Titre : Rien qu'un baiser, chapitre 19
Auteur : Mokoshna
Couple : ZoroXSanji
Fandom : One Piece
Rating : M
Thème : 19. Rouge
Disclaimer : One Piece appartient à Eiichiro Oda. Je ne fais que reprendre ses personnages pour leur faire faire n'importe quoi.

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Chapitre 19 : Rouge

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Une tasse de thé fumant apparut devant Sanji. Il déglutit et l'accepta avec un faible mot de remerciement. Chopper lui fit un sourire intimidé et alla chercher sa trousse de travail, tandis qu'il observait un peu mieux la pièce.

C'était un endroit assez agréable, une salle qui servait d'infirmerie mais qui aurait tout aussi bien pu être un salon de thé accueillant, avec fauteuils confortables rangés dans un coin autour d'une table bien garnie : philtres, gâteaux secs, petit réchaud pratique pour faire bouillir de l'eau à toute heure, récipients divers vides ou contenant les produits que le médecin utilisait dans ses concoctions, tout un joli fouillis d'objets hétéroclites qui avaient chacun son utilité et rajoutait une note chaleureuse à l'ensemble. Quelques étagères de livres et un lit de camp installé dans un coin, une lourde horloge, quelques vases et babioles décoratives complétaient le mobilier ; comme si cet endroit était l'extension logique de la boutique. Depuis combien de temps Chopper accumulait-il ces objets dans sa maison ? Ou avait-elle déjà été fournie avec tout ce qui la composait ?

— Je vais t'examiner un peu pour voir si tout va bien, dit son ami. Pendant ce temps, tu pourrais me raconter ce qui s'est passé ?

Sanji secoua la tête.

— Je voudrais bien, seulement une grosse partie me manque.

— Dis-moi ce que tu sais, ce serait déjà pas mal.

Sanji baissa les yeux. À ses pieds, Ahiru le regardait avec curiosité et une pointe d'inquiétude dans ses yeux grands yeux bleus. Sanji poussa un soupir et se mit à raconter.

Il décrivit dans les détails son arrivée sur l'île de la Tortue avec Zoro, leur rencontre avec Layla, Ken et Oeil-de-Bois. Leur fuite du palais de Tortuga, leur tribulations sur l'océan avant d'être arrêtés par Tournesol et son équipage. L'attaque des Coeurs. La défaite de leur équipe, la perte de son bras. Sanji s'arrêta alors un long moment pour terminer son thé devenu froid, chercha ses mots, essaya de ne pas crier en réponse à l'intense sentiment de frustration qui envahissait son être depuis le début de la discussion, qui menaçait de l'engloutir s'il ne faisait rien.

— Ça va aller, chuchota Chopper en lui remettant ses vêtements, je veux y croire.

Les yeux de Sanji s'agrandirent ; la colère lui brouillait la vue et faisait trembler sa main. Il jeta tout d'un coup la tasse en porcelaine vide sur le mur, avec un cri de rage qui ne sembla pas surprendre Chopper. Bruit de casse ; la tasse était en morceaux épars sur le sol. Ahiru se réfugia derrière Chopper en couinant.

Des larmes amères coulaient sur les joues de Sanji. Il n'arrivait même plus à parler, tant son dépit était grand. Il jeta un regard furibond à Chopper, voulut bégayer des excuses confuses qui se transformèrent en gargouillis furieux. Chopper soupira et entreprit de nettoyer le sol.

— Tu as le droit d'être comme ça, fit le renne. Je ne sais pas trop ce qui s'est passé ensuite, tu me le raconteras quand tu seras prêt. Quant à nous...

Il jeta les débris dans une poubelle en osier située dans un coin, retourna faire chauffer de l'eau sur le réchaud de la table, remit des feuilles dans la théière. Patiemment, méticuleusement ; il devait chercher ses mots, attendre que Sanji se soit un peu calmé pour entreprendre des explications qui le troubleraient sans nul doute. Sanji respira à grandes coups, tenta de faire le vide dans son esprit comme le lui avait un jour appris Robin.

— Il faut aller chercher Pipo, dit-il soudain en se souvenant de leur ami abandonné à l'entrée de la rue des Tambours. Il est tout seul, qui sait ce que Zero pourrait lui faire !

— Ne t'en fais pas pour ça, dit Chopper. J'ai déjà envoyé quelqu'un. Ils reviendront par la Route des Esprits, ce sera plus sûr.

— Quand est-ce que tu as fait ça ?

— Pendant que tu étais en train de te remettre du choc.

— Ah.

Chopper s'assit en face de lui, une tasse de thé entre ses mains. Il avait adopté sa forme humaine pour pouvoir travailler avec plus d'efficacité. Le fumet doux et sucré du thé à la cannelle les enveloppa. Sanji se souvint peu à peu des goûts culinaires de son ami ; c'était comme si une vanne de souvenirs s'était brusquement ouverte avec ce parfum. Chopper aimait les choses douces et sucrées, goût qui reflétait parfaitement son caractère. Robin versait dans l'amer et l'acide ; le café et les pâtisseries au citron étaient son délice. Nami avait des goûts plus éclectiques et mangeait aussi bien sucré, comme les plats à base de mandarine, qu'amer avec des aliments qu'un palais d'enfant tel que celui de Luffy n'appréciait guère : poivrons, céleris, tous ces légumes qu'il recrachait avec dégoût et que Sanji devait accommoder avec génie de manière à ce qu'il en consomme quand même, pour qu'il n'ait aucune carence...

Que de souvenirs ! La mémoire gustative de Sanji avait enregistré depuis belle lurette les préférences de chacun ainsi que ce qui provoquait leur aversion ; tout une palette de connaissances réduites à néant en l'espace d'un instant. Il serra dans son unique main la manche de son bras gauche. Comment cela avait-il pu se produire ? Qu'avait-il fait de mal pour perdre tout ce qu'il tenait pour cher ?

— Je suis tellement heureux de te revoir, tu ne peux pas savoir à quel point, fit la voix tendue de Chopper. Je croyais être seul au monde, après ce qui s'est passé.

Sanji lui jeta un regard perdu.

— Je... je te trouve bien calme, dit-il.

— J'ai changé. J'ai grandi, et j'ai appris à contrôler un peu mieux mes émotions. Il a bien fallu.

Sanji hocha la tête.

— C'est vrai que tu étais un vrai sac à nerfs. On voyait très facilement ce que tu ressentais sur ton visage.

— N'est-ce pas ? rit Chopper. J'avais beau dire, tout le monde était capable de repérer si je mentais ou pas !

— C'était mignon.

— Je suppose que tu as raison, fit Chopper en rougissant un peu. Il n'empêche, je suis gêné rien que d'y penser. On ne pourrait pas parler d'autre chose ?

La tête d'Ahiru sortit de sous la veste légère que portait le médecin.

— C'est vrai, tu étais si mignon, Maine ? dit-elle avec des étoiles dans les yeux.

Comment avait-elle fait pour se retrouver là ? Sanji rit en l'apercevant, ce qui sembla embarrasser davantage Chopper. Passer ainsi des larmes au rire, ça ne lui ressemblait pas. De quelle manière toutes ces révélations et ces chocs l'avaient-ils changé, avaient modifié sa façon de voir le monde ? Sanji préféra ne pas y penser. De son côté, Chopper grondait Ahiru.

— Ahiru, combien de fois je t'ai dis de ne pas grimper sur moi ?

— Pardon... fit le canard en glissant à terre.

Chopper soupira.

— Ne recommence pas, s'il-te-plaît.

— Promis !

— Tu dis ça, mais je sais que tu vas le refaire à la première occasion.

Ahiru poussa un de ses fameux « Couac ». Sanji les regarda avec envie. Ils pouvaient donc se permettre d'être aussi insouciants ? Immédiatement, il se reprit. Depuis quand était-il aussi défaitiste ? Il était un dandy, que diable ! Optimiste irraisonné, joie de vivre et décontraction malgré l'adversité faisaient partie de son train de vie.

— Rhhâââ, j'en ai assez de tout ça ! s'écria-t-il en se levant d'un coup.

Ahiru et Chopper sursautèrent.

— Il faut que je fasse quelque chose.

— Sanji ? fit Chopper d'un air inquiet.

— Où est ta cuisine, Chopper ? demanda Sanji. Je ne vais pas rester à me tourner les pouces, que je n'ai pas au complet d'ailleurs.

— Tu veux faire la cuisine ? Dans ton état ?

— Et pourquoi pas ? Je suis cuisinier, même si je suis réduit de moitié en ce moment. Il faut bien que j'apprenne, non ?

Le médecin acquiesça, un peu décontenancé.

— Tu ferais mieux de te reposer...

— Je me suis assez reposé ces derniers jours, dit Sanji sur un ton ferme. Je veux agir, mais je ne sais pas quoi faire, alors je vais cuisiner. Je réfléchis mieux en préparant des petits plats. Et il faudra nourrir Pipo quand il sera là.

— Oui, mais...

Trois coups secs furent alors frappés à la porte, coupant court à leur conversation. Chopper dit au nouveau venu d'entrer sans quitter Sanji des yeux.

— J'ai ramené le mec en question, Maine, grogna un homme en forme de barrique avec une épaisse barbe orange et un crâne brillant.

— Merci, Pargas.

— De rien, c'est normal. Bon, je vais retourner au boulot, moi.

— Encore merci. N'hésite pas à revenir me voir la prochaine fois que tes rhumatismes te feront souffrir, je te soignerai à l'oeil.

Pargas s'en alla satisfait, laissant la place à un Pipo suspicieux qui observait son environnement comme s'il allait y être emprisonné. Son visage s'empourpra d'étrange manière quand il aperçut les deux hommes présents dans la pièce.

— Bonjour, Pipo, dit Chopper avec un sourire timide. Ça faisait un bail, pas vrai ?

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Pipo se réveilla avec les membres si endoloris qu'il crut qu'il était mort. Pourtant, en bougeant un peu, il s'aperçut qu'il était bel et bien vivant : la mort n'apportait pas autant de douleur et ne faisait pas entendre un bruit pareil dans les articulations, comme une vis mal mise ou une charpente rouillée sur le point de s'écrouler. Ça le ramenait loin en arrière, quand il était encore dans l'équipage de Luffy et que la moindre expédition lui valait bien plusieurs dizaines de points de suture, des os brisés de partout et une perte de sang digne d'une fontaine de centre-ville en pleine activité.

Il grogna et tenta de se remettre sur pieds en s'accrochant à une barrière en bois un peu pourrie qui s'effrita sous ses doigts. Des cris fusaient autour de lui, des chants, le reflet d'une fête et de réjouissances communes. Quelqu'un jouait un air d'harmonica tout près ; une fillette qui jetait des fleurs à pleines brassées faillit trébucher sur lui. Elle lui offrit une rose odorante, rouge et de la taille de son poing, en guise d'excuse, et poursuivit sa ronde fleurie comme si de rien n'était. Pipo fixa bêtement sa fleur en se demandant si elle était comestible. Il mourait de faim en plus de mourir de douleur.

On lui tapota sur l'épaule. Un homme en forme de barrique, chauve et au sourire édenté, le toisait bizarrement.

— C'est vous, Pipo ? demanda-t-il d'une voix affable. Maine m'a envoyé vous chercher. Faudrait se dépêcher, j'dois retourner bosser, moi.

— Maine ? fit Pipo sans comprendre.

— Ouais, vous savez, le médoc. Il a sa boutique dans la rue des Tambours, aussi, c'est p'têt comme ça qu'vous le connaissez ?

— Qui ?

— Maine, vous savez Maine, il vous attend.

— Quand ?

— Oh, et puis merde.

Pipo sentit son oreille tirée et il n'eut d'autre choix pour ne pas la perdre que de suivre l'étrange homme. Son cerveau était si embrumé qu'il n'arrivait pas à se souvenir de l'endroit où il était et pour quelle raison... Même sa propre identité lui échappait un peu à l'instant. Il tituba mais réussit à suivre le rythme somme toute tranquille de son guide.

Leurs pas les menèrent à l'entrée de cette rue des Tambours. L'homme leva le bras en l'air, parut racler le vide, et une porte apparut comme par enchantement. Personne ne faisait attention à eux ; ils se faufilèrent à travers le nouveau passage et Pipo put voir la porte se refermer d'elle-même derrière eux. Ils se trouvaient dans un endroit particulièrement sombre si ce n'est le chemin lumineux sur lequel il s'étaient engagés.

Son esprit s'éveillait peu à peu et il frissonna en se souvenant vaguement d'avoir déjà été traîné dans cet endroit, peut-être dans un de ses cauchemars... Quel était son dernier souvenir, d'ailleurs ? Il avait un peu de mal à se concentrer avec les multiples bruissements qui se faisaient quelquefois entendre, dans ce silence pesant. Il était allé au marché vendre ses inventions, il le savait, mais après ? Que s'était-il passé pour qu'il se réveille brusquement sur une route qui n'allait même pas en direction de son repaire ? Avait-il été assommé par des bandits de grand chemin ? C'était possible ; l'île du Carillon attirait toutes sortes de gens. Il tâta sa ceinture et eut la surprise de constater que sa bourse pleine y était toujours accrochée. Ce n'était donc pas ça.

D'un autre côté, qui était cet homme qui le traînait et pourquoi l'emmenait-il ? Un peu perturbé, Pipo tenta de se soustraire à sa poigne, sans succès. Cet homme était incroyablement fort.

— Euh, s'il-vous-plaît, vous pourriez me lâcher l'oreille ? J'ai l'impression qu'elle va se décoller. Et je me sens un peu faible...

— Vous avez p'tite mine, ouais, fit l'inconnu. C'est pour ça qu'y vaut mieux qu'vous voyez vite Maine ; il va vous requinquer en un rien.

— Mais... euh... vous êtes obligé de m'arracher l'oreille pour ça ?

— Vous allez pas vous enfuir ?

— Ben...

— Non, parce que, si vous allez pas du bon côté vous risquez d'vous faire bouffer. Et il est super facile de se perdre ici. Enfin, pour c'que j'en dis...

Pipo frissonna.

— Où sommes-nous ?

— La Route des Esprits, pardi ! fit avec jovialité l'autre homme.

— Cet endroit maudit ?

— Ouais !

Pour la peine, Pipo blanchit et faillit reperdre connaissance. Un tiraillement sur l'oreille accompagné d'une douleur vive lui fit garder ses esprits.

— Eh, j'vais pas vous porter ! s'écria l'homme-barrique. Bon, on s'dépêche, ça ira mieux après.

Pipo pleura bien tant qu'il voulut, il fut bien obligé de le suivre.

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Sanji se sentit un peu bête. Pipo les regardait fixement, comme s'il venait de voir des fantômes et que son esprit avait du mal à réaliser. D'un instant à l'autre, il allait se réveiller de sa drôle de transe et hurler à pleins poumons.

— Pipo, ne reste pas comme ça, viens, dit Chopper.

Mais leur ami ne bougeait pas. Sanji soupira ; ça commençait à bien faire, cette capacité à tomber en état de choc à la moindre nouvelle. Il se dirigea vers le nouveau venu et l'emmena à l'intérieur en le traînant par une oreille.

— Aïe, aïe, pleura Pipo, ça va pas recommencer ! Change d'oreille, au moins !

— Quoi ? fit Sanji, le regard dur. T'as quelque chose à redire ? J'ai dû te porter pendant des heures dans la rue des Tambours et à travers la Route des Esprits, alors je ne veux rien entendre, c'est compris, face de poisson ?

Même Chopper semblait intimidé ; Ahiru était invisible. Sans doute avait-elle fui ou s'était-elle encore cachée. Sanji soupira et lâcha Pipo.

— Bon, maintenant qu'on est tous là, on peut discuter ?

Pipo s'écroula à terre et son ventre gargouilla bruyamment. Chopper se précipita sur lui et le releva d'un geste précautionneux.

— Mal, grogna le jeune homme au long nez, faim...

Un coup d'oeil entre eux ; Chopper et Sanji se mirent au travail. Le renne plaça Pipo sur un fauteuil, demanda à Ahiru de lui apporter divers instruments et de mener Sanji à la cuisine. Le canard sortit de sous le fauteuil et prit les devants en cancanant.

La cuisine était petite et sobre mais bien fournie en herbes et plantes de toutes sortes. Chopper devait les utiliser pour leurs vertus curatives. Sanji savait son ami végétarien et pensait ainsi ne trouver aucune sorte de viande ; il dénicha pourtant quelques poissons assez frais pour être consommés bien cuits.

— Ils sont à moi, couac ! dit Ahiru en le regardant faire. Le monsieur en a plus besoin que moi, alors tu peux les prendre.

Et elle se rengorgeait, Ahiru, elle donnait l'impression d'être très fière de servir à quelque chose. Sanji sourit et sortit maladroitement un couteau de son étui.

— Bon, on va voir si cette main est encore bonne à quelque chose, dit-il avec détermination. Faudra qu'elle fasse le boulot pour deux mais ça devrait aller.

— Je t'aide ? proposa Ahiru.

— Vaut mieux pas, fit Sanji avec un sourire d'excuse. Je pourrais très bien te confondre avec les ingrédients par habitude.

— Couac !

Ahiru ouvrit de grands yeux effrayés et s'en alla à tire-d'ailes. Ce n'était pas plus mal : elle avait beau être pleine de bonne volonté, Sanji la voyait mal l'aider à écailler les poissons ou à trancher dans leur chair. Et il ne voulait même pas penser à l'effet qu'auraient sur elle les opérations qu'il faisait subir à la volaille qu'il destinait à leurs repas.

Il mit trois fois plus de temps de d'ordinaire : son bras avait quelque peu oublié ce qu'il devait faire, il devait fournir plus d'efforts pour un résultat moindre et surtout il devait innover pour trouver de nouvelles manières d'apprêter des ingrédients à une seule main alors que l'opération demandait ses deux membres en temps normal. Ce fut plutôt instructif, quoique frustrant ; il apprit entre autres à faire jouer de ses pieds et de ses dents en plus de sa main droite. Le couteau entre les dents le ramena au souvenir de Zoro, qu'il chassa vivement pour se concentrer sur les dernières touches du repas.

Au bout d'une demi-heure, Sanji avait réussi à concocter un plat tout à fait délectable de poisson grillé avec riz et accompagnement de légumes. Il se sentait aussi fier que la première fois qu'il avait préparé correctement un soufflé aux morilles. Il décora les plats avec amour et les apporta tous en les faisant tenir en équilibre sur diverses parties de son corps.

Dans la salle de soin, Chopper avait finalement étendu Pipo dans le lit de camp présent. Le blessé était en bien meilleur état qu'à l'arrivée : on lui avait appliqué des bandages, des baumes, Chopper lui préparait un médicament censé accélérer sa guérison, à base d'herbes et d'algues qu'il pilonnait délicatement ensemble pour en faire une fine poudre qu'il mélangerait à la nourriture. Sanji déposa les plats sur un bout de table, prit un siège et entreprit de servir ses amis.

— J'espère que c'est bon, dit-il. J'ai fait avec ce que j'ai pu.

Les deux autres hommes acceptèrent le repas avec des remerciements timorés. Chopper répandit sa préparation sur l'assiette de Pipo qui l'avala sans rien dire.

Ils eurent bientôt apaisé leur faim. Chopper fut le dernier à poser ses couverts ; son front était plissé d'inquiétude. Il leva les yeux vers ses amis et soupira.

Puis il se mit à raconter ce qu'il savait. Pipo l'interrompait de temps en temps pour signaler un détail ou deux qui lui avait échappé ; ce n'était pas très important, d'ailleurs. Sanji fut un auditoire parfait : il hochait la tête quand il le fallait, écoutait sans le couper une seule fois, les yeux rivés sur lui.

Mais sa main tremblait en serrant son genou.

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Le voyage était bien morne depuis que Zoro et Sanji étaient partis en quête de leur trésor suite au défi de Nami. Chopper occupait ses journées comme il le faisait d'habitude, mais il avait la sensation constante que quelque chose manquait. Tout était si calme, si bien rangé ! Le pauvre Luffy déprimait dans son coin ; il n'aimait pas savoir ses amis loin de lui. Chopper le comprenait mais que pouvait-il y faire ? C'était le choix des deux hommes et de toute manière, ce n'est pas comme s'ils ne les reverraient plus jamais. C'était ce qu'il se répétait à longueur de journée mais malgré toute la maturité qu'il essayait d'avoir, leur absence lui pesait quand même sur le coeur.

C'est de la tranquillité de gagné, disait sans cesse Pipo, mais le visage gris qu'il prenait ne trompait personne.

Seules, les deux femmes de l'équipage ne semblaient s'inquiéter de rien.

Ils reviendront bien assez vite, dit en riant Nami, réconciliés et tout. Je suis prête à le parier. Ils ont beau être idiots, ils ne sont pas si idiots au point de garder leur rancune après des semaines de tête-à-tête romantique !

Je vois mal Zoro être romantique, dit Chopper.

Peu importe comment ils se débrouillent, l'essentiel c'est qu'ils se réconcilient et que tout redevienne comme avant. Je n'ai pas envie de revivre leurs disputes stupides de couple !

N'empêche, ils sont mignons, quelque part, fit Chopper en riant. Ils passent leur temps à se faire des bisous quand ils croient qu'on ne regarde pas...

Ne me dis pas que tu vois tout ça ! s'écria Nami. Ces deux-là, je vous jure, ils pourraient faire plus attention...

Ce n'est pas grave. C'est un peu gênant mais en même temps ça veut dire qu'ils sont très amoureux, non ?

Mouais, grogna Nami, si seulement ils pouvaient le comprendre aussi facilement que toi... Ils m'énervent, à se tourner autour comme ça ! Ils ne voient pas que ça cause du souci à tout le monde !

Nami s'énervait, Robin riait en buvant son café. Les deux femmes partaient quelquefois dans de longues conversation sur Zoro et Sanji dont Chopper ne comprenait pas tout le sens ; il savait seulement que Pipo rougissait jusqu'à la pointe des racines en les entendant et leur criait d'aller discuter de leurs « trucs de pédés » ailleurs. Luffy semblait aussi perdu que lui, d'ailleurs.

C'est quoi, un « truc de pédé » ? demanda-t-il un jour en mâchonnant un bout de viande séchée.

Nami rougit et bafouilla de vagues explications sur les relations entre hommes, les baisers échangés et autres choses qui se faisaient sous les draps après l'extinction des feux. Luffy ne comprit pas un mot ; Chopper, qui était un peu plus au fait de l'anatomie humaine et aussi considérablement plus intelligent, saisit quelques bribes et rejoignit Nami dans sa gêne. Robin aidant, il comprit tout ce qu'il y avait à savoir et n'osa plus regarder ses amis dans les yeux pendant au moins une semaine.

Puis, presque un mois après le départ de leurs amis, le Going Merry rencontra une barque seule qui contenait un unique passager.

Zoro.

Il va sans dire que l'excitation fut immédiate. On rapatria le bretteur, on lui fit fête. Nami demanda où se trouvait Sanji, mais Zoro se contenta de sourire énigmatiquement et de citer une île de la Tortue... Comme personne n'ignorait le côté possessif et protecteur de Zoro envers le cuistot, on supposa qu'il allait bien et qu'il était occupé ailleurs, comme la couche d'une belle femme ou un marché fourni en denrées rares. Chopper fut un peu surpris par la nouvelle apparence de Zoro : il avait mis une chemise à fleurs de très mauvais goût et laissé son sempiternel haramaki. Zoro prétexta un accident regrettable qui l'avait taché, on ne lui posa plus de questions. La vie reprit son cours monotone.

Puis, une heure après, alors que Chopper était occupé à piler des morceaux de bonite séchée pour les incorporer à certains de ses remèdes, il entendit un cri strident venant du pont accompagné du bruit d'un objet lourd tombant dans la mer. Curieux, il alla voir, le pilon et le bol à la main.

Ce qu'il vit le mit en état de choc.

Rouge.

Il lâcha son bol, le contenu alla se mêler aux flaques de sang qui couvraient le pont. Zoro se tourna vers lui, un sourire fou sur les lèvres, les yeux emplis de la satisfaction d'une tâche bien remplie. Nami sur le sol, taillée en deux, son sang recouvrant tout, yeux voilés et bouche ouverte en un dernier cri silencieux. Pipo affalé dans un coin, la tête baissée, l'abdomen perforé. Robin se trouvait devant Zoro, les mains mises comme pour lancer une attaque. Elle le vit et lui cria quelque chose qu'il n'entendit pas. Zoro la dépassa en un éclair, se précipita sur lui, Robin qui courait derrière, le sang rouge qui coulait sur ses sabots, tout contre le sol, la vision de Nami, ses yeux vitreux qui le regardaient sans le voir...

Chopper hurla. Zoro abattit son sabre ; le rouge envahit son champ de vision.

Il s'évanouit.

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— Quand je me suis réveillé, j'étais dans un avant-poste de la Marine, en train de me faire soigner par un médecin. Il paraît qu'une femme voilée et en sang m'aurait déposée à l'entrée de leur base et serait repartie aussi vite. C'était sûrement Robin. Comme on ne savait pas qui j'étais, on m'a vite relâché une fois que j'ai été mieux. J'ai passé deux ans à chercher tout le monde, mais j'ai finalement abandonné et je me suis installé ici pour ouvrir un petit commerce et un cabinet médical.

Chopper se tut, la gorge sèche d'avoir autant parlé. Sanji fixait ses chaussures ; les informations se mélangeaient dans sa tête, se superposant à ce qu'il savait déjà pour former un début de vérité. Il avait l'estomac lourd d'avoir mangé alors qu'il n'avait pas faim, et le récit de Chopper lui noua davantage les entrailles.

— Pipo ? croassa-t-il néanmoins. C'est quoi, ton histoire ?

— Un peu pareil, sauf que je suis arrivé plus tôt, chuchota le blessé. J'étais en train de fabriquer une version améliorée de l'arme de Nami quand j'ai entendu un « Plouf ». Comme j'étais à côté, je suis allé vérifier si rien n'était tombé à l'eau et j'ai vu Zoro sur le pont, le bras étendu par-dessus la rambarde comme s'il venait de pousser un truc. Et j'ai entendu les cris de Luffy. Bien sûr, j'ai vite compris qu'il était tombé à l'eau et j'ai voulu aller le chercher, mais je crois que Zoro m'a attaqué, en tout cas j'ai eu vachement mal. La dernière chose dont je me souviens, c'est Nami qui se jette sur lui en hurlant et lui qui la tranche en deux. Après, j'ai eu tellement mal que j'ai perdu connaissance. Je me suis réveillé dans une hutte d'un petit village, sur une île. On m'a dit qu'on m'avait trouvé sur la plage à moitié mort avec une blessure grosse comme ça sur le ventre. Heureusement que je suis solide, hein ?

Un flot de larmes mouillait son visage. Sanji se mordit la lèvre, le coeur lourd.

— Et Robin ? Elle a survécu ?

— Cette femme ne mérite que la mort ! hurla tout d'un coup Pipo en abattant ses poings sur les draps. Elle nous a trahi !

Chopper et Sanji le regardèrent comme s'il était devenu fou.

— Qu'est-ce que tu racontes ? siffla Chopper. Elle m'a sauvé la vie !

— Tu ne connais pas les détails !

— Alors, raconte-nous, le coupa Sanji.

Pipo grinça des dents.

— J'ai passé ces quatre ans à chercher ce qui s'était passé, dit-il. Une organisation appelée « All Game » a surgi et a pris le contrôle de la Route de Tous les Périls. Zoro est devenu Zero à leur compte ; leur As de Carreau. Je ne sais pas ce qui s'est passé mais il a changé de caractère, c'est juste un sale type maintenant. Il est beau, le fier pirate rempli d'idéal !

Sanji fronça les sourcils.

— Ce n'est pas de sa faute, d'après ce que j'ai entendu dire. Il aurait subi un lavage de cerveau.

— Et- toi ! tempêta Pipo. Où tu étais pendant tout ce temps, hein ?

— Dans le coma, fit Sanji d'une voix sèche. Pendant quatre ans. Comme tu vois, ça n'a pas été non plus très rose pour moi.

Il lui montra son bras manquant. Pipo détourna le regard.

— Mais Robin ? intervint Chopper, la voix tremblante. Pourquoi tu as l'air de la détester autant, Pipo ?

— Comment je pourrais ne pas la détester ? Elle nous a trahi, elle aussi ! Elle fait partie d'All Game !

— Je ne te crois pas, fit froidement Sanji.

— Et pourtant c'est vrai ! Elle est leur Dame de Trèfle ou quoi. Elle côtoie tout le temps Zero et ne dit rien. Cette femme ne vaut pas mieux que de la merde. On n'aurait jamais dû l'accepter dans l'équipage !

— Je suis sûr qu'il y a une raison ! s'écria Chopper, au bord des larmes. Je ne veux pas croire qu'elle nous ait laissé comme ça !

Ahiru regardait les trois hommes sans comprendre. L'expression de Chopper semblait la bouleverser ; elle vola sur ses genoux et se blottit contre lui comme pour essayer de le calmer. Chopper lui caressa le haut de la tête d'un air distrait, les yeux rivés sur Pipo.

— J'ai essayé de lui parler, grogna son ami. Plusieurs fois. Elle m'envoyait balader à chaque fois, quand elle ne lançait pas ses hommes à mes trousses. Elle a aidé All Game à gagner sa place actuelle. Quand j'essaie de lui parler de Lufffy et de notre équipage, elle se met à rire avec mépris en disant qu'elle n'avait fait que rester là où elle était en sécurité, mais qu'après elle a trouvé mieux avec All Game. Vous vous rendez compte !

Sanji était tellement perturbé qu'il en oubliait de défendre Robin.

— Cette femme ne mérite que la mort, continua Pipo, elle et Zoro !

— Et après ? chuchota Sanji.

— Quoi ?

— En supposant que tu arrives à les tuer, elle et Zero, tu feras quoi après ? Tu combattras All Game ?

— Je...

— Tout seul ?

— Et pourquoi pas ! explosa Pipo. Puisque je suis le seul à m'en soucier !

— Plus maintenant, dit Chopper.

Pipo le regarda d'un air vide.

— Je suis là, reprit Chopper. Et Sanji aussi. Tu n'es plus seul.

— Mais...

Sanji se leva et se planta devant ses deux amis, le sourire confiant, la pose assurée et surtout, surtout, l'espoir dans le coeur.

— Chopper a raison, même si ça paraît fou sur le coup, dit simplement Sanji. Tous les trois, nous sommes un équipage. Luffy n'est peut-être plus là, mais pas question de laisser son héritage sombrer dans la mer avec lui. Même à seulement trois, même sans Luffy, on reste l'équipage du capitaine au chapeau de paille !

Un silence interloqué se fit. Ahiru regarda tour à tour les visages des trois hommes présents, se demandant sans doute ce qui se passait réellement. Puis, les épaules de Chopper remuèrent, d'abord doucement, comme une brise, pour ensuite danser sous le coup de son rire qui faisait résonner la pièce. Pipo fit la grimace.

— Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle.

Le rire de Chopper s'étrangla peu à peu et des sanglots le remplacèrent.

— Chopper ? s'inquiéta Sanji. Ça va ?

— C'est rien, fit le renne entre deux hoquets, je suis juste tellement heureux de vous revoir enfin... tellement, tellement heureux... j'étais tellement fier de faire partie de notre équipage...

Pipo et Sanji échangèrent un regard. Puis, doucement, d'un commun accord, ils prirent chacun la main de Chopper, gauche et droite, et le serrèrent dans leurs bras.

À suivre dans le prochain thème...

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Un chapitre un peu plus long que d'habitude au vu des révélations en tout genres qui sont faites, et aussi parce que des amis séparés depuis si longtemps qui se revoient d'un coup, ça parle, c'est normal. Courage, les garçons ! Vous y arriverez !

Encore une fois, merci de votre fidélité et à bientôt !