur, s'il-te-plaît.

Le regard blessé que Ken lui jeta ne parut pas l'émouvoir. Le jeune homme soupira et se leva.

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— Alors, comment va-t-il ? demanda Sora une fois rentrée.

Elle avait laissé Layla à la station de radio locale ; son amie avait une interview avec le présentateur à propos de son futur spectacle. La jeune femme brune s'était dépêchée de finir les diverses tâches qu'elle avait encore à accomplir sur le chemin et avait foncé chez elle.

— Il dort, dit Ken.

On pouvait voir sa tristesse dans le moindre geste qu'il faisait, la manière qu'il avait de baisser les yeux et de se balancer sur un pied... Ken était un amas de tics parfaitement reconnaissables pour qui le fréquentait depuis un certain temps. Sora le prit dans ses bras et caressa sa tête.

— C'est pas facile pour lui, dit-elle. Laisse-lui le temps de s'en remettre. Moi aussi, je serais perdue après une absence de quatre ans.

— Mais on est là pour lui !

— Il n'empêche.

Elle le mena dans le salon et l'installa sur le sofa tandis qu'elle s'asseyait elle-même dans son fauteuil préféré.

— Qu'est-ce qu'il sait exactement ? Je n'ai pas eu le temps de venir le voir, alors...

Ken secoua la tête.

— Pas grand-chose. On a eu un mal fou à le calmer à son réveil avec maman. Il s'est mis à vociférer en voyant Leon et ce jusqu'à ce qu'il s'écroule de fatigue. Ensuite il a demandé à voir Zoro et Oeil-de-Bois ; c'était horrible.

— Tu lui as dit ? fit la jeune femme avec une moue.

— Non. Il a reçu un choc assez important en s'apercevant qu'il avait perdu son bras et quatre ans de sa vie ; tu voulais qu'en plus je lui dise pour... pour...

Ken serra les poings jusqu'à ce qu'ils deviennent blancs. Voyant cela, Sora frappa du plat de la main sur la petite table devant elle en fronçant les sourcils.

— Arrête ça ! Tu ne peux pas passer ta vie à le haïr !

— Et pourquoi pas ? explosa Ken. C'est de sa faute !

— Ce n'est pas lui ! Tu le dis toi-même !

— Je sais ! tonna le jeune homme.

Il baissa les yeux.

— Je le sais bien, mais... je ne peux pas lui pardonner, pas encore... et avec Sanji qui s'est réveillé, c'est encore plus dur...

Sora soupira.

— Ouais, c'est moche, mais il faudra bien lui dire, à ton Sanji...

— Dire quoi ? fit la voix grêle de l'ex-cuisinier.

Ken et Sora tournèrent vivement la tête. Sanji se trouvait sur le seuil de la porte du salon et les observait, blanc comme un linge.

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Robin s'inclina devant son hôte et lui sourit. Ils passèrent à table avec la plus grande circonspection. Robin avait l'habitude ; depuis qu'elle était devenue la Dame de Trèfle, rares étaient ceux qui lui accordaient leur confiance sans réserve. On avait même plutôt tendance à la laisser passer devant pour avoir un oeil sur elle. Elle en riait volontiers ; comme si cela aurait suffi à prévoir ses agissements ! Son pouvoir donné par le fruit de l'éclosion lui permettait mille variations de son corps, ce dont elle n'hésitait pas à se servir. L'espionnage, le meurtre discret, le vol... Tout était bon pour arriver à ses fins.

— Et bien entendu, nous fermerons les yeux sur vos... « transactions », dit son hôte.

— Bien entendu.

Leon King lui fit un sourire avenant, le genre de sourire qui devait envoyer ses fans au septième ciel. Robin fut un instant troublée par l'expression de son visage, si semblable à celle de cet ami disparu qu'elle avait tellement aimé, lui et tout son équipage... King saisit un dossier et le posa devant lui. Son image se superposa avec celle de Sanji, portant à bout de bras plateaux de victuailles et bols fumants de soupe, le sourire facile et le tablier claquant au vent... La plume que King passa entre ses lèvres pour l'humidifier se changea en cigarette, le geste qu'il amorça pour signer le document ressemblait à la pirouette que Sanji faisait quelquefois pour lui affirmer son amour. Tant de souvenirs doux-amers.

King finit d'apposer sa signature et lui tendit leur contrat. Il gardait l'autre exemplaire ; ce n'était que justice. Elle se saisit du document et le plaça dans une poche spéciale de sa robe. King paraissait satisfait ; il demanda à son jeune serviteur qu'on leur serve de son meilleur vin. Le jeune homme blond habillé à l'orientale qui les suivait au pas depuis son arrivée s'inclina et disparut au détour d'une porte coulissante.

— C'est un serviteur diligent que vous avez là, fit-elle remarquer.

— Je n'ai pas à m'en plaindre.

— Il est aussi fort charmant.

King haussa un sourcil.

— Seriez-vous donc intéressée, Dame Robin ?

— Nullement. Les enfants ne sont pas à mon goût. Toutefois, je crois savoir qu'il existe une rumeur selon laquelle vous auriez pris amant, Seigneur King.

Son hôte éclata de rire.

— Vraiment ? Eh bien gente dame, laissez-moi vous dire que si cela était le cas, je ne m'attaquerais point à un enfant que je considère comme un fils et que j'ai d'ailleurs adopté entant que tel.

Robin fit un sourire amusé.

— Vraiment ? J'ignorais que vous vous souciez de votre héritage. Vous êtes encore jeune.

— Peut-être, soupira son interlocuteur, mais allez prévoir ce qui va se passer dans un avenir proche ! Du reste, toute l'île est au courant, et bientôt toute la Route de Tous les Périls s'il m'en est donné l'occasion. Je compte l'annoncer à la Fête de la Musique.

— C'est fort à propos de votre part. On dit que vous perdez de l'influence auprès de la Marine ; ce serait pour cette raison que vous auriez invité de hauts dignitaires à cette distraction locale.

King lui jeta un regard sévère.

— On dit beaucoup de choses, Dame de Trèfle, et vous semblez les connaître tous.

— C'est mon privilège en tant que Trèfle, dit-elle simplement.

— Certes.

Le jeune serviteur revint avec une bouteille et se mit en devoir d'en verser le contenu dans deux verres qu'il leur tendit avec un sourire. Robin ne le quittait pas des yeux ; elle trempa ses lèvres dans le sien uniquement après que son hôte eut but le breuvage.

— Divin, susurra le chef de l'île du Carillon. Je suppose que nous aurons la joie insigne de vous voir à la célébration finale ?

— Vous savez bien qu'assister à vos festivités est mon petit plaisir.

— Certes.

— Pour le reste, dit-elle en fermant les yeux une seconde, j'ai encore quelques affaires à régler à Concerto.

— Des affaires ?

King reposa son verre et l'observa avec suspicion.

— Rien de grave, j'espère ?

Robin fit un sourire en coin. King était un bon chef qui se souciait du bien-être et de la sécurité de ses ouailles ; on ne pouvait pas en dire autant de beaucoup de dirigeants de pays pourtant plus anciens et plus influents que l'île du Carillon. Cet ancien acteur charismatique, malgré la polémique qu'il avait soulevée à l'annonce de la création de l'île, était un administrateur modèle qui faisait prospérer son pays vaille que vaille, s'arrangeant pour rester neutre dans la guerre qui opposait All Game à la Marine. Ce n'était pas une mince affaire ; il était aisé de se retrouver pris entre deux feux. Bien des gouvernements avaient été décimés faute d'avoir pu concilier la présence des deux factions.

— Non, juste une petite affaire personnelle, dit-elle en souriant. J'ai entendu dire qu'un vieil ami à moi s'était réfugié sur l'île et je souhaitais seulement voir s'il se souvenait de moi.

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Pedro regarda un peu partout pour voir si on le suivait. Personne en vue. Il fonça en direction du repère, les yeux farfouillant sans cesse le décor au cas où. Il arriva sans encombre à la petite masure en ruine qui traînait dans un coin de Concerto.

Les herbes folles envahissaient l'endroit ; la clôture à moitié défoncée faisait peine à voir, au milieu de l'oppulence tranquille du reste de la ville. La villa avait servi d'échantillon représentatif en vue de la construction des maisons de l'île ; l'architecte en charge du projet, sans doute un peu distrait, avait inversé la place des portes et des fenêtres. Le résultat était une maison certes difforme, mais qui ne manquait pas de charme à condition de se faire à l'idée de rentrer par la fenêtre et de regarder par la porte. Toutefois, personne n'avait voulu y habiter, et c'était bien dommage ; on l'avait laissée par caprice et elle avait fini par prendre des allures de maison hantée, malgré la présence des habitations voisines qui l'encerclaient de toutes parts. On racontait qu'à force de voir ses soeurs heureuses en domicile mais pas elle, la petite villa avait fini par développer une personnalité propre, mi-frustration mi-entêtement, qui ne supportait pas la venue de tout nouveau propriétaire. Une vieille dame un peu excentrique mais fort gentille avait voulu emménager dans ce singulier endroit pour égayer ses vieux jours et mettre un peu d'animation à ses réveils. Elle ne fut pas déçue puisque le soir même de son arrivée, un bruit épouvantable se fit entendre, des claquements de portes et de fenêtres, puis une poussée violente l'avait expulsée hors de là et elle s'était retrouvée sur les fesses devant le perron. Elle était repartie aussi sec une fois le matin venu.

Pedro enjamba le mur et se retrouva dans la cuisine. Étrange cuisine, d'ailleurs ! On avait posé les éléments un peu n'importe comment, à vrai dire ; on eût dit que la décoration avait été faite par un enfant jouant à un jeu de construction. L'évier se trouvait relégué dans un coin sombre, le four était au centre de la pièce avec les étagères de rangement et le reste traînait de-ci de-là, sans souci de finalité pratique ou esthétique. Le jeune garçon contourna un buffet envahi par la végétation (le résultat d'herbes qui avaient pris racine dans la poussière accumulée en grosses mottes jusqu'à former un tas de terre), passa à travers la fenêtre qui menait au salon puis, après avoir monté les escaliers en colimaçons, il se retrouva à l'étage, au niveau des chambres. Il alla droit à la troisième et frappa au carreau noirci à la bougie : deux coups secs, un grattement. C'était le code qu'il avait établi avec son chef.

— Entre, Pedro, fit sa voix étouffée.

La fenêtre se décoinça avec un grincement. Pedro s'aventura par la fente.

— Alors ? Quoi de neuf, soldat ?

Pedro se mit au garde-à-vous. Devant lui, le chef nettoyait son arme de prédilection, un superbe tromblon forgé par Bertred Main-de-Velours lui-même, celui que l'on appelait non sans raison « le Grand Armurier ». Il en était particulièrement fier, de son tromblon, le chef ; il fallait dire qu'en plus d'être une pièce de collection cotée à plus de cent millions de berrys, elle était quand même l'une des armes forgée par Bertred, un alliage de finesse et de précision sans égale. Le chef posa le morceau d'étoffe en velours qui lui servait de chiffon et sourit à son protégé.

— La Traîtresse est bien arrivée comme prévu, fit le garçon en bombant le torse. Leon King l'a invitée chez lui et d'après ce que j'ai pu apprendre de Bertha, la cuisinière, elle devrait être là pour la célébration finale.

Le chef hocha la tête, un rictus de dédain sur les lèvres.

— Bien, bien. Je suppose qu'elle sera à la place d'honneur avec les invités de marque de King ?

— Sans aucun doute.

Pipo fit un sourire cruel et brandit son fidèle tromblon.

— Parfait. Ça va faire quatre ans que j'attends ce jour. Nico Robin, tu es une femme morte.

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Leon jeta sa veste sur le lit et soupira. Encore une soirée mémorable, vraiment ! La Dame de Trèfle avait beau être une femme charmante et une alliée de choix, il n'arrivait pas à se faire à sa manière énigmatique de sourire à tout va, aux secrets à moitié dissimulés qu'elle introduisait systématiquement dans ses phrases et surtout, aux regards tantôt tristes, tantôt agacés qu'elle lui lançait de temps à autre, lorsqu'il faisait mine de regarder ailleurs. Ken le lui avait plus d'une fois fait remarquer après ces réunions ; l'envoyée des Trèfles lui faisait un peu peur et il n'hésitait pas à le lui dire en termes pas toujours flatteurs pour la dame. Leon faisait comme si de rien n'était devant lui et avait même tendance à la défendre, alors qu'en réalité il pensait de même... mais il n'était pas question de rajouter aux tourments du garçon. Ken avait déjà bien assez de soucis comme ça, depuis le réveil de son sosie estropié ; cela n'aurait pas été juste de le surcharger davantage.

Il fronça les sourcils en repensant à ce mystérieux « Sanji » qui était resté dans le coma depuis si longtemps. Oeil-de-Bois avait été avare de détails sur lui, à l'époque où il était encore parmi eux. D'après Layla et Ken, il faisait partie d'une bande de pirates sympathiques qui cherchait le One Piece, le trésor légendaire laissé à sa mort par le fameux Gold D. Roger. Leur course avait tourné court ; le capitaine avait été tué, l'équipage disséminé aux quatre vents. Leon n'avait jamais pu obtenir de précisions sur ce qui s'était exactement passé ; juste que ça s'était déroulé après que Sanji ait été blessé, et que All Game avait été impliqué. Cela ne l'étonnait pas. Ces jours-ci, il avait l'impression que All Game était partout.

Les gonds de sa porte-fenêtre geignirent ; les rideaux flottèrent au vent comme autant de fantômes excités. Leon se saisit silencieusement de la courte dague qu'il tenait toujours cachée sous ses vêtements. Un souffle d'air ; l'ombre d'une silhouette passa devant lui. La seconde suivante, deux lames acérées étaient placées sur son cou.

— La sécurité de ta maison laisse à désirer, fit une voix qu'il reconnut d'emblée.

Leon recula tandis que son vis-à-vis rangeait ses sabres dans leurs fourreaux. Il secoua la tête d'un air irrité.

— Tu ne peux pas passer par la porte, comme tout le monde ?

Les trois sabres brillèrent aux reflets de la lune. Leon les fixait, fasciné. Combien de vies avaient-elles ôté jusque-là, et encore combien allaient tomber sous leurs coups ? En face de lui, le bretteur ricana et passa une main impatiente dans ses cheveux verts.

— C'est ma façon de faire, dit-il avec un clin d'oeil.

— C'est stupide et dangereux.

— Bien sûr que ça l'est. Et c'est bien pour ça que tu aimes ça, pas vrai ?

Il éclata de rire. Leon parut fâché, mais le bretteur l'enlaça et colla sur ses lèvres un baiser qui n'avait rien de chaste. Leon se dégagea des bras de son amant en pestant.

— Arrête, Zero ! grogna-t-il. Ken est encore dans la maison !

— Et bien laisse-le voir, dans ce cas. Il est temps qu'il apprenne la vie, ce gamin.

— Va te faire voir !

Il l'envoya rouler d'un coup bien placé. Zero ne fit qu'en rire ; il se mit en position assise et passa sa langue sur ses lèvres, l'air satisfait.

— Peu importe, dit-il soudainement. Il paraît que la Dame de Trèfle est ici, c'est vrai ?

Leon détourna le regard.

— Oui.

— Ah, il faut que je lui souhaite le bonjour, dans ce cas, hein ? Cette bonne femme sera sûrement aussi ravie que d'habitude de me voir !

— Je ne veux pas de problème, articula avec peine Leon. Laisse-la tranquille, tu veux ?

— C'est pas moi qui cherche les embrouilles, fit le bretteur en se levant. Cette femme se croit tout permis juste parce qu'elle est une Dame.

Leon s'assit sur son lit et soupira. Étrangement, Zero ne le rejoignit pas tout de suite. Il semblait guetter les réactions de son amant ; Leon se demanda ce qu'il avait encore trouvé...

— Tu ne sais pas ce qu'elle m'a dit, l'autre jour, la bougresse ? continua le bretteur avec un sourire narquois. Elle m'a appelé « Zoro » et a voulu me faire croire que c'était mon vrai nom. Terrible, hein ?

Leon ne put s'empêcher de sursauter ; il se reprit bien vite et, les lèvres pincées en signe d'agacement, il grommela :

— En quoi ça me regarde ? Elle peut bien t'appeler Zero ou Zoro ou même Colargol, ce ne sont pas mes affaires. Je ne m'occupe pas des conflits entre Cartes, moi.

Il espérait que Zero ne s'était rendu compte de rien. L'instinct du bretteur ainsi que son sens de l'observation pouvaient se révéler monstrueux ; il l'avait vu à l'oeuvre plus d'une fois et ne souhaitait pas se retrouver en face de ses redoutables sabres. Zero « As de Carreau » était l'une des plus fines lames de la Route de Tous les Périls ; le statut d'amant qu'avait Leon auprès de lui ne changeait rien à cela, au contraire. Zero le connaissait assez pour savoir se méfier de lui quand il le fallait, c'est-à-dire à chaque fois qu'il se voyaient et même en-dehors.

Leon ajouta un sourire innocent pour faire bonne mesure. Que Zero en déduise ce qu'il voulait.

Son amant éclata de rire et le rejoignit dans le lit.

— Laissons ça, fit-il en se collant à lui. Les femmes n'ont pas leur place dans nos rencontres. Ça fait quoi, deux mois ? J'ai la bite en feu !

— Toujours aussi subtil, à ce que je vois, soupira Leon.

Zero sourit.

À suivre dans le prochain thème...

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Ça a l'air confus et compliqué comme ça, mais je vous assure je sais où je vais, pas de panique ! J'ai dû revoir entièrement le scénario après les événements de la fin du chapitre précédent et je dois avouer que je suis plutôt satisfaite. Vous aurez plus d'éléments au fur et à mesure, on découvrira le destin des personnages durant ces quatre ans de trou scénaristique... Et même si ça vous paraît injuste ou tiré par les cheveux, c'est normal. N'ayez pas peur, il y aura un Happy-End. J'aime les Happy-End, même incomplets ou inhabituels (surtout inhabituels, en fait).