Dors Draco
Chapitre 8
L'expédition avait été relativement simple mais les repérages avaient pris du temps. La fabrique de dragées et de bonbons de Bertie Crochue se trouvait au milieu d'une forêt impénétrable pour les Moldus. Elle était protégée par un haut mur pourvu d'une seule porte gardée par des trolls des montagnes. Il n'y avait à l'intérieur que deux humains, Bertie, arrière arrière arrière petite-fille de la fondatrice de la fabrique et un contremaître moustachu à l'air arrogant, en fait un Mangemort chargé de surveiller la fameuse coupe.
Tout le travail était effectué par des elfes de maison uniquement vêtus d'un rectangle de drap blanc en guise de pagne. Ils préparaient le sirop de sucre, le faisaient cuire dans de grands chaudrons, mélangeaient les parfums et les couleurs, décoraient les emballages sans jamais arrêter les chaînes de production car les équipes se relayaient sous le régime des trois-huit. Il devait y avoir plus de cent elfes au travail jour et nuit. Hermione avait été outrée. Tant de petits esclaves … pour satisfaire la gourmandise d'enfants sorciers ! …
Elle et Ron s'étaient faits passer pour des agents du Ministère venus contrôler la production des fameuses dragées. Il y avait eu, paraît-il, des plaintes : pas assez de bonbons au goût de poubelle dans les paquets. Ils avaient bien sûr changé leur aspect physique. Ils se jetaient l'un à l'autre un sortilège de transformation : Hermione devenait une blonde à l'air revêche, Ron un boutonneux aux cheveux noirs. Dans le bureau de Bertie, ils avaient repéré la coupe et, profitant d'une absence de la directrice, Hermione l'avait prise en photo avec un appareil moldu pour éviter les traces de magie. Puis ils avaient fait faire une copie par des artisans gobelins. Ils avaient remplacé la « chose noire » décrite par Kréatur par un petit serpent en gélatine de réglisse, une friandise que les enfants sorciers adoraient.
C'était Harry qui avait procédé à l'échange des coupes. Une nuit, caché sous sa cape d'invisibilité, il était entré dans la fabrique pendant que Ron et Hermione attiraient l'attention des trolls de garde en faisant bouger sous leurs yeux de grosses pierres. Il avait créé une perturbation dans la chaîne de fabrication en faisant tomber plusieurs paquets de dragées. Le contremaître était arrivé en hurlant des injures aux malheureux elfes. Harry en avait profité pour entrer dans le bureau vide car à cette heure-là, Bertie dormait dans son appartement.
C'était la partie la plus difficile du plan. La coupe était extrêmement dangereuse. Il ne fallait à aucun prix la toucher à mains nues. Harry se souvenait de la main noircie de Dumbledore quand celui-ci avait récupéré la bague des Gaunt. Il avait mis des gants en peau de dragon et avait préparé une petite caisse en cèdre doublée d'une feuille de plomb pour le transport. Il avait ouvert la vitrine par un « Alohomora » renforcé, il avait mis la coupe dans la caisse par lévitation, l'avait remplacée par sa copie et avait transporté son dangereux chargement avec de multiples précautions.
La sortie avait été délicate. Ron et Hermione l'attendaient à la lisière de la forêt mais ne pouvaient prévoir à quel moment il sortirait. Harry avait donc usé d'un subterfuge. Il avait ouvert la lourde porte en produisant un long grincement et avait projeté devant lui l'image d'un fantôme couvert de chaînes et poussant d'horribles gémissements. Les trolls, qui n'étaient pas réputés pour leur courage face aux fantômes, avaient reculé et Harry, toujours caché sous sa cape d'invisibilité, avait pu rejoindre ses deux amis sans encombre. Ils formaient tous les trois une formidable équipe de combat. Ils savaient se répartir le travail. A Hermione les idées, à Ron la force et la ruse, à Harry la magie. Ils se comprenaient parfaitement et se faisaient confiance.
Ils avaient transplané jusqu'au Q.G. de l'Ordre du Phénix, square Grimmaurd. Harry avait enfermé la coupe dans une vitrine semblable à celle de Bertie et il avait prévu une grande quantité de bonbons au citron pour nourrir le Horcrux de Voldemort. La seule question qui se posait maintenant, c'était : « Comment le détruire. » Car ils n'avaient pas encore trouvé quelle était la fameuse phrase composée de plusieurs mots et terminée par « ras » évoquée par Kréatur. Ils avaient cherché dans la bibliothèque des Black, riche en livres de magie noire mais ils n'avaient rien trouvé jusqu'à présent.
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C'était pour cela que Harry était venu à Poudlard. Sans donner trop de précisions, il voulait lancer une recherche sur les contre-sorts produisant une vive lumière blanche et détruisant un objet magique de grande puissance. La réserve de livres interdits de la bibliothèque était accessible aux élèves de septième année. Il mettait en pratique ce qu'il avait lui-même enseigné aux quatre Maisons au début de l'année scolaire : « Travaillez ensemble. Ne vous concurrencez pas. Ne vous disputez pas. Les résultats n'en seront que meilleurs. » Il avait été entendu et ça avait marché.
Oh ! Poudlard n'était pas devenu par miracle une école idéale, il y avait encore des tensions entre les Maisons, en particulier entre Serpentards et Griffondors, surtout lors des matchs de Quidditch, mais les progrès étaient parfois surprenants. Harry pensait avec raison que son absence et celle de Malfoy atténuaient les dissensions. Ils s'étaient trop détestés pendant six ans. Mais ils avaient changé tous les deux. Ils y avaient été obligés, Draco à cause de son emprisonnement, lui à cause de la guerre.
C'est pourquoi, le jour d'avant Noël, en début de matinée, Harry entra dans le salon de son appartement. Il portait encore sa cape de voyage. Draco, lui tournant le dos, sortait de la salle de bain. Il n'était vêtu que du bas de son pyjama de soie noire. Il savait que Harry devait venir mais il ne l'attendait pas si tôt. Il sursauta et rougit violemment. Il y eut un moment de silence. Harry avait tout de suite remarqué les cicatrices apparentes sur le dos de Draco. Il s'excusa très vite d'être entré sans prévenir.
« Tu n'as pas changé le mot de passe du tableau de Séphora. J'ai dit l'ancien machinalement et la porte s'est ouverte … Heu … Tu vas bien ?
- Oui, répondit Draco d'une voix étouffée, je suis content de te voir … Heu … Excuse-moi, je vais m'habiller.
Il passa devant Harry pour entrer dans sa chambre. Il était terriblement gêné à cause de son dos blessé. Mais le jeune homme brun l'arrêta d'un geste.
- Madame Pomfresh n'a pas réussi à faire disparaître tes griffures ? D'habitude, elle soigne très bien ces choses-là. Est-ce parce que c'est un Loup Garou qui les a faites ?
- Non, elle s'en occupera plus tard. Elle n'a plus assez d'essence d'aigremoine … Heu …Tu restes pour la Fête de Noël ?
- Oui. Ron et Hermione ont besoin d'un peu de solitude. Je suis venu seul. En fait, nous avons un problème et je vais demander à toute l'école, professeurs et élèves réunis, de nous aider dans la mesure du possible. Mais je te retiens inutilement. Tu vas prendre froid. A tout à l'heure. »
Draco entra dans sa chambre, complètement paniqué. Son cœur battait la chamade, il avait chaud, froid, il ne savait plus. Il s'assit sur son lit et tenta de retrouver son calme. Harry … Il était là … Il en avait tant rêvé … Merlin ! Il était encore plus beau que dans son souvenir. Et lui se sentait si laid, si diminué …Et puis tout à coup, il se redressa. Il n'avait pas à avoir honte de ses cicatrices, elles étaient normales parce que c'étaient des blessures de guerre. Dans les cachots de Voldemort, il avait entendu des Mangemorts parler de Bill Weasley qui avait été défiguré par Greyback lors de l'attaque de Poudlard. Pourtant, il s'était marié avec Fleur Delacour, la superbe demi-Vélane, qui avait participé au Tournoi des Trois Sorciers. Ses cicatrices à lui étaient cachées, contrairement à celle de Harry qui le faisait reconnaître partout où il allait. Il décida de ne plus s'en préoccuper et sur un coup de tête, il sortit des vêtements moldus que Dobby avait commandés pour lui chez Morgan et Benson, les couturiers Cracmols.
Ils lui allaient particulièrement bien. Ils moulaient son corps mince et redevenu sexy depuis que les elfes lui apportaient d'abondants plateaux de nourriture. Il mit un pull vert foncé en laine et soie qui faisait ressortir son teint blanc et sa blondeur et un pantalon noir à taille assez basse qui dessinait parfaitement ses fesses et ses cuisses. Il laissa quelques mèches de cheveux rebelles glisser sur son front et ses tempes. Bien sûr, il ne mettait plus de gel. Il appela Winky pour qu'elle noue l'écharpe rose de son bras autour de son cou. Millicent lui avait dit un soir en lui rendant visite que ça lui donnait un air attendrissant. Il avait failli la mordre. Un Malfoy n'est pas attendrissant ! Mais il était « civilisé » maintenant, il lui avait souri : Le sourire est un bon moyen de montrer les dents à un adversaire. Draco, dernier héritier des fiers Malfoy, se regarda dans son miroir et se trouva beau.
Ce fut aussi ce que pensa Harry quand il revint du bureau de Minerva MacGonagall. Il avait toujours envié la grâce aristocratique de Draco mais là, il le trouva tout bonnement renversant. Lui-même s'estimait quelconque. Il ne remarquait pas les regards langoureux des filles et leurs gloussements sur son passage. Il croyait, et c'était à moitié vrai, que c'était à cause de sa célébrité. Mais depuis les dernières vacances, il s'était transformé en un homme de belle prestance, au beau visage, et sa puissante aura de magie fascinait tous ceux qu'il rencontrait. Il restait cependant assez réservé. C'était la guerre. Il jouait son rôle de chef avec foi et constance. Il n'y avait pas de place dans sa vie pour les amours faciles.
Draco était dans le salon, occupé à lire un parchemin indiquant les ingrédients d'une potion de Régénération très intéressante. Il espérait que Slughorn lui permettrait de la préparer prochainement. Mais il n'était pas sorti de l'appartement depuis son arrivée et certains jours, il tournait en rond comme un fauve en cage. Aussi fut-il très surpris quand Harry lui proposa une promenade. Le Griffondor lui tendit en souriant une grande pièce d'étoffe scintillante et, comme Draco le regardait avec étonnement, il ajouta :
« Mets-la. Elle te protègera des regards. C'est ma cape d'invisibilité. »
Grand Salazar ! Le Serpentard n'en avait jamais vu ! Elle glissa doucement sur ses épaules et il ne se vit plus dans le miroir près de la porte. Ils parcoururent les couloirs en silence. Il n'y avait presque personne. Tout le monde préparait la fête. Ils surprirent juste Anthony Goldstein et Padma Patil qui flirtaient dans un coin sombre et au détour d'un couloir, ils furent témoins d'une scène amusante : Miss Teigne, la chatte de Rusard, et Pattenrond, le chat orange d'Hermione, quelle avait confiée à ses camarades de chambre, avançaient côte à côte en miaulant. Ils avaient l'air en grande conversation. Les deux promeneurs sortirent du château et se dirigèrent vers la Forêt Interdite. Draco appréciait vraiment de se retrouver au grand air. Il était content d'avoir mis sa cape d'hiver car il faisait froid dehors.
Ils avancèrent un peu sous les arbres, pas trop loin, ce n'était pas la peine d'attirer les Centaures, les Sombrals ou les Acromantules. Ils s'assirent au pied d'un arbre et parlèrent de tout, de rien, de leurs amis, des cours de Draco, des années passées. Ils étaient bien tout simplement, heureux d'être ensemble comme de bons camarades. Harry se sentait apaisé, sans les contraintes qui pesaient habituellement sur lui. Draco était au paradis, jouissant avec bonheur de ces moments hors du temps réel. Le soir tombait, ils se levaient pour rentrer quand ils entendirent un bruit étrange. Harry remit la cape d'invisibilité sur les épaules de Draco, ils se dissimulèrent derrière un arbre. Une voix de petite fille prononçaient d'étranges syllabes :
« Pi pi pa pi pa … pa pi pi pi pa … pa pi pa pa pi pi pa … »
Un crissement syncopé lui répondait :
« Cri cri cri crisss cri criss … »
Ils faillirent pousser un cri. Une élève de deuxième ou troisième année, une Pouffsouffle d'après son uniforme, suivait le sentier accompagnée d'une araignée géante. Elles semblaient se parler et passèrent à côté d'eux sans les voir. Arrivée à la lisière de la forêt, la petite tendit la main et caressa une patte de l'araignée puis toutes les deux disparurent dans l'obscurité.
Draco tomba dans les bras de Harry. Il avait une peur bleue des araignées et tremblait comme une feuille. Le Griffondor ne rit pas, il avait déjà eu affaire aux araignées géantes et savait combien elles étaient dangereuses. Quel pouvoir particulier avait cette fillette pour les approcher ainsi sans se faire dévorer ? Il serra seulement Draco contre lui et se sentit tout à coup troublé. Il entendait à travers la cape la respiration rapide du jeune homme et percevait les battements affolés de son cœur. Il tapota son dos et murmura des paroles apaisantes. Il eut soudain un bref vertige. Le corps abandonné contre lui était doux, chaud, vibrant et il ne le laissait pas indifférent. Il le repoussa doucement. Ils rentrèrent.
