Titre : Rien qu'un baiser, chapitre 21
Auteur : Mokoshna
Couple : ZoroXSanji
Fandom : One Piece
Rating : M
Thème : 21. Violence ; pillage ; extorsion
Disclaimer : One Piece appartient à Eiichiro Oda. Je ne fais que reprendre ses personnages pour leur faire faire n'importe quoi.

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Chapitre 21 : Violence ; pillage ; extorsion

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La porte s'ouvrit en grinçant. Sanji déglutit, un peu inquiet ; quelles autres surprises l'attendaient encore de l'autre côté ? Les révélations de tantôt, la confrontation furtive avec ce Zoro rajeuni avaient un peu ébranlé sa foi en la réussite de leur mission. Il ne fallait pas qu'il fasse d'erreur ; la vie de Ken et celle d'Ahiru étaient en jeu. Un rai de lumière aveuglante les illumina un instant. Sanji cligna des yeux et fit plusieurs pas en avant, les dents serrées.

Il fut happé dans une étreinte chaleureuse. Une ombre venait de lui sauter dessus ; des bras s'étaient enroulés autour de son cou. Sanji écarquilla les yeux, tâta la tête du garçon pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. C'était bien Ken. Son ami fut pris d'un sanglot.

— Enfin, je te retrouve ! Je t'ai cherché partout !

Sanji lui fit un sourire timide, agrémenté d'une tape hésitante sur l'épaule.

— Eh, tu vas bien, Ken ? J'ai eu une de ces frousses en apprenant que tu t'étais aventuré ici !

Ken secoua la tête d'un air soulagé.

— Je vais bien, grâce à Oeil-de-Bois.

Sanji fit une grimace étonnée.

— Oeil-de-Bois ? Il est là ? Où ?

Il scruta les ténèbres alentour, en vain. La route s'arrêtait brusquement derrière Ken. Sanji l'observa d'un peu plus près : il portait les mêmes vêtements que la dernière fois où il l'avait vu, aucune blessure ne semblait couvrir son corps. Pourtant, quelque chose avait changé, il en était sûr.

— Tu as l'air... différent, en quelque sorte, siffla-t-il.

— C'est grâce à Oeil-de-Bois, soupira Ken. Je t'expliquerai plus tard, pour l'instant il vaut mieux sortir d'ici au plus vite. Tu ne peux pas savoir à quel point je serais heureux de revoir la lumière du jour ! Ces ténèbres sont étouffantes.

Sanji hocha la tête et lui emboîta le pas tout en s'assurant qu'il le suivait à distance raisonnable.

— Par là... il faut passer à travers cette porte, puis on tombe sur un autre monde qu'il faut traverser en marchant sur l'eau.

— Sur l'eau ?

— Ouais. Le chemin passe sur la mer. C'est bizarre, mais on s'y fait vite, en fait. Il suffit juste de se dire que ça ne marche pas pareil que chez nous.

Ken éclata de rire. Cela faisait tellement longtemps ! Qu'était-il donc arrivé pour que cela opère un changement aussi radical ? Le Ken qui avait accueilli Sanji à son réveil était aigri, empli de colère et de frustration. Ce Ken-là ressemblait déjà plus au souvenir qu'il s'en était fait, lors de leur court voyage en partance de l'île de la Tortue : un garçon confiant et optimiste, qui croyait en l'avenir. Une sorte de halo semblait l'entourer ; Sanji préféra garder ses questions pour quand ils seraient en sécurité. Pas question de rester plus que de nécessaire dans cet endroit.

La porte s'ouvrit de manière tout aussi désagréable qu'à l'arrivée. Sanji fut de nouveau happé par le courant de lumière ; aucune surprise de ce côté-là. Ahiru agita ses ailes avec enthousiasme, sans doute rassurée de rentrer enfin. Ken lui tenait la main et se trouvait juste dans son dos.

Mais cette fois, la lumière était rouge.

La dernière chose que Sanji entendit avant de se retrouver aveuglé fut le cri paniqué d'Ahiru.

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Les Carreaux étaient une sacrée bande de sadiques, il n'y avait pas à en douter. Zoro cracha le sang qu'il avait en surplus dans la bouche et grogna de douleur. Le moindre de ses muscles était en feu à cause de la séance d'étirement qu'il avait dû subir ; ses poumons protestaient à force d'avoir été mis à rude épreuve avec les multiples immersions dans l'eau auxquelles il avait été soumis. Trois de ses doigts au moins étaient brisés, à en juger par les boursouflures violacées qu'il pouvait voir sur ses mains. Son genou droit était dans un sale état et il avait perdu assez de sang pour remplir un baril de rhum.

— Alors, on s'amuse, petit ? ricana son bourreau attitré, un certain « Dix de Carreau ». Ça faisait un bail qu'on avait pas eu de jouet aussi résistant et têtu que toi, ça change de toutes ces poules mouillées de marins qui sillonnent les mers...

Son vis-à-vis cracha au sol une glaire aussi noire que du charbon, résultat de dizaines d'années à chiquer du tabac de mauvaise qualité. Zoro lui lança un regard mauvais.

— Va... crever...

Dix de Carreau éclata d'un rire malveillant tout en brandissant une tige de métal rougie qui se finissait en forme de carreau. Voulait-il marquer Zoro au fer, comme on le ferait d'une vulgaire pièce de bétail ? Zoro se débattit un peu, en vain ; pourtant, il sentit la corde céder sur sa peau, de manière quasi imperceptible...

— T'es mignon, gamin, siffla son bourreau avec une pointe de tendresse dans la voix. Ce sera d'autant plus amusant de te briser...

Il se rapprocha de sa victime, la main tendue, le sourire mauvais. Zoro retint son souffle, s'attendant à recevoir un autre coup ou à sentir sur sa peau la morsure brûlante du tison.

Des cris retentirent à ce moment précis ; Dix de Carreau retint son mouvement et regarda en direction du bruit, la bouche étirée en un rictus de contrariété. Plusieurs matelots braillaient si forts qu'on pouvait sans doute les entendre dans tout West Blue.

— Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? hurla-t-il. On peut même plus torturer tranquillement sur ce bateau ?

La porte de la cale s'ouvrit en grand et un marin essoufflé apparut à l'embrasure, faisant se retourner Dix de Carreau. Zoro en profita pour vérifier en vitesse l'état de ses liens. La corde enroulée autour de ses mains avait été à moitié usée par ses mouvement erratiques lors des séances de torture ; encore un peu et elle cèderait... Ni une ni deux, il y mit les dents avec le zèle de l'homme sur le point de perdre la vie et rongea.

— Encore le même phénomène ! brailla le matelot qui avait si bien détourné l'attention de Dix de Carreau. La route blanche sur la mer !

— Et vous avez besoin de faire tout ce boucan ? fit un Dix de Carreau furibond. On l'a vu une fois, on l'a vu cent fois !

— Mais c'est pas pareil ! Cette fois-ci, elle était rouge ! Et quelqu'un en est sorti !

La corde tomba à terre avec un bruit sourd.

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Sanji grogna en se massant l'arrière-train, furieux de s'être laissé séparer de Ken et d'Ahiru. Il ne savait pas exactement ce qui s'était passé... Il tenait la main de Ken et Ahiru était installée confortablement entre sa veste et son torse ; il n'avait pas spécialement hâté le pas. La lumière qui les avait engloutis était rouge, mais il avait préféré ne pas se poser de questions... puis il était tombé. Droit sur le pont d'un navire à la coque noire. Il avait immédiatement été encerclé par une centaines de matelots armés jusqu'aux dents et prêts à l'écorcher vif au moindre geste suspect de sa part. Un coup d'oeil rapide autour de lui l'avait horrifié : un immense carreau sinistre ornait les voiles du bateau, les marins qui l'environnaient portaient tous cette marque honnie... Il se mit en garde, bien décidé à combattre fièrement pour sa vie (ou au moins en emporter quelques-uns avec lui). Il était un membre de l'équipage de Luffy, que diable ! Ce n'étaient pas quelques sous-fifres ornés de signes de cartes à jouer qui allaient l'intimider aussi facilement. Lui aussi, il avait sa fierté de pirate.

Un rire tonitruant retentit alors, faisant frissonner les matelots qui l'entouraient. Sanji haussa un sourcil interrogateur.

— Décidément, les surprises n'arrêtent pas de pleuvoir aujourd'hui ! s'écria la voix qui avait ri d'une manière aussi peu élégante. Avec tout ça, si on ne trouve pas ce qu'on cherche !

Sanji se tourna vivement en direction de la voix, le bras et les jambes tendues par la perspective d'un combat. Et sursauta.

— So... Sora ? fit-il avec hésitation.

Son amie se trouvait là, aussi jeune et fraîche que dans son souvenir. Assise sur un trône serti de gemmes multicolores, elle paraissait minuscule en comparaison du géant qui se tenait derrière elle, la bouche tordue en un rire carnassier. Sora agita la main et le géant se tut.

Sanji écarquilla les yeux, pas peu surpris par cette nouvelle information. Que se passait-il donc ? Pourquoi Sora se trouvait-elle avec les Carreaux ?

— Tiens, vous connaissez mon nom ? fit-elle d'une voix fluette, un sourire amusé sur les lèvres. Flattée, vraiment.

— Vous le connaissez, capitaine ? grogna le géant.

Ses dents pointues ne servirent pas à rassurer Sanji. Aussi massif que pouvait l'être un représentant de son espèce, il portait une énorme peau de lézard en guise de vêtement, qu'un peintre maladroit avait décoré d'un carreau rouge un peu de travers. Sora gloussa et secoua la tête, ce qui rendit Sanji encore plus confus. Le costume de capitaine pirate qu'elle portait, violet et or, changeait singulièrement sa physionomie, la rendait plus petite et plus fragile encore. Comme une enfant qui s'était déguisée en adulte.

— Jamais vu, et pourtant je me souviens de tous les ploucs qui ont croisé ma route, dit-elle. Il a dû entendre parler de moi quelque part.

Le géant poussa un autre rire gras.

— Sûrement, qui n'a pas entendu parler de Sora Les-Mains-Rouges, la terreur d'All Game ?

— Dans le Nouveau Monde, peut-être, ricana Sora, mais ça m'étonnerait que ces péquenots de West Blue savent même qui nous sommes.

Elle pencha la tête sur le côté et... disparut. Sanji cligna des yeux ; une main froide se posa sur son cou.

Sans qu'il sache comment, la jeune fille s'était glissée derrière lui et lui étreignait la gorge.

— Je me sens de bonne humeur, fit-elle d'une voix coquine, et tu es plutôt mignon. Si tu me donnes une bonne raison d'être là je te laisserais peut-être la vie sauve assez longtemps pour que tu puisses faire une prière.

Réfléchir, réfléchir... Sanji balaya la scène d'un regard. Il n'avait aucune chance contre tout l'équipage dans son état actuel et en plus, la perspective de se battre avec Sora ne l'enchantait guère... Mais comment faire ? Et où étaient passés Ken et Ahiru ?

La pression sur sa gorge s'accentua.

— Je m'appelle Sanji, dit-il précipitamment. Je suis là pour m'enrôler dans votre organisation. On m'a dit qu'il y avait une place de libre ?

— C'est une question, ou une requête ?

— Une requête ?

La jeune fille le toisa longuement. Sanji déglutit ; il lui fallait garder son calme, ne pas montrer qu'il ne savait absolument pas de quoi il parlait...

— Un handicapé ? fit-elle enfin en désignant sa manche vide du menton.

Sanji fit une grimace contrarié.

— Je sais me battre, dit-il avec conviction. Et je n'ai pas besoin de mes deux bras pour ça.

Sora rit de bon coeur ; ses épaules s'agitaient de manière adorable.

— Vraiment ?

Le reste de l'équipage partit aussi dans un rire bruyant qui dura deux bonnes minutes. Sanji ne sourcilla pas.

— Dans ce cas, pourquoi ne pas me le prouver ? continua Sora une fois qu'elle eut dominé son hilarité. Paladran !

Un homme sortit alors de la foule en se passant la langue sur ses lèvres desséchées. Sanji remarqua d'emblée qu'il faisait partie de la famille des hommes-poissons. Un requin, à n'en point douter ; son énorme museau brillant reniflait à tout-va de façon peu ragoûtante. Sanji prit une pose de combat. Enfin, un peu d'action ! Ses jambes commençaient à lui démanger.

— Un petit échauffement avec notre Cinq de Carreau, ça te dit, brave guerrier ? ricana Sora. Pour voir si tu es aussi fort que tu le prétends.

Le reste de l'équipage forma un cercle autour d'eux, encourageant leur champion de la voix et criant des insanités à Sanji. Le dénommé Paladran semblait ravi à l'idée d'avoir été choisi. S'il était comme ces tordus qu'il avait affrontés à Arlong Park pour les beaux yeux de Nami, ça devait être un sacré cas de sadique. Paladran cracha sur le côté et fit claquer sa mâchoire, qu'il avait bien fournie en dents acérées. Sanji testa son équilibre du bout des pieds. Son centre de gravité s'était fortement déplacé depuis qu'il n'avait plus son bras ; il devait en tenir compte. Pas question de s'appuyer sur ses deux membres pour soutenir le poids de tout son corps comme il l'avait fait dans le passé. Il lui fallait apprendre très vite à ne plus compter que sur son seul bras droit. Heureusement qu'il avait fait la cuisine un peu plus tôt, tiens ! Certes, ce n'était pas vraiment la même chose qu'un entraînement en bonne et due forme, mais au moins il avait pu tester les limites d'utilisation actuelles de son bras valide.

Il ne restait plus qu'à savoir les repousser suffisamment pour gagner.

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Zoro bondit sur Dix de Carreau et lui asséna un coup de l'épaule en priant pour qu'il lui reste assez de forces pour le renverser. Pris par surprise, le pirate cria et tomba lourdement sur le matelot qui se tenait devant lui. Le prisonnier en profita pour sauter par-dessus le tas de pirates et prendre les jambes à son cou.

Où aller ? Il n'en était pas sûr. Un escalier s'ouvrait devant lui ; il s'y précipita à toutes jambes, ignorant les multiples douleurs qui lui vrillaient la chair et les os. Chaque chose en son temps ; il aurait tout l'occasion de souffrir du résultat des tortures infligées sur lui après s'être sorti de cette situation. L'escalier menait directement sur le pont. Jamais il ne fut aussi heureux de revoir la mer, même s'il n'y avait aucune trace de terre à l'horizon.

Un marin poussa un cri ; l'avait-on repéré ? Zoro se traîna du plus vite qu'il put vers le bastingage. Il pouvait entendre d'autres cris se joindre au premier. Cela venait de plus loin ; le bruit d'une foule encourageant un combat de l'autre côté du bateau. Tant mieux. Si l'attention du gros de l'équipage était ainsi attirée ailleurs, cela n'en faciliterait que davantage son évasion.

Un bruit de pas sourds complété de jurons se fit entendre dans son dos. Dix de Carreau surgit de la cale, l'air furieux.

— Sale fils de pute ! hurla-t-il. Tu vas payer ! Je vais te donner à bouffer aux requins !

Zoro prit les jambes à son cou, l'attention partagée entre le bastingage qui se rapprochait et Dix de Carreau qui était à ses trousses. Il y était presque ! Plus que dix pas, plus que cinq pas, et à lui la liberté !

Si concentré qu'il était sur ces deux choses, il n'entendit ni ne vit le fouet claquer à sa droite. Ses jambes furent happées en arrière et il retomba lourdement sur le pont. Derrière lui, Dix de Carreau jubila.

— Bien joué, Sally ! criait-il. C'est bien digne de ma Neuf !

Il se précipita pour relever Zoro et lui asséner un coup sur la face. Le jeune garçon geignit ; il venait d'avoir la mâchoire broyée.

— Doucement, Argo, fit une voix féminine si douce que Zoro crut avoir rêvé. Ne l'abîme pas trop, on pourrait en avoir encore besoin.

Argo cracha sur Zoro.

— Cette merde ? Tu veux en faire quoi ? Un de tes cobayes, encore, je parie ?

— Exactement. Il m'a l'air assez résistant. Il devrait pouvoir tenir plus longtemps que les autres. Ça, si tu ne le casses pas avant.

Zoro leva les yeux, prêt à lutter encore. Ce qu'il vit le frappa de stupeur : une jeune femme blonde se tenait devant lui, ses grands yeux bleus fixés sur sa silhouette tremblante. Il put voir en leur sein une lueur cruelle qui ne lui plut pas du tout.

— Et les autres ? continua Argo sans se soucier de lui. Ça m'étonne que personne ne soit encore venu...

— Il sont à l'avant, en train d'assister au combat de ce nouveau contre Paladran.

— Encore un autre ?

— Oui, mais Sora a décidé de le laisser libre parce qu'elle le trouvait sans doute à son goût. Tu la connais, elle est bizarre quand elle s'y met. Il a demandé à faire partie de la bande. À l'heure qu'il est, il doit être en train de se faire dévorer tout cru par Paladran, le pauvre petit.

Argo éclata de rire.

— À d'autres ! Comme si t'étais capable de faire preuve de pitié !

Le sourire que Sally fit était d'une extrême douceur ; Zoro frissonna. Il n'y avait rien de naturel dans une telle expression, surtout au vu des circonstances. Elle se tourna vers lui, mouvements lents et air aguicheur, et lui saisit le bas du menton d'une poigne ferme. Zoro hurla de douleur.

— Ce gamin sera un excellent spécimen, dit-elle d'une voix suave. J'ai l'instinct pour ce genre de choses.

— On va l'apporter à Sora, alors ?

— Bien entendu. On ne fait jamais rien sans en parler au patron, c'est la règle.

— Ouais, ouais... M'énerve, cette gamine. Un jour, je la remettrai à sa place.

Le sourire de Sally s'élargit.

— Chaque chose en son temps, mon ami, chaque chose en son temps...

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Paladran « Cinq de Carreau » s'écroula à terre, la mâchoire déboitée et les yeux exorbités. La plupart de ses membres formaient un angle étrange. Un silence pesant se fit sur le pont : les marins fixaient Sanji comme s'il était un monstre sorti de la mer, bouches grandes ouvertes cheveux dressés par la peur. Seule, Sora éclata d'un rire ravi.

— Bravo, fier combattant ! cria-t-elle à Sanji. T'es vraiment pas une mauviette !

Sanji se releva lentement et fit un sourire railleur. Il s'était légèrement foulé la cheville en affrontant Paladran, mais à part cela il était encore vaillant et prêt à continuer à se battre au cas où Sora ne respecterait pas les termes de leur contrat. Il trouvait étrange de devoir se méfier de la jeune fille, mais après tout si elle était bien une Carreau... et les sosies, ça existait, il était bien placé pour le savoir avec Leon King.

Sora rentra dans le cercle de combat et se dirigea vers lui à pas lents. Allait-elle se mesurer à Sanji à présent qu'elle savait qu'il n'était pas aussi inoffensif que son apparence le laissait croire ? Sanji se mit sur ses gardes.

À sa grande surprise, la jeune fille le dépassa à toute vitesse et se saisit de Paladran qui était resté inconscient. D'un geste souple du bras, elle le souleva et le jeta par-dessus bord, aussi loin que possible de leur navire. Le corps de l'homme-requin atterrit dans la mer en créant une immense colonne d'eau. Puis il n'y eut plus rien.

— Il a dû couler à pic, commenta le géant. Dommage, c'était un bon combattant.

— Je ne veux pas d'un minable qui se fait battre par le premier cul-de-jatte venu, dit Sora en s'essuyant les mains sur son costume.

— Hum... techniquement, un cul-de-jatte a perdu une jambe, pas un bras...

— Peu importe.

Sanji n'en croyait pas ses yeux. Sora se tourna vers lui, tous sourires.

— Bienvenue dans notre équipage, Sanji « Cinq de Carreau ». Fais ce que je dis, ne perds pas de combat et tu resteras peut-être en vie plus longtemps que ce pauvre Paladran.

Sanji hocha vivement la tête. Les marins s'agitèrent ; bientôt, une nuée de hourras firent trembler le navire, des cris, des rires, le début d'une fête. Le géant réclama qu'on fasse percer les barils de rhum et de bière.

— On a un nouveau membre, pardi ! hurla-t-il. Ça se fête !

— Aye, aye ! répliqua le reste de l'équipage.

Sanji n'y comprenait plus rien. Cinq minutes plus tôt, il était encore aux prises avec son adversaires ; à présent, on le conviait de toutes parts à boire, on lui donnait des tapes dans le dos, on l'appelait « camarade » comme s'il avait fait partie de cet équipage depuis toujours... N'avaient-ils donc aucun regret d'avoir perdu l'un des leurs ?

Bousculé, mené par cent mains crasseuses, il fut bientôt assis à côté du géant, une chope de bière à la main. Sora avait disparu.

— Joli combat, petit, grogna le géant en engloutissant une chope construite à partir d'un baril. On croirait pas à te voir aussi maigre !

— Merci, fit Sanji d'une voix pincée.

— Pas de quoi. Moi c'est Trevor, au fait. Je suis le Valet de Carreau.

— En... enchanté.

Les marins commencèrent à entonner en choeur une chanson à boire. Trevor barrit quelques paroles, puis il revint à Sanji. Celui-ci n'avait encore rien bu.

— Bois donc, Cinq ! T'aimes pas la bière ?

— Si... euh...

Sanji hésita sur la marche à suivre. Devait-il effectivement se joindre à cette liesse commune ou fallait-il qu'il reste sur ses gardes ? Il ne savait même pas de quelle manière il s'était retrouvé au milieu de cette assemblée ! Et si Sora était leur capitaine... s'il était parmi les Carreaux... Y avait-il une chance pour que Zoro soit présent lui aussi ?

Il ne comprenait plus rien !

— Je peux vous poser une question, Trevor ?

— Tutoie-moi, crevette, on est des camarades après tout !

Sanji hésita.

— Ok... euh... Dis-moi, Trevor, Sora est votre capitaine, c'est ça ? Le Roi de Carreau ?

— Nan, elle c'est la Reine. Le Roi est occupé ailleurs, mais c'est pas grave. C'est un sacré brin de fille, cette fille !

— Je vois, acquiesça Sanji. Elle est à ce poste depuis longtemps ?

Trevor lui adressa un regard curieux.

— Pensais que tu le savais, si tu proposais tes services...

— Je vous connais juste de réputation, se hâta de dire Sanji. Mais le peu que j'ai appris a suffi à me donner envie de vous rejoindre.

— Ouais, on est des bons, ricana Trevor. L'élite d'All Game, c'est nous.

Sanji acquiesça tranquillement.

— Donc, Sora ?

— Elle ? Elle est là depuis un sacré bout de temps. J'suis arrivé dans l'équipe que depuis un an, tu vois, mais elle était là bien avant, depuis la fondation je crois bien.

— Et ça fait longtemps ?

— J'sais pas, cinq-six ans peut-être.

Les yeux de Sanji s'ouvrirent en grand.

— Tant que ça ? Mais elle n'a pas l'air d'avoir quinze ans !

Trevor éclata de rire.

— Ah, ça ! C'est parce qu'elle est pas vraiment humaine, d'après ce qu'elle m'a dit. Comme quoi, elle serait croisée avec une créature bizarre à la longévité exceptionnelle... Me regarde pas.

— Oh...

Sanji fit mine d'y réfléchir, mais maintenant qu'il y pensait, c'était logique... Sauf que la dernière fois qu'il avait vu Sora, elle était résolument l'ennemie d'All Game. Que s'était-il donc passé entre-temps, en admettant qu'il s'agisse de la même personne ?

— Autre chose, j'ai cru comprendre que vous aviez un champion attitré par équipage, un certain As...

Trevor lui fit un sourire complice.

— Il est pas là non plus, fit-il. Il a suivi le Roi.

— Où ça ? À l'île du Carillon ?

— Qué ? C'est quoi, ça, l'île du Carillon ?

— Une île sur la Route de Tous les Périls. Le chef est Leon King.

— Connaît pas, marmonna le géant. T'es bizarre, toi !

Sanji soupira. Cela devenait de plus en plus étrange.

— Ouais, j'imagine...

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Sora revint une heure plus tard, l'air plus grognon que la première fois que Sanji l'avait vue sur ce même pont. Il sursauta en voyant qui se trouvait avec elle : une femme à l'allure plutôt stylée qu'il n'aurait pas refusé de connaître un peu plus en détail, un homme aux airs de brute... et surtout, le jeune garçon que ce dernier portait quasiment à bout de bras.

Zoro.

Ou plutôt, une version légèrement plus jeune du bretteur. Il était recouvert de blessures et de bandages, comme s'il avait été battu et soigné par la suite. L'homme qui le soutenait avait un rictus de mépris ; il balança violemment le garçon à peine conscient au milieu du groupe de fêtard. Ceux-ci accueillirent son arrivée par des sifflements et des rires moqueurs.

Jamais de toute sa vie, Sanji n'eut plus envie de tuer qu'avec cet équipage. Sa main tremblait ; il mordit sa lèvre jusqu'au sang pour se retenir de se précipiter vers Zoro. Il devait rester calme ! Si ces gens découvraient son lien avec Zoro, s'ils se doutaient qu'il était leur ennemi, il ne donnait pas cher de sa peau... sans parler de celle de son ami. Il semblait en vie, quoique mal en point ; Sanji devait attendre le bon moment pour s'enfuir avec lui. Ne pas craquer, surtout, ne pas faire preuve d'émotions superflues !

Les huées continuèrent jusqu'à ce que Sora lève le bras, le regard sévère. Tous se turent à cet instant.

— Vous reconnaissez cet homme qui nous attaqué un peu plus tôt, clama-t-elle d'une voix forte. Ce petit branleur a cru pouvoir nous affronter, nous les Carreaux !

Cris d'indignation ; Sanji serra son poing de toutes ses forces. Il voyait rouge.

— Il a payé son affront, mais il semblerait que cette enflure soit coriace. Donc, Neuf de Pique a eu une idée qui va vous plaire à tous, j'en suis sûre. N'est-ce pas, Sally ?

La nouvelle venue se racla la gorge d'un air suffisant.

— C'est un honneur, Reine. C'est bien simple, fit-elle en se tournant vers la foule, on va tester sur lui Brelan, la drogue que nos chers amis de Trèfle nous ont donnés... n'est-ce pas une idée sublime, très chers Carreaux ?

Une acclamation quasi-générale suivit ces quelques mots. Sanji se tourna vers Trevor tout en gardant les yeux sur Zoro.

— C'est quoi, cette histoire de « Brelan » ?

Trevor fit un sourire qui lui mangeait presque toute la bouche.

— Une substance assez intéressante que nos collègues des Trèfles nous ont envoyé. Un truc qui...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase que Sora reprit la parole. Un silence cérémonieux se fit.

— Nous nous dirigeons vers le port le plus proche, dit-elle, histoire de voir ce que ce gringalet a dans le ventre. Bientôt, si tout se passe bien, notre nom sera reconnu dans tout le Nouveau Monde. À la gloire d'All Game !

Ce que ses hommes n'eurent aucun mal à brailler à sa suite. Sanji était un peu perdu, mais une chose était certaine : il ne pouvait pas partir pour l'instant, pas sans Zoro. D'une manière ou d'une autre, il devait le sauver des Carreaux.

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Jusqu'où la volonté d'un seul homme pouvait-elle le mener ? C'était la question que se posait continuellement Sanji depuis qu'il s'était retrouvé dans cet équipage. Des jours durant, il avait tenté de plaider la cause de Zoro auprès de Sora : il le connaissait de vue, c'était un épéiste hors pair qui pouvait être utile à All Game si on lui laissait une chance. Peine perdue. Sora lui avait répondu froidement de se mêler de ses affaires ; Zoro avait défié ouvertement leur pouvoir, il devait donc en subir les conséquences. Et ce n'était pas le nouvellement promu Cinq de Carreau qui pouvait discuter ainsi les décisions de la Reine. Sanji avait arrêté de protester à partir du moment où il avait senti que Sora perdait patience. Son comportement avait été suffisamment suspect comme cela ; il ne savait pas par quel miracle il était encore à sa place au lieu de croupir dans un cachot ou de se retrouver au fond de la mer. Ses compagnons de route n'étaient guère perturbés par sa présence, et l'un dans l'autre, Trevor l'aimait bien. Zoro avait disparu avec les deux personnes qui l'accompagnaient ; Sanji avait appris qu'il s'agissait des Neuf et Dix de Carreau. Deux sadiques en mal de cobayes à torturer que le reste de l'équipage évitait comme la peste. Même si son sang bouillonnait, Sanji n'avait d'autre choix que d'attendre la suite des événements. Il s'entraîna comme un forcené et fit en sorte de se rendre indispensable.

Deux jours plus tard, ils étaient arrivés en face d'Esperanza, le port et la ville principale de l'île de la Tortilla. Six mille hommes et femmes y vivaient ; la Marine y avait installé un avant-poste conséquent, l'un des plus grands de tout West Blue. Leur navire fut accueilli à coups de canon ; Trevor renvoya les boulets de plusieurs mouvements de massue, tout en continuant à échanger des plaisanteries avec Sanji.

Dix minutes après le début des hostilités, Neuf et Dix sortirent enfin de leur cachette, chacun encadrant un Zoro livide au regard éteint. Sanji vit la scène de loin, à travers un brouillard épais qui hanterait ses rêves par la suite : la mise en barque de Zoro, l'injection de Brelan dans son bras, la poussée de l'embarcation en direction du rivage. On avait mis les trois sabres du bretteur près de lui, doucement, comme pour le veiller ; Sanji reconnut Wadô Ichimonji, le sabre fétiche de Zoro, bien calé entre ses bras. La barque vogua lentement et atteignit sa cible sans dommage ; sans doute avait-on demandé à un des hommes-poissons de l'équipage de la diriger.

Sanji s'agrippa au bastingage avec les autres, les yeux fixés sur la ville en effervescence. Chacun retenait son souffle. Les tirs cessèrent bientôt, et un silence de mort régna.

Alors, il y eut une clameur d'abord faible, puis, le vent tourna, les sons se firent plus nets, plus clairs. Cris de douleur ; mouvements de panique. On hurlait dans la ville ; des explosions eurent lieu un peu partout. Une immense plainte se fit entendre : l'association de centaines, de milliers de voix qui réclamaient une aide qui ne venait pas, des cris d'affliction et de terreur mêlés. Pleurs et désespoir envahirent distinctement les rues. Plusieurs des membres de l'équipage se bouchèrent les oreilles par crainte de percevoir la scène. Trevor se mit à pleurer et à beugler de douleur. Personne ne savait pourquoi à part lui.

Les yeux de Sanji restèrent secs. Dans sa tête, il imaginait Zoro près de lui, baiser frôlé et sourire tendu. Pas un instant, son bras ne trembla.

Longtemps, la légende d'Esperanza flotta dans West Blue tel un fantôme redoutable, stigmatisant la peur des honnêtes gens envers le Démon Vert qui avait rasé la ville en cette journée mémorable. Personne ne comprit vraiment ce qui s'était passé ; seuls, quelques rares hommes à moitié morts témoignèrent dans un délire enfiévré de la venue du Démon aux épées qui avait envoyé en enfer tous les habitants de la ville. On ne retrouva nulle trace de ce soit-disant démon ; c'était comme s'il avait surgi de nulle part et qu'il avait disparu sans laisser de traces. Les témoins moururent rapidement et il n'y eut plus que la légende. La ville fut pillée intégralement ; on ne retrouva que les cadavres et quelques fondations. La Marine enterra les morts avec toute la dignité possible et partit en quête des coupables.

Violence, pillage et extorsion était le lot des pirates ; mais ce qui avait attaqué Esperanza n'était pas seulement un équipage de pirates. La menace était réelle ; la Marine se fit un point d'honneur à chercher les coupables. Ils apprirent bientôt le fin mot de l'histoire, grâce à un réseau de renseignements qui couvrait toute la surface de la planète. On instaura un état d'alerte général.

Ainsi commença la traque d'All Game à travers le monde.

À suivre dans le prochain thème...

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Il y a énormément de données dans ce chapitre, même pour moi. La flemme et le manque de temps m'a fait sauter les combats, mais bon j'ai fait en sorte que ce ne soit pas trop grave. N'hésitez pas à me faire part de ce que vous en avez pensé.

Merci et à bientôt !