Titre : Rien qu'un baiser,
chapitre 20
Auteur : Mokoshna
Couple : ZoroXSanji
Fandom : One Piece
Rating : M
Thème : 20.
Retour à la maison
Disclaimer : One Piece appartient à Eiichiro
Oda. Je ne fais que reprendre ses personnages pour leur faire faire
n'importe quoi.
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Chapitre 20 : Retour à la maison
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La cérémonie officielle d'ouverture de la Fête de la Musique devait débuter ce soir-là, sur la Grand-Place de Concerto. Que d'animation en cet après-midi ! Les rues étaient déjà noires de monde ; pas un centimètre carré de libre, les arbres, les balcons et même les toits étaient envahis. Des projecteurs partout, des écrans passant des clips musicaux pour faire patienter les personnes déjà entassées sous le soleil, de la musique beuglée par des haut-parleurs placés à chaque intersection, tout cela s'ajoutait au brouhaha des discussions interminables des gens pour donner un charivari abominable, une cacophonie telle qu'elle devait s'entendre sur l'ensemble de la Route de Tous les Périls. Chacun s'était mis sur son trente-et-un ; on attendait avec impatience le signal de départ de la fête.
À dix-sept heures précises, un immense nuage blanc et cotonneux qui traînait depuis plusieurs jours dans le ciel de l'île du Carillon se planta juste au-dessus de Concerto et se mit à pousser des cris de diva, vite relayés par les multiples orchestres de la ville. Quelle ne fut pas la surprise de tous en voyant les volutes de brume disparaître pour montrer ce qui s'y cachait réellement ! Des ventilateurs chassèrent en toute hâte la fumée ; un immense podium porté par des centaines de machines à hélice silencieuses leur fit place, derrière lequel se trouvait un écran géant retransmettant tout ce qui s'y déroulait. On pouvait voir un dirigeable peint aux couleurs de l'île tourner autour du podium volant.
Les cent mille écrans de l'île et l'écran gigantesque qui les dominait tous furent pris d'un sursaut et s'éteignirent d'un coup. Puis, un visage familier fit place à l'écran noir : celui de Leon King qui souriait de toutes ses dents à ses concitoyens.
— Bienvenue à la troisième édition de la Fête de la Musique ! tonna sa voix dans tous les hauts-parleurs de l'île. Je suis fier de vous accueillir tous ici, habitants de Concerto et de l'île du Carillon, touristes occasionnels et honorables invités ! Que votre séjour parmi nous soit agréable et rempli de surprises !
Une acclamation composée de milliers de voix enthousiastes suivit cette annonce. Leon King attendit la fin des cris pour continuer, sur un air naissant de musique classique.
— Les festivités seront rythmées par les concerts donnés sur le Grand Podium qui plane au-dessus de vous. Cependant, n'hésitez pas à vous balader et à écouter ce que notre île a de meilleur à offrir en matière de musique. Et qui sait, peut-être voudrez-vous participer aussi en jouant de votre instrument et en fredonnant vos rengaines ? N'hésitez pas, cette fête est faite pour vous, musiciens professionnels ou chanteurs du dimanche, enfants comme adultes ! Cette fête est dédiée à tous ceux qui comme moi aiment la musique du fond de leur coeur !
On assista à une ovation déchaînée, à des explosions de cris de joie dans tous les coins de l'île. Sur les écrans, le visage de Leon King disparut un instant pour laisser place au drapeau du Carillon, puis un plan large montra ce même Leon King qui s'asseyait sur un siège en face de ce qui ressemblait à un immense orgue aux touches d'ivoire. L'ample manteau en plumes d'autruche blanches du chef de l'île traînait par terre et offrait un contraste saisissant au noir du parquet. Leon fit craquer doucement ses doigts, les yeux rivés sur l'immense instrument en face de lui, puis il se mit à jouer. Ses mains dansaient sur le clavier ; son visage concentré en fascina plus d'un. Les gens se turent et retinrent leur souffle.
Alors, on entendit un tintement d'abord faible, puis, comme en réponse au jeu de Leon, des cloches sonnèrent avec plus de hardiesse jusqu'à former une symphonie de notes harmonieuses.
Mary Belle, emblème de l'île et fierté de tout Carilloneur, chantait au milieu de la foule.
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Sanji se fraya un chemin à travers les spectateurs, espérant regagner la maison de Ken avant de se faire écraser par la foule. Les allées pourtant larges de la ville étaient encombrées d'instruments et de gens, au point qu'on ne pouvait plus marcher droit sans se faire bousculer ou trébucher sur un bout d'archet ou une traîne laissée négligemment à terre. Sanji jura beaucoup entre les dents, mais il n'y avait rien qu'il puisse y faire. Crier sur la foule n'aurait fait que le retarder.
Il avait laissé Pipo auprès de Chopper après lui avoir fait promettre de ne rien tenter de radical avant son retour. Sanji voulait coûte que coûte parler à Robin pour avoir sa version des faits ; et tant pis pour le danger potentiel que cela impliquait. Que pouvait-elle lui faire, d'ailleurs ? Techniquement, il était sous la protection de Ken et de Layla et donc de Leon King. Toute Dame de Trèfle qu'elle était, elle ne pouvait raisonnablement pas rompre le traité de paix qu'All Game avait conclu avec le chef de l'île.
— Couac ! fit la voix étouffée d'Ahiru, coincée sous son haut à capuche. Fais attention, Sanji !
— Désolé, Ahiru.
Le canard s'agita un instant pour se remettre de ses émotions et ne bougea plus. Chopper avait insisté pour que Sanji se fasse accompagner par elle : selon lui, Ahiru était un Canard-Guide qui, une fois qu'il connaissait le bon chemin, ne pouvait se perdre même si la configuration du terrain changeait. Ahiru s'était rengorgée lorsque Chopper l'avait annoncé tout haut. La minute suivante, le renne prenait Sanji à part pour lui avouer qu'en réalité, Ahiru n'était pas très douée et qu'il lui arrivait un peu trop souvent de se perdre par rapport à ceux de son espèce ; c'était d'ailleurs pour cela que sa famille l'avait chassée à coups de bec de leur foyer. Chopper l'avait finalement recueillie et s'efforçait de ménager sa susceptibilité en lui confiant des petites tâches de ce genre. Il avait demandé à Sanji de s'occuper d'elle... tâche que le dandy, serviteur des femmes (et ce, quelle que soit leur apparence), avait accepté de bonne grâce.
— C'est bien par là, Ahiru ? demanda Sanji en regardant autour de lui.
Il reconnaissait vaguement le quartier, mais c'était difficile d'être vraiment sûr avec tout ce qui s'y trouvait. Ahiru sortit un instant la tête et fit un « Couac » approbateur.
— C'est droit devant ! fit-elle, excitée.
Sanji hocha la tête et reprit son chemin. La plume géante du canard dépassait un peu mais il n'y prit pas garde.
Sur le chemin, il cogna une petite fille qui courait en chantant à tue-tête une chanson parlant de fleurs et s'en excusa profusément. La gamine ouvrit de gros yeux en le voyant, sourit de toutes ses dents et lui agrippa le bras.
— Maman, maman, c'est le monsieur ! cria-t-elle.
Sanji la regarda sans comprendre. Une minute plus tard, une accorte dame d'âge mûr se précipita sur eux, le front couvert de sueur.
— Monsieur, comme je suis heureuse de vous revoir !
— Pardon ?
— Vous êtes bien le cousin de Layla, celui qui loge chez Ken ?
Sanji haussa un sourcil suspicieux. Ken lui avait bien dit quelque chose sur les excuses que Layla et lui avaient trouvées pour expliquer sa présence, mais il n'avait pas vraiment écouté... Il le regrettait un peu à ce moment.
— Euh... oui ?
— Dieu soit loué ! Ken est avec vous ?
— Pourquoi il serait avec moi ?
— Mais parce qu'il vous cherchait ! s'écria la dame avec des yeux ronds. Et comme vous avez disparu vous aussi, on a cru que vous étiez au même endroit...
Les yeux de Sanji s'agrandirent d'horreur.
— Ken a disparu ?
— Je viens de vous le dire ! Je crois que je suis la dernière personne à l'avoir vu avec ma petite Kana, chuchota-t-elle non sans fierté. Il m'a demandé si je savais où vous étiez allé et il n'est plus rentré depuis !
— Ça fait combien de temps ? demanda Sanji, paniqué.
— Cinq jours...
— Merci ! cria Sanji en partant précipitamment en sens inverse. Dites à Layla que je vais bien et que je vais chercher Ken !
Il ne vit pas le visage abasourdi de la dame et la moue de l'enfant qui demandait à sa mère si le monsieur était le méchant qui avait enlevé Ken.
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Chopper pila délicatement un bouquet d'herbes sèches dans un bol, ajoutant de temps à autre une ou deux pincées de sel, de minéraux divers et de poivre pour leur donner un goût un peu plus agréable. La poudre qui devait résulter du processus, mélangée à de l'eau, lui servirait à soigner ulcères et infections de peau chez les hommes-poissons. La voix de Pipo lui servait de musique d'arrière-fond.
— Et c'est alors que j'ai sorti mon tromblon, dit-il avec verve, les yeux pétillants. Tu aurais dû voir ça ! Elle faisait cent, non deux-cent mètres au moins ! Et moi, avec mon fier tromblon, je lui ai dit : « Repens-toi de tes crimes, vile Sorcière des Mers, ou tu tâteras de mes balles magiques à la Pipo ! Je peux te dire qu'elle faisait moins la fière, cette criminelle ! Elle a rendu fissa les enfants qu'elle avait enlevés et elle a même promis de dédommager les familles en leur donnant à chacun de son trésor ! Et depuis, toute l'île Arc-en-ciel me traite comme un héros national et ils ont même dressé une statue à mon effigie !
Chopper sourit, hocha la tête et fit tous les signes appropriées pour prouver à son ami son admiration et sa crédulité. Mais en réalité, cela faisait belle lurette qu'il avait perdu son ancienne naïveté et il savait pertinemment que les histoires de Pipo n'étaient, comme son nom l'indiquait, que du pipeau. Mais quoi ? Ce petit mensonge n'était pas grand-chose par rapport aux boniments de Pipo et cela comptait tellement pour lui... C'était comme s'ils étaient revenus à l'époque où leur équipage était encore entier et voguait sur les mers, des rêves pleins la tête.
La clochette de l'entrée tinta soudain, des pas lourds suivirent, et la minute d'après un Sanji essoufflé apparut à la porte. Ahiru cancanait à ses pieds, confuse.
— Chopper ! s'écria le cuisinier. Il faut que tu me ramènes sur la Route des Esprits !
— Sanji ?
— Je t'en prie ! C'est important !
— Calme-toi, intervint Pipo. Qu'est-ce qui t'arrive ?
— Vous vous souvenez de Ken ?
— Le gamin qui t'a recueilli ? L'Enfant-Chance ?
— Oui. Je viens d'apprendre qu'il est parti à ma recherche le jour où j'ai suivi Zero jusqu'ici. Il n'est pas rentré depuis. Si ça se trouve, il est encore là-bas !
Chopper ouvrit des yeux ronds.
— Sur la Route ? Sans guide ?
— Où est-ce qu'il en aurait trouvé un ? Bon sang, il faut aller le chercher !
Chopper lâcha son pilon et se mit à réfléchir.
— On ne sait pas où il est, dit-il enfin. La Route des Esprits est immense, sans parler des alentours... S'il est bien perdu là-dedans, ce ne sera pas facile de le retrouver. En admettant qu'il est encore en vie, bien sûr...
Les yeux de Sanji brillèrent dangereusement.
— Il va bien ! Je refuse de perdre encore un ami ! Tu peux faire quelque chose, non, Chopper ? Tu m'as dit que tu connaissais bien la Route des Esprits !
— La Route, oui, mais ce qu'il y a au-delà, c'est plus compliqué... Je n'ai aucune juridiction ou presque auprès des créatures qui peuplent le Monde de l'Autre Côté.
— Et le kappa de la dernière fois ?
— Il me rend quelquefois service en échange de concombres, mais... Je peux essayer...
Chopper aspira un grand coup, agita ses mains et pria pour invoquer la créature comme le lui avait appris son ancien maître. La zone d'ombre que les kappa utilisent habituellement en guise de porte entre les mondes surgit dans les airs et la tête de la créature en sortit, les yeux hagards.
— Désolé de te déranger encore une fois, dit Chopper. J'ai besoin de trouver quelqu'un qui s'est perdu sur la Route ou dans les alentours.
La créature inclina la tête comme en signe d'incompréhension, son bec expulsa un croassement rauque, très désagréable. Chopper grinça des dents devant son refus.
— Dans ce cas, pourrais-tu m'indiquer où il se trouve ? Je te fournirai une autre provision de concombres en plus de la première !
Le kappa parut y réfléchir, puis il fit claquer son bec. L'accord était passé. Il ajouta quelques sons rocailleux et attendit. Chopper se tourna vers Sanji en soupirant.
— Il ne veut pas chercher lui-même ton ami, ça lui demanderait trop d'efforts surtout s'il est déjà la proie d'autres créatures. Mais il peut mener l'un d'entre nous auprès de de lui, mais juste un parce que plus, c'est trop gros pour lui.
— J'y vais, annonça Sanji. Je suis le seul que Ken connaisse.
Pipo acquiesça vivement dans son lit, le sourire béat de ne plus avoir à risquer sa vie inutilement. Chopper fit la moue.
— Je suppose que c'est la meilleure solution...
Alors que Chopper était en train de réfléchir, Ahiru se jeta brusquement sur Sanji et enfouit son corps sous sa veste.
— Je viens aussi ! s'écria-t-elle, le bec levé avec détermination. Je te guiderais si tu te perds !
— Ahiru, c'est dangereux ! protesta Chopper.
— Je peux l'aider ! Et je ne prends pas de place !
— Mais...
— Tu m'as toujours dit que cela ne servait à rien que je passe mon temps à me cacher derrière les autres, que je devais trouver mon propre courage et ma propre voie dans la vie ! Et là, je veux aider Sanji. Je suis certaine de pouvoir l'aider !
Chopper se tut, trop décontenancé pour répondre. C'étaient là les sages conseils qu'il avait prodigués à Ahiru, au mot près ; pourtant, maintenant qu'il se trouvait mis devant les faits (et le sursaut de courage inattendu d'Ahiru), il ne savait comment réagir. Il l'avait protégée depuis si longtemps, avait fait en sorte qu'elle ne souffre pas trop de son manque de talent en tant que Canard-Guide ! Sanji fit un sourire doux à Ahiru et lui caressa le haut de la tête.
— Je prendrai soin d'elle, dit-il. Et je reviendrai sain et sauf avec Ken.
Il n'y avait plus qu'à s'incliner, si même Sanji s'y mettait. Chopper hocha la tête et lui fit une poignée de main un peu tremblante.
— N'oublie pas ces paroles, dit-il simplement alors que Sanji se dirigeait vers le trou noir.
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Le sentiment oppressant était toujours là, en plus amplifié peut-être du fait de leur éloignement de la route. Sanji avait du mal à respirer et ne voyait guère à plus de quelques pas. Devant lui, le kappa marchait tranquillement, pas le moins du monde affecté par les ténèbres et le silence. La lanterne qu'il tenait à bout de bras s'agitait doucement, comme sous l'effet d'une brise. Pourtant, il n'y avait pas un souffle de vent, pas une lumière à part la lueur faible de la lanterne.
— Tu es inquiet ? fit Ahiru en sortant la tête de l'avant de sa veste.
— Cet endroit me fout la chair de poule, ouais. Ça ne te fais rien, à toi ?
— Je m'y suis habituée avec le temps, dit-elle. Mais c'est vrai que je n'aimerais pas y rester trop longtemps. Y'a de quoi vous rendre fou. Sans parler des créatures qui y vivent...
— Tu es sûre que ce kappa nous mène au bon endroit ? l'interrompit-il en chuchotant. Si ça se trouve, il veut juste nous attirer dans un coin pour nous bouffer...
— Il ne ferait pas ça. C'était une créature attachée au maître de Maine.
— Son maître ? Le docteur Hiluluk ?
Ahiru parut interdite.
— Je ne connais personne de ce nom, qui c'est ?
— Le mentor de Chopper... enfin Maine. Il ne t'en a jamais parlé ?
Le canard baissa les yeux.
— Il ne me parle jamais de sa vie avant notre rencontre, dit-elle. Je ne savais même pas que son vrai nom était Chopper...
Une larme coula dans le coin de son oeil. Sanji soupira.
— Je suppose qu'il ne voulait pas se rappeler de mauvais souvenirs, dit-il. C'est peut-être pas plus mal. Comme ça, il peut commencer une nouvelle vie, non ?
— Mais c'est quand même une part de lui !
Sanji sourit doucement.
— Ahiru, est-ce que tu aimes Chopper ? demanda-t-il en mettant le plus de douceur possible dans sa voix.
Le canard rougit brusquement.
— Tu... tu... tu... comment ?
— Héhé... ça ne se voit peut-être pas, mais je suis un expert de l'amour !
— Ce n'est pas important, dit-elle. Je veux juste qu'il soit heureux. Il a été très, très heureux en te revoyant, avec Pipo. Rien que pour ça, je ferai n'importe quoi pour vous aider !
Sanji lui fit un sourire doux.
— T'es vraiment un chouette canard ! s'écria-t-il.
— Couac !
À ce moment, le kappa s'arrêta net et poussa un cri strident. Sanji était sur le point de demander à Ahiru des éclaircissements sur ce mystérieux maître de Chopper ; il oublia vite sa question.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Il dit que le garçon est dans cette direction, fit Ahiru dans un souffle. Mais une porte bloque le passage.
— Une porte ?
— Une de celles qui amènent dans un autre endroit.
— On ne peut pas la contourner ?
— Pas celle-là. Il y a plusieurs types de portes dans le Monde de l'Autre Côté. Celles qu'on peut dépasser, celles qu'on peut traverser, celles qu'on doit contourner et celles qui nous mènent à un autre monde qu'on doit traverser pour pouvoir accéder à la sortie. Cette porte en fait partie.
— Une porte chiante, quoi ? grogna le pirate. Mais je ne comprends pas. Y'en a beaucoup, comme ça, sur le chemin ? Comment ça se fait qu'on puisse les dépasser sans problème ?
— Tout le Monde de l'Autre Côté peut être utilisée comme Route des Esprits, lui répondit Ahiru. Cela dépend du chemin qu'on a emprunté et de l'endroit où l'on veut aller. Généralement, quand on entre ici, on définit à l'avance un chemin jusqu'à la bonne sortie et les portes qu'on rencontre sur la Route ne sont pas des vraies, on ne peut pas les utiliser comme ça. Ce sont des fantômes de portes, si tu veux.
— Charmant, grogna Sanji. Mais attends un peu, le chemin se forme tout seul à partir du moment où on sait où on va ?
— Oui.
— Alors pourquoi il n'y en a pas devant nous ?
— Je sais pas. Je vais demander.
Ahiru poussa une série de cris en direction du kappa ; celui-ci lui répondit de sa voix rauque.
— Il dit que le but de notre route est le garçon, et le garçon ne sait pas où il est. Il peut nous guider vers lui grâce à ses sens mais tant que le but de la Route n'est pas défini elle ne peut pas se former. C'est pour ça qu'on est dans le noir.
— C'est dingue, chuchota Sanji. Il peut faire ça ?
— Les kappa sont des créatures très respectées du Monde de l'Autre Côté, dit Ahiru, parce qu'ils peuvent voyager partout avec leur lanterne magique même quand la Route n'est pas tracée. Et ils peuvent en créer presque quand ils veulent. Le problème, c'est que c'est difficile de les convaincre de le faire... Ils sont plutôt paresseux, tu vois ?
Sanji hocha la tête, un peu dépassé par le flot d'informations qu'il recevait.
— Chopper a fait un sacré bonhomme de chemin pendant que je dormais, pas vrai ? fit-il un peu tristement. Ok, advienne que pourra. J'espère que ça ne prendra pas trop longtemps.
— Ce n'est qu'une allée qui passe à travers cet autre monde, dit Ahiru, confiante. Les gens qui l'habitent ne nous voient même pas et ils ne peuvent pas non plus nous toucher. On est sur un autre plan.
— Tant mieux, soupira-t-il.
Le canard poussa d'autres cris en un langage incompréhensible par Sanji, puis le kappa s'accroupit et claqua du bec. Aussitôt, une porte en bois toute simple apparut devant eux. Leur guide croassa quelque chose.
— Il dit qu'il faut juste passer par-là et aller tout droit jusqu'à ce qu'on trouve une autre porte identique, traduit Ahiru. Il va nous attendre ici parce qu'il faut garder la porte tangible. Le garçon est de l'autre côté.
— Ok, merci, kappa, fit Sanji en tournant la poignée.
La porte s'ouvrit sans bruit, laissant passer un rai aveuglant de lumière. Sanji cligna des yeux un instant, puis il franchit le seuil sans hésiter. La porte se referma doucement derrière lui.
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Zoro ouvrit les yeux et bailla. L'image de la mer, la sensation du vent sur sa peau, l'odeur des embruns et du sel l'assaillirent de nouveau. Le petit radeau de fortune sur lequel il se trouvait n'avait pas l'air d'avoir avancé depuis la veille, quand il avait finalement succombé à la fatigue et s'était endormi (mais bon, il était difficile de dire avec exactitude ce qu'il en était vraiment : il avait très bien pu être emporté par le courant pendant son sommeil). Il se leva, s'étira pour se défaire de la langueur dans ses membres et alla boire une minuscule gorgée d'eau dans le tonneau qu'il avait emmené avec lui. Tant qu'à faire, il vérifia l'état de ses provisions : le niveau de l'eau avait baissé de moitié et les vivres se réduisaient à quelques morceaux de viande séchée et deux-trois pommes de terre germées. Il ne s'était pas lavé depuis une semaine et ses vêtements empestaient déjà ; le haut de la tête lui démangeait furieusement. Il la passa dans l'eau de mer.
— Saleté de traversée, fit-il alors que son ventre criait famine. Pourquoi personne ne m'a dit que ce serait aussi long ?
À quinze ans, il s'était jugé assez mûr pour tenter un tour du monde en vue de trouver et d'affronter les plus grands épéistes. Il n'avait pas de temps à perdre s'il voulait devenir le meilleur manieur de sabres de tous les temps. Son maître l'avait renvoyé en lui disant qu'il n'avait plus rien à lui apprendre ; encouragé par ces paroles, il avait décidé de tenter sa chance à plusieurs grands tournois de sabres qui se déroulaient sur l'archipel des Lamas, dans West Blue.
Seulement, il n'avait pas assez d'argent pour se payer le billet pour la traversée. Donc ni une ni deux, il avait acheté des vivres et des cordes, il s'était rendu dans une forêt proche et avait coupé de quoi se fabriquer un radeau qu'il avait assemblé en un tour de main. Un vieux marin lui avait indiqué la direction générale de l'archipel des Lamas depuis le port de départ ; il avait embarqué en s'en remettant à sa chance.
Une semaine avait passé et il n'avait pas vu le moindre signe de terre depuis son départ.
— Bon, au boulot, dit-il à voix haute.
Il attrapa les rames rudimentaires qu'il avait taillées lui-même et se mit à pagayer en rythme, les yeux fixés vers l'horizon.
Une heure se passa bien ainsi. Il ramait, le temps était splendide, le paysage monotone. La faim lui tiraillait le ventre mais il la faisait taire en marmonnant et en mâchant un morceau de cuir âpre.
Soudain, quelque chose changea dans l'atmosphère. Zoro s'arrêta de ramer, huma l'air. Le vent était tombé brusquement, alors qu'il lui sifflait aux oreilles la seconde précédente. Il regarda la mer. Les vagues léchaient le bord de son radeau, comme si les courants venaient de tous côtés... Puis, sans prévenir, l'embarcation trembla et il dut s'accrocher pour ne pas tomber dans l'eau. Au loin, Zoro entendit alors un clic, comme le bruit d'une serrure que l'on vient d'ouvrir, un courant d'air froid lui battit les tempes. Son radeau vibra ; la mer s'agitait de manière inhabituelle.
Zoro écarquilla les yeux. Une longue traînée d'écume bouillonnante s'était brusquement formée sur l'océan et son radeau se trouvait en son centre ; pire, il était emporté par un courant puissant qui le précipitait dans une autre direction que celle qu'il voulait prendre ! Affolé, il se mit à pagayer à toute vitesse, sans résultat ; l'étrange route tracée en blanc refusait de le laisser partir. Le vent était si froid qu'il avait la chair de poule. Il jura.
— Zoro ? fit alors une voix masculine derrière lui.
Il se retourna vivement, mais il n'y avait personne... Entendait-il des voix, en plus de voir de drôles de choses ? C'était peut-être le manque de nourriture ?
Un souffle chaud, sur sa nuque ; le toucher délicat d'une main fine sur sa joue. Zoro sursauta, agita l'air de ses bras sans rien rencontrer, chercha tout autour de lui. Il hurla et voulut attraper ses sabres pour se défendre de cet adversaire invisible.
La sensation brûlante de la chair contre ses lèvres ; une inhalation, son nom chuchoté doucement, si faible, si irréel... si familier. C'était impossible, il n'avait jamais embrassé personne de sa vie... Un baiser ? Mais personne ne se tenait en face de lui, personne de visible, de palpable ! Et pourtant, la sensation était bien là, ces lèvres qui caressaient les siennes, cette langue qui frôlait l'intérieur de sa bouche...
— Montrez-vous, qui que vous soyez ! hurla-t-il en brandissant ses sabres. Je sais que vous êtes là !
Sa peau était encore prise de frissons au souvenir du toucher fugitif ; son esprit troublé avait du mal à se souvenir des techniques qu'il avait apprises avec son maître. L'écume sous le radeau bouillonna plus fort, le vent rugit jusqu'à lui assourdir les tympans, il avait du mal à tenir encore debout.
Tout s'arrêta d'un coup. La mer était telle qu'il la voyait depuis une semaine, calme, bleue jusqu'à l'infini ; le chemin d'écume avait disparu. Rien ne laissait deviner qu'il y ait eu quoi que ce soit d'anormal à cet endroit. Zoro cligna des yeux, abasourdi, les sabres toujours à la main. Devant ses yeux, une terre lointaine se découpait sur l'horizon.
— Qu'est-ce que...
Un cri fut poussé dans son dos, un craquement sinistre, le bruit métallique de dizaines de sabres qu'on sort de leurs fourreaux. Un navire se trouvait tout près de lui ; trop près. Zoro déglutit et se retourna.
Une frégate à l'apparence sinistre était apparue là comme par enchantement. La coque était noire, la proue était noire, les voiles blanches avaient en leur centre un unique carreau rouge. Le même motif flottait fièrement sur l'étendard situé au sommet du mât principal.
— Et merde, murmura Zoro.
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Le coeur de Sanji battait à tout rompre, ses mains étaient moites, son souffle saccadé. Ahiru le regardait de ses yeux grands yeux humides ; il se mordit la lèvre jusqu'au sang pour s'éviter de pleurer. La porte de sortie était devant lui et il avait la main posée sur la poignée, sans avoir la volonté de la tourner. Autour d'eux, la mer était redevenue calme. Sanji avait l'impression que sa tête allait exploser, et ce n'était pas à cause de la vision de la route incongrue qu'ils avaient dû prendre. Même le fait de se savoir marchant sur l'eau ne le troublait pas autant que la rencontre qu'ils avaient faite un peu plus tôt.
— C'était lui... c'était Zoro ! s'écria-t-il.
— Couac ? fit une Ahiru confuse.
— Comment ? J'ai cru que c'était lui, mais... il était plus jeune et... comment cela est-il possible, Ahiru ?
— C'était... l'homme qui est sorti des ténèbres ? Celui qui fait peur et que Maine n'aime pas ?
— Oui... non... c'était avant...
— C'est peut-être un souvenir, dit-elle. Ou alors on est passé dans le temps.
— Tu disais que tout ce qui n'était pas notre but, on le traversait sans problème !
— Ben oui, mais ça reste quand même un chemin créé par des êtres surnaturels, fit Ahiru en secouant la tête. Même si en général il ne se passe rien, il arrive qu'il y ait des interférences. C'est comme pour les fantômes.
Les yeux de Sanji s'emburent de larmes. Il les essuya d'un geste rageur.
— Alors c'était bien lui, chuchota-t-il. Avant qu'on ne se rencontre...
Ahiru s'agita et tira sur le col de sa veste avec son bec.
— On doit aller chercher ton ami, fit-elle avec impatience. Le kappa ne restera pas très longtemps à son poste, et c'est le seul qui peut nous faire traverser les portes !
Sanji sursauta.
— Attends... tu veux dire qu'au retour, on devra repasser par là ?
— Sans doute, mais...
— C'était chez moi, chuchota le pirate. Pendant un instant, j'étais de retour à la maison.
Il ricana.
— Peut-être un peu trop tôt, en fait... Dis-moi, Ahiru, tu crois que tu pourrais me ramener ici plus tard ? Quand Ken sera en sécurité avec les autres ?
Ahiru secoua la tête.
— Je ne sais pas, c'est compliqué...
Sanji ferma les yeux et tenta de remettre le calme dans son esprit. Il avait vu Zoro, il l'avait embrassé ! Même si cela n'avait été qu'un court instant, la sensation des lèvres du bretteur lui avait fait oublier sa mission et ses soucis actuels. Il aspira de l'air à grandes goulées jusqu'à ce que son coeur retrouve son battement cardiaque habituel.
Et tourna la poignée.
À suivre dans le prochain thème...
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Hum... Ce chapitre m'a donné plusieurs pistes d'écriture pour la suite, c'était assez intéressant. J'ai de quoi remplir les dix chapitres qui restent !
Encore merci pour votre fidélité et comme toujours, n'hésitez pas à me faire part de vos réactions. C'est quelquefois à leur contact que je trouve de nouvelles sources d'inspirations ou des idées différentes !
