Dors Draco .
Chapitre 19
« Trouvez-vous demain vers midi devant le portail du château. Un colis vous parviendra par Portoloin. La présence de Rubeus Hagrid serait utile. »
Pas de signature, un message concis, quelques mots brefs, l'espion secret n'était pas bavard. Mais il n'avait jamais menti, il ne s'était jamais trompé dans ses prédictions. L'Ordre du Phénix lui faisait confiance. Le lendemain, Harry, Ron, Hermione et Hagrid attendaient donc à l'entrée de Poudlard le Portoloin promis.
Ron et Hermione n'étaient pas restés inactifs pendant ces trois jours. Ron travaillait avec Théodore Nott et les jumelles Patil à la mise au point des défenses de l'école. Bien sûr, les professeurs seraient en première ligne avec les Aurors du Ministère mais l'organisation des élèves leur revenait. Ils avaient prévu des groupes de protection, de défense, d'attaque, de diversion, exploitant au mieux les aptitudes de chacun. Théo avait le sens du commandement, Parvati et Padma avaient des idées complémentaires, Ron voyait la situation dans son ensemble. Leur armée se chargerait des alliés de Voldemort pendant que Harry se concentrerait sur son combat avec le Seigneur des Ténèbres.
Hermione faisait des recherches continuelles à la bibliothèque. Dès qu'un problème se posait, elle cherchait toutes les solutions possibles. Elle travaillait aussi avec certains groupes, par exemple celui de Pansy qui avait retrouvé des sortilèges anciens concernant le pouvoir de l'amour sous toutes ses formes, les sorts et contre sorts qui s'y rattachaient. Il y avait aussi ce groupe composé de Serdaigles et de Griffondors qui s'intéressaient à la fabrication, l'usage et les propriétés des baguettes magiques. Depuis que Ollivander avait disparu du Chemin de Traverse avec toutes ses réserves, il était difficile de se procurer une baguette de bonne qualité. On disait même que celles que vendait Wilhem, son concurrent direct, étaient ensorcelées par Voldemort.
Il était presque midi quand les quatre personnes qui attendaient devant le portail sentirent arriver une brusque bourrasque et un colis volumineux atterrit devant eux. En fait de colis, c'était un très gros panier rond avec un couvercle, cerclé par plusieurs cordes nouées entre elles. C'était lourd et encombrant. La présence de Hagrid se justifiait. Il porta le panier jusqu'à sa maison puis ils se regardèrent. Qu'y avait-il là-dedans ? Pouvait-on l'ouvrir sans risques ? Harry se concentra. Il ne sentait pas d'ondes maléfiques mais quelque chose de vivant était enfermé à l'intérieur. Ils prirent tous les trois leur baguette magique en main, Hagrid saisit son parapluie rose et Harry dénoua les cordes d'un simple geste de la main. Il souleva un peu le couvercle, baguette brandie, et referma aussitôt en s'écriant : « Un serpent ! » Ce genre de panier était un couffin qui servait dans les pays chauds à transporter des reptiles.
Voyant que rien ne bougeait, le jeune sorcier ouvrit un peu plus le couvercle et le spectacle qui s'offrit à leurs yeux leur fit pousser un cri de stupeur. Un très gros serpent était lové à l'intérieur du couffin. Il ne bougeait pas et portait de multiples blessures. Harry le reconnut. C'était celui qui avait attaqué Monsieur Weasley dans le couloir du Ministère. C'était Nagini. Hagrid rugit : « Pauvre bête ! » et sans plus attendre il prit doucement l'animal et le déposa sur son lit. Nagini leva faiblement la tête et siffla. Le demi-géant regarda autour de lui et se précipita vers une étagère où étaient rangés des bocaux, des fioles, de petites amphores. Il en saisit une et versa dans sa main un peu du liquide gras qu'elle contenait.
« De l'huile d'olive, du thym et des clous de girofle, dit-il. C'est un désinfectant et cela soulagera sa douleur. Comment peut-on se montrer aussi cruel envers un si bel animal ? Il y a des gens qui n'ont pas de cœur.
- Hagrid, dit doucement Harry en gardant sa baguette devant lui, c'est Nagini, le serpent de Voldemort.
- Et alors ! Il est blessé, Harry, il faut le soigner.
Et il entreprit de masser, très légèrement malgré ses énormes mains, le corps immobile du serpent. Harry rangea sa baguette et s'approcha du lit. Il entendit Nagini se plaindre.
« J'ai mal. Laissez-moi mourir. »
Il lui parla alors en Fourchelangue.
« Qui t'a blessé, Nagini ?
- Mon Maître. Il ne m'aime plus. Puis il répéta: Je veux mourir.
Et tout à coup, il ouvrit les yeux et siffla :
- Tu me comprends ? Tu parles ma langue ? Oui, je te reconnais. Tu étais dans le cimetière quand mon Maître est revenu à la vie. Tu es celui qui doit le tuer, celui qu'on appelle le Survivant.
Les autres écoutaient sans comprendre. Ron et Hermione baissèrent leur bras armé de leur baguette. Harry reprit :
- Qui t'a envoyé ici ?
- Je ne sais pas. Je m'étais caché dans ce panier. Je voulais mourir. Je me suis endormi et je me retrouve ici. Où suis-je ? Qui sont ces gens ?
- Tu es à Poudlard. Voici Hagrid qui s'occupe des créatures magiques et voici mes deux amis.
- A Poudlard ? Chez les ennemis de mon Maître ? Vous allez me torturer vous aussi ?
- Non, Nagini. Tu as déjà assez souffert. Si tu n'attaques personne, on ne te fera aucun mal
- Je n'aurais même pas la force d'attraper un rat. Je voudrais juste me reposer encore un peu.
- Alors, dors tranquille, Nagini. Hagrid va s'occuper de toi.
Le serpent ferma les yeux et reposa sa tête sur le lit. Hagrid avait fini d'enduire ses blessures d'huile. Harry expliqua rapidement à ses compagnons sa conversation avec Nagini.
- Rentrez au château, reprit Hagrid. Mais passe me voir ce soir Harry. Tu lui demanderas s'il a besoin d'autre chose, de la nourriture par exemple. J'ai des souris en réserve, je peux aussi attraper quelques grenouilles … »
Les trois jeunes gens s'en allèrent avant de défaillir en imaginant leur grand ami donnant tendrement la becquée à un énorme serpent pourvu de deux redoutables crochets venimeux. Ils étaient un peu rassurés en pensant que c'était leur espion qui leur avait envoyé cet étrange cadeau. Mais qu'est-ce qu'ils allaient bien pouvoir en faire ? C'est en sortant de la maison de Hagrid que Harry réalisa soudain quelque chose. D'après ce qu'avait dit Dumbledore, Nagini était censé contenir l'un des Horcrux de Voldemort. Or celui-ci l'avait blessé si fort que le serpent risquait de mourir. L'ancien Directeur de Poudlard se serait-il trompé ? D'ailleurs, pouvait-on mettre une partie d'une âme humaine dans le corps d'un animal ?
Harry en parla à ses deux amis. Ils se regardèrent silencieusement. Ils n'avaient aucune réponse à ces questions. Ron vit plus loin. Si le Horcrux n'était pas en Nagini, alors où était-il ? Ils regagnèrent le château sans parler, en ruminant tous les trois de sombres pensées. Le déjeuner était presque terminé quand ils entrèrent dans la Grande Salle. Harry vit la fille à l'araignée assise toute seule au bout de la table des Pouffsouffles. Il pensa à ce que Draco lui avait dit à son propos. Justement, le jeune Serpentard venait vers lui. Ils se sourirent et se dirigèrent vers la petite esseulée.
« Draco m'a dit que tu avais soulagé sa douleur, lui dit Harry d'une voix douce pour ne pas l'effrayer.
Elle pouvait être impressionnée de voir près d'elle les deux personnes les plus en vue de l'école. Mais elle leva des yeux innocents et répondit sans embarras :
- C'est normal. Il souffrait. Ma baguette agit sur la souffrance. C'est elle qui décide.
- Peux-tu me la montrer ? demanda Harry en s'asseyant près d'elle.
Elle lui tendit une mince branche qu'elle avait sortie de sa poche. Harry l'examina un court instant et lui dit :
- Elle ne vient pas de chez Ollivander. Où l'as-tu achetée ?
Elle sembla tout à coup gênée. Elle reprit sa baguette et la rangea.
- Oh ! Vous voulez parler de celle-là, dit-elle en sortant d'une autre poche une baguette tout à fait ordinaire. Elle ne me sert pas à grand chose. Je rate tous mes sortilèges avec elle. C'est pour ça que les autres me traitent de Cracmol.
- Non , non, reprit Harry, c'est la première qui nous intéresse. Où l'as-tu eu ?
Cette fois, la petite détourna la tête.
- C'est un secret, chuchota-t-elle. Mais à vous, je veux bien le dire. Elle vient de la Forêt Interdite.
- Là où tu rencontres les araignées géantes ?
- Vous m'avez vue avec Zarog ? Elle est gentille, vous savez. Je l'ai soignée quand elle s'était cassé la patte. Je vais quelquefois dans la Forêt pour lui dire bonjour. Mais non, le saule n'est pas sur ce chemin.
- Le saule ? Quel saule ? Pas le saule cogneur tout de même !
- Non, celui-là est dangereux. Le mien, c'est le saule à la licorne.
Cette fois, elle baissa la tête et se tut. Harry et Draco se regardèrent. Cette petite cachait bien des secrets. Ils virent aussi que tous les élèves encore présents dans la Salle les observaient curieusement. Harry caressa d'un doigt la joue de la petite et murmura :
- Nous en parlerons plus tard.
Il se dirigea vers la table des Griffondors et s'installa près de Ron et d'Hermione. Draco sortit. Il ne voulait pas interférer dans le travail particulier que faisaient les trois amis ensemble. Toute l'école savait que Harry avait une mission à remplir et que Ron et Hermione l'aidaient dans sa tâche. Ils portaient les espoirs de tout un peuple. Le soir, Harry retourna voir Hagrid et Nagini. Le serpent se reposait, il semblait en meilleure forme.
- As-tu besoin de quelque chose ? demanda Harry à Nagini qui avait levé la tête à son approche.
- Non, répondit le serpent, le géant m'a donné du lait à boire. Je n'en avais pas bu depuis des années. C'était bon.
- C'est du lait de Sombral, reprit Hagrid. Une femelle m'a laissé en prendre un peu quand j'ai dit que c'était pour quelqu'un de malade. C'est une boisson très fortifiante.
Il ajouta d'un air furieux :
- Sais-tu, Harry, qu'on lui a arraché ses crochets à venin ? Le pauvre petit ne ferait pas de mal à un véracrasse !
Harry était plutôt content de cette bonne nouvelle. Ce n'était pas l'avis de Hagrid mais ce dernier avait une conception particulière des animaux dangereux. Le jeune sorcier s'assit près du serpent. Il caressa la peau écailleuse et la magie sortit doucement de ses doigts. Nagini soupira :
- Tes mains me font du bien. Avant, mon Maître aussi me caressait. Mais maintenant, il ne s'intéresse plus qu'aux enfants blonds de la Forteresse. Un jour, je l'ai suivi et je suis entré dans la salle où ils étudiaient avec leur professeur. Ils ont eu peur en me voyant. Mon Maître m'a chassé et quand il est revenu en bas, il était très en colère. J'ai eu beau dire que je ne leur aurais fait aucun mal, il m'a immobilisé et il a enlevé mes crochets à venin. Je ne suis plus rien pour lui. Je veux mourir.
Ainsi Nagini avait vu les enfants capturés par Voldemort. Harry lui aurait bien demandé ce qu'il savait sur eux mais le sujet était douloureux pour le pauvre abandonné. Il y avait toutefois une autre question qui lui brûlait les lèvres et il ne savait trop comment dire.
- Nagini, ton Maître t'a-t-il confié un trésor à garder, quelque chose qui serait très important pour lui ? Tu peux parler sans crainte. Il ne te sera fait aucun mal.
Mais le serpent secoua la tête.
- Je ne trahirai jamais mon Maître. Je l'aime trop. Il m'a adopté il y a longtemps. Il était jeune alors et voyageait en Inde pour apprendre la magie des Swamis. L'homme qui m'avait capturé me maltraitait. Il m'a acheté. Il parlait mon langage, comme toi tu le parles. J'ai été son ami, son confident, son serviteur. J'allais partout avec lui. Quand il a disparu le jour où il a attaqué un homme, une femme et leur bébé, je me suis caché dans une grotte et j'ai hiberné. Puis un jour, j'ai senti qu'il m'appelait. Il était en compagnie d'un petit homme au visage de rat. J'étais fou de joie. Il m'aimait alors je lui ai obéi J'ai fait tout ce qu'il me demandait. J'ai tué pour lui. Et maintenant, il me rejette. Mais malgré tout, je ne le trahirai jamais. C'est pour cela que je veux mourir.
Harry était muet de stupeur. Le serpent lui avait révélé beaucoup de choses dans son étrange langage. Ainsi, il était présent quand ses parents avaient été tués. Pourtant, le jeune sorcier ne lui en voulait pas. Ce n'était qu'une pauvre créature éperdue d'amour pour un Mage Noir devenu sans pitié. Il caressa une dernière fois le corps blessé et murmura :
- Mourir ou vivre, tu choisiras demain. Dors, Nagini. »
