Un immense merci à Elie morgane-NaNa, Lilou, Shumeyo, Sigrid et Melopia pour leurs reviews !!

Il s'écoula plusieurs minutes avant que Tonks ne revienne à elle. Malgré la chaude couverture qui la recouvrait, elle claquait des dents. Ses yeux étrangement secs et hagards se posèrent sur la pendule multicolore accrochée à l'un des murs de sa chambre et, sans qu'elle ne sache quelle force l'animait encore, elle parvint à se lever et rejoignit la salle de bain.

A l'instar de la veille au soir, ce fut dans un état second qu'elle se lava et s'habilla. Elle préféra cependant éviter son reflet dans le petit miroir au-dessus du lavabo. A quoi bon, de toute façon ? Elle s'était déjà vue, hier. Pâle, les traits tirés, le regard éteint.

Pouvait-elle avoir l'air plus pitoyable ? En quoi serait-elle différente, aujourd'hui ?

Il était parti.

Tonks sortit de la salle de bain et se figea sur le seuil de sa chambre. Le plateau qu'elle avait préparé dans la nuit était toujours posé par terre. Le Sorcière Hebdo trônait juste à côté. La jeune femme s'avança vers le lit et prit d'une main tremblante l'oreiller sur lequel Remus avait dormi moins d'une heure auparavant. Avec un espoir un peu absurde, elle le porta à son visage et inspira, à la recherche de son parfum mais il n'était pas resté suffisamment longtemps pour que son odeur imprègne le tissu. Ses doigts se crispèrent et elle reposa vivement l'oreiller, cherchant à refouler la vague de chagrin qu'elle sentait croître en elle.

Son travail l'attendait. Elle ne pouvait pas se permettre de craquer tout de suite. Si elle commençait à pleurer, jamais elle ne parviendrait à s'arrêter. D'un geste brusque, la jeune femme se saisit de sa baguette magique abandonnée la vieille sur le plancher puis fit disparaître le magazine et le plateau de sa vue à l'aide d'une formule magique. Elle savait l'état dans lequel elle serait ce soir et n'avait pas envie d'aggraver les choses en laissant traîner les preuves d'une nuit qu'elle était contrainte d'oublier.

Mais son regard se posa sur le seuil de la porte menant au salon et son coeur se serra de nouveau. Tonks revoyait avec une précision désastreuse le visage tour à tour impassible, surpris puis troublé de Remus, juste avant son départ. L'espace d'un instant, elle avait cru avoir gagné. Elle l'avait vu hésiter. Mais il était parti. Sans rien dire. Sans lui donner le moindre espoir.

Ses yeux s'embuèrent et elle refoula de nouveau les larmes qui menaçaient de s'échapper.

Il n'avait rien dit.

Mais il avait hésité.

Il avait hésité.

Les doigts de la jeune femme se crispèrent autour de sa baguette qui crépita sous la violence de ses émotions. Une lueur d'espoir venait de naître en elle. Une toute petite lueur, presque une étincelle. Mais elle était là, chaude, brillante et la respiration de Tonks se fit plus rapide.

Peut-être reviendrait-il, ce soir ?

Ce fut avec cette pensée en tête que la jeune femme passa la journée. Le Ministère niant le retour de Voldemort, le quartier des Aurors était aussi calme que d'ordinaire et Tonks resta dans son bureau, cherchant vainement à se concentrer sur les rapports divers qu'elle était censée remplir. Ses absences répétées pour le compte de l'Ordre l'obligeaient à accomplir le double de travail et d'habitude, elle n'avait aucun mal à atteindre ses objectifs mais aujourd'hui, ses pensées ne cessaient de la renvoyer dans son petit appartement, à ce court instant où, sur le seuil de sa porte, il avait hésité.

Plus les heures passaient et plus l'espoir enflait dans sa poitrine. Il viendrait. Il ne lui aurait pas fait l'amour avec cette fièvre, cette passion s'il ne ressentait rien.

Il viendrait. Il devait venir.

La pendule de son salon indiquait 18h12 lorsque Tonks rentra enfin chez elle mais à en juger par l'emploi du temps de Remus, elle allait devoir tenir encore un long moment. Afin de s'occuper l'esprit, elle retroussa ses manches, abandonna sa baguette sur une table et entreprit de ranger son appartement façon Moldu, beaucoup plus astreignante mais nécessitant toute son attention.

La cuisine et le salon ne l'occupèrent qu'une petite heure et elle fut contrainte de se diriger vers la pièce qu'elle avait volontairement fuie depuis son arrivée. Avec un soupir empli d'appréhension, elle pénétra dans la chambre et son regard accrocha inévitablement le lit. Une vague de souvenirs particulièrement vivaces la submergea et un gémissement s'échappa de ses lèvres. La douleur dans son estomac lui coupa momentanément le souffle.

Quelques heures auparavant, Remus était là, avec elle. Et il lui faisait l'amour.

Pâle comme un linge, Tonks tenta de refouler l'angoisse grandissante qui enflait en elle.

- Allez !

S'occuper l'esprit restait la meilleure façon de faire passer le temps plus vite. Le regard inévitablement rivé à la pendule multicolore, elle entreprit de plier ses vêtements, ranger ses chaussures, classer ses livres par ordre alphabétique. Et deux heures plus tard, elle sortit de la salle de bain, fatiguée, les nerfs en pelote... et désespérément seule.

21 heures.

Tonks retourna dans le salon et s'assit sur le canapé. Elle n'avait plus la force de bouger. Elle n'avait plus envie de rien. Un silence de mort régnait dans son appartement et elle restait immobile, les mains sagement posées sur ses cuisses, le regard rivé à la porte d'entrée.

22 heures.

Toujours rien. Désespérément rien. Il n'y avait que cette douleur. Cette insupportable douleur.

23 heures.

Minuit.

1 heure.

Lorsque la pendule du salon afficha deux heures du matin, la jeune femme se leva lentement. Des larmes glissaient silencieusement sur ses joues pâles.

Il n'était pas venu.

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L'imposante horloge du salon émit deux carillons sonores et les mains de Remus se crispèrent un peu plus sur les accoudoirs de son fauteuil.

Etait-elle couchée ? S'était-elle finalement endormie ? Accepterait-elle de lui ouvrir, s'il la rejoignait maintenant ?

Mais à peine fut-il assailli par ces pensées, qu'il les repoussa vivement. Il ne devait pas flancher maintenant. Il ne faisait pas cela pour lui, mais pour elle. Demain, elle le haïrait. Elle le haïrait si ce qu'elle avait sous-entendu avant son départ était vrai. Elle le haïrait, si elle l'aimait.

Mais dans quelques années, après avoir fondé une famille avec un homme jeune et sain, elle comprendrait la justesse de son choix. Elle lui en serait alors reconnaissante. Heureuse et reconnaissante. C'était tout ce qui importait.

Quant à lui... Au diable sa souffrance. Qu'il ait frôlé ce qu'il rêvait d'avoir ne comptait pas. Qu'il ait eu un bref aperçu d'une vie avec « Elle » ne devait pas entrer en compte. Il avait raison d'agir ainsi.

Elle méritait mieux qu'une vie avec lui.

- Que fais-tu encore debout ?

Remus sursauta et tourna un regard perdu vers Sirius, debout, sur le seuil du salon. Il passa une main lasse sur son front et esquissa un sourire qu'il voulut rassurant.

- Je n'arrivais pas à dormir... Et toi ?

Sirius était toujours habillé, les traits tirés, une bouteille vide à la main.

- J'étais parti chercher du ravitaillement.

- Tu bois trop.

- Et toi pas assez, répondit-il du tac au tac. Ça te ferait du bien, de te laisser un peu aller.

- Je n'aime pas perdre le contrôle.

- Sans rire ! s'exclama Sirius en s'approchant de l'âtre.

D'un coup de baguette, il raviva les flammes mourantes puis posa la bouteille sur le manteau de la cheminée. Remus observa la mince silhouette de son ami se découper dans la semi-obscurité. Le dos ployant sous le poids d'une lassitude plus que perceptible, Black regardait d'un oeil morne les flammes danser sous ses yeux. Cela faisait des mois qu'il n'était pas sorti à l'air libre. Des mois qu'il végétait ici, dans cette maison lugubre et emplie de mauvais souvenirs.

Remus restait persuadé que Dumbledore avait tort de le maintenir enfermé. Il connaissait Sirius. Il finirait inévitablement par se rebeller. Tôt ou tard.

- Voldemort se montrera bientôt, dit Lupin, une sourde appréhension au creux de l'estomac. Et tu pourras enfin sortir.

Cette conversation, ils l'avaient eu des centaines de fois déjà et Sirius ne prit même pas la peine de lui répondre. Au bout de quelques minutes de silence, cependant, il se tourna vers Remus.

- Tu devrais aller de coucher.

- Je n'ai pas envie de dormir.

- Ce n'est pas ce que semblent indiquer les cernes sous tes yeux.

- Regarde-toi donc plutôt dans un miroir, répliqua sobrement Lupin.

- Je ne fais rien de mes journées. Pourquoi voudrais-tu que je dorme ?

- Pour que tes nuits passent plus vite !

- Je devrais dormir la journée aussi alors, grommela Sirius en s'étirant.

- Ah non ! s'insurgea aussitôt Remus. Qui s'occuperait de la maison si tu passais ton temps avec Morphée ?

Patmol lui décocha une œillade meurtrière.

- Regarde à quoi j'en suis réduit ! lança-t-il en écartant les bras. Sur mon épitaphe, tu pourras lire : « Ci-gît Sirius Black, notre regretté homme de ménage. Signé l'Ordre du Phénix. ».

- Ca sera toujours mieux que sur le mien : « Ci-gît Remus Lupin. Seul il vécut, seul il mourut. ».

Leurs regards se croisèrent et ils se sourirent, désabusés.

- Quelle bande de joyeux drilles nous faisons, tous les deux, lança Sirius en s'affalant sur le fauteuil adjacent au sien.

- De vrais boute-en-train ! renchérit Remus.

Le sourire de Patmol s'accentua.

- Alors ?

Lupin haussa les sourcils.

- Alors quoi ?

- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui ne va pas ? C'est Tonks qui te fait tourner en bourrique ? C'est vrai qu'hier, elle est peut-être allée un peu loin...

Le sourire amusé de Sirius venait contredire ses propos et Remus se contraignit à un peu de légèreté.

- Tu n'es pas très crédible.

- Allez ! C'était drôle !

- Pas pour moi.

- Penses-tu ! Dans quelques mois, tu y repenseras en riant.

- Ça, j'en doute.

Sirius émit un soupir las et laissa de nouveau son regard se perdre dans la lueur hypnotisante des flammes.

- Finalement, tu devrais la laisser faire. Elle aurait peut-être une bonne influence sur toi.

Les joues de Remus s'embrasèrent et il bénit l'obscurité des lieux.

Il s'était laissé faire, la veille au soir. Pire encore, il avait pris l'initiative.

- Je préfèrerais qu'on arrête de parler d'elle, s'il te plait, dit-il d'une voix blanche.

Une violente bouffée d'envie venait de le saisir. Il sentit bientôt le regard scrutateur de Sirius et se détourna, la mâchoire crispée.

- Eh bien... Je ne sais pas ce qu'elle t'a fait, mais... Enfin. Comme tu veux.

Un nouveau silence emplit le salon, seulement troublé par le crépitement des flammes dans l'âtre. Au bout d'un instant, cependant, Black se leva, rejoignit la cheminée et se saisit de la bouteille vide.

- Allez... Bonne nuit, Lunard.

Remus le regarda s'éloigner avec un profond sentiment de panique. En sa présence, il arrivait à contrôler ses pensées. Il arrivait à supporter sa frustration, la douleur dans son ventre, la déchirure sous ses côtes. S'il partait, il se retrouverait de nouveau seul, en proie à ses doutes. Il risquait de ne plus pouvoir lutter.

- Attends. Reste, s'il te plait.

Sirius se retourna.

- Tu n'as pas... ton jeu de cartes ? insista Remus. On pourrait faire une partie ?

- A plus de deux heures du matin ?

- Tu as mieux à faire ?

Le regard de Black glissa sur la bouteille vide qu'il tenait toujours à la main. Cette bouteille qu'il comptait remplacer par une autre, pleine cette fois-ci.

Il haussa les épaules.

- Pas vraiment, répondit-il en se dirigeant vers l'une des armoires, à la recherche de son jeu de cartes. Tu es sûr d'être d'humeur à te prendre une raclée ?

- La chance tourne parfois, tu sais.

- Toi ? Me battre au poker ? Manquerait plus que ça ! Moi vivant, ça n'arrivera jamais !

- Je doute de jouer avec toi, si tu es mort, lâcha Lupin, faussement mauvais.

- C'est ça, tu feras moins le malin quand il ne te restera plus que tes yeux pour pleurer !

Remus leva un regard amusé vers son ami et le regarda avec reconnaissance installer une petite table de jeu entre leurs deux fauteuils.

- Merci, murmura-t-il.

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Un parfum fort et familier le sortit peu à peu de l'inconscience et Remus ouvrit péniblement les yeux. Sirius, le visage souriant bien que fatigué, se tenait devant lui, agitant doucement sous son nez une tasse de café fumante.

- Salut.

Clignant plusieurs fois des paupières, Lupin entreprit de se redresser mais une douleur sourde irradia dans son dos et il émit un gémissement plaintif. Ce n'était plus vraiment de son âge, de s'endormir dans un fauteuil...

- Je n'ai pas eu le courage de te réveiller, cette nuit, se justifia Sirius. Tu semblais épuisé.

Remus lui sourit et écarta la couverture dont son ami l'avait recouvert.

- Quelle heure est-il ? demanda-t-il, en prenant la tasse que lui tendait toujours Patmol.

- Neuf heures moins le quart. Ils sont déjà tous arrivés mais ils prennent leur petit déjeuner. Tu as le temps de te doucher, si tu veux.

L'estomac de Remus se noua violemment et il cacha son malaise en buvant quelques gorgées du breuvage noir et amer.

Nymphadora était-elle là, elle aussi ?

- Merci.

Sirius hocha simplement la tête puis sortit, le laissant seul.

L'idée que Tonks se trouvait peut-être à quelques mètres de lui, le mit soudain dans un état indescriptible.

Malgré sa raison qui le poussait à croire qu'une confrontation avec la jeune femme restait une mauvaise idée – il y avait en effet peu de chance de la voir lui sourire après cet énième refus – il se leva si brusquement que son fauteuil faillit basculer en arrière. D'un pas vif, il rejoignit sa chambre, prit une douche expéditive et s'habilla, puis dévala plus qu'il ne descendit les escaliers le menant au rez-de-chaussée.

Il ne réalisa l'incongruité de son comportement que lorsqu'il sauta les quatre dernières marches avec un empressement suspect.

A quoi jouait-il, au juste ? A quoi jouait-il ?

D'une main tremblante, il ouvrit la porte de la cuisine et se glissa à l'intérieur de la pièce. Il ne mit qu'un instant à repérer la jeune femme parmi les membres de l'Ordre. Elle discutait posément avec une Molly souriante et Remus fronça les sourcils en découvrant le noir profond et singulier de ses cheveux courts. En entendant Arthur saluer le nouvel arrivant, elle tourna un bref instant la tête dans sa direction mais à aucun moment son regard ne croisa le sien et Lupin sentit son coeur s'alourdir.

Il fit lentement le tour des convives, jetant de fréquents coups d'oeil vers la jeune femme puis au bout d'un instant, arriva enfin à sa hauteur. Mrs Weasley l'accueillit avec entrain mais Tonks resta silencieuse, les yeux fixés sur la tasse de café qu'elle tenait entre ses mains crispées.

- Nymphadora, finit-il par saluer.

- Lupin, se contenta-t-elle de répondre en levant enfin la tête.

Aussi noir que ses cheveux, ses yeux le fixèrent avec une dureté qu'il ne lui connaissait pas. C'était bien la première fois qu'elle l'appelait par son nom de famille. Même le jour de leur rencontre, elle s'était montrée plus familière.

Il avala sa salive avec difficulté, ne sachant trop quoi répondre à la froideur d'un tel accueil, mais elle se détourna brusquement et, sans un mot, partit s'asseoir à côté de Sirius.

Remus la regarda s'affaler sur la chaise avec l'atroce sentiment qu'on venait de lui planter un couteau en plein coeur. Il grimaça un sourire tendu à l'adresse de Molly qui, surprise par le comportement peu amène de la jeune femme observait Lupin avec curiosité. Mais il choisit d'éviter toute discussion gênante en allant s'asseoir à son tour, prenant bien soin, cependant, de rester le plus éloigné possible de Tonks.

Une tasse de café bien noir vint se poser en douceur devant lui mais il n'y toucha pas. Le noeud dans sa gorge était si serré que rien n'aurait pu passer.

Voilà. Il était arrivé à ses fins. Elle avait enfin abandonné. Elle ne chercherait plus sa présence. Elle ne lui lancerait plus ses petits sourires malicieux, ses regards attentifs. Elle ne le frôlerait plus par « inadvertance ». Et surtout... elle ne lui donnerait plus cette sensation merveilleusement satisfaisante d'être important. Important pour elle.

Il n'était plus personne aux yeux de Tonks. Ou tout du moins, dans quelques temps, il ne le serait plus. Et cette pensée, pourtant recherchée depuis plusieurs mois maintenant, lui donna la nausée.

Le tirant de ses sombres pensées, la voix de Dumbledore s'éleva par-dessus le léger brouhaha et la réunion débuta. Ecoutant d'une oreille distraite les consignes à suivre pendant la semaine à venir, Remus eut toutes les difficultés du monde à détacher les yeux du visage fermé de la jeune femme. Elle ne souriait pas. Elle ne parlait pas. Elle restait concentrée sur sa tasse de café, vide depuis quelques minutes déjà. Pas une seule fois, elle ne se tourna vers lui.

- Remus ?

Lupin reporta vivement son attention sur Dumbledore.

- Je vous écoute, s'empressa-t-il d'affirmer.

- Selon un informateur, une réunion aurait lieu chez les Malefoy vendredi soir. Je serais très intéressé de savoir qui sera présent.

- Très bien.

- Nymphadora vous couvrira.

Le coeur de Remus fit une embardée et il leva les yeux vers la jeune femme. Celle-ci ne sembla pas le moins du monde surprise mais fit une grimace contrariée.

- Ah non... Je ne peux pas vendredi soir. J'ai déjà quelque chose de prévu.

Tous les regards convergèrent vers la jeune femme. Des regards quelque peu perplexes. D'ordinaire, elle était la première à se porter volontaire, prenant son travail pour l'Ordre très au sérieux.

- Désolée mais j'ai une vie en dehors du boulot ! dit-elle avec une note d'humour dans la voix qui sonnait faux aux oreilles de Lupin.

Elle se tut quelques secondes puis lâcha sur un ton beaucoup plus acide :

- Et puis Remus a l'habitude de se débrouiller tout seul. Ça ne serait pas la première fois.

Les regards quittèrent aussitôt la jeune femme et vinrent se poser en masse sur le visage pâle de Lupin. La mâchoire crispée, celui-ci baissa les yeux, plus blessé qu'il ne l'aurait voulu par ces propos somme toute assez justes. Mais dans la bouche de Tonks, ils sonnaient définitivement comme une insulte.

- S'il ne s'agit que d'une mission de surveillance, Sirius pourrait très bien y participer, poursuivit Tonks. Après tout, il ne s'agit pas de déambuler dans les rues au grand jour !

- Elle marque un point ! s'empressa d'acquiescer Sirius, se redressant aussitôt sur sa chaise.

- Non.

La voix douce mais ferme de Dumbledore s'éleva dans le silence de la cuisine et Remus vit le visage de Sirius se crisper.

- Non ?

- Non. Je suis désolé mais il n'est pas conseillé pour toi de sortir.

- Et voilà, encore la même rengaine ! soupira Sirius en tapant la table du plat de la main.

- Et il en sera ainsi tant que tu refuseras d'entendre raison.

- C'est vous qui ne voulez rien entendre ! C'est une mission de nuit ! Il n'y a pas grand risque !

- Si tu raisonnais en adulte responsable, dit Dumbledore sur un ton paternaliste, tu comprendrais…

- Mais bon sang ! s'emporta aussitôt Black, le visage écarlate. Je ne risque pas davantage que les autres membres de l'Ordre ! Remus pourrait très bien se faire capturer par des Mangemorts !

- Et toi, par des détraqueurs, répliqua posément Dumbledore.

- Et en quoi est-ce si différent ?

Remus ferma les yeux, les mains crispées sur ses cuisses. Il supportait difficilement la douleur et la rage présente dans la voix de son ami. Et il supportait encore plus difficilement de le voir obligé de courber l'échine encore et encore.

- Je ne tiens pas à annoncer à Harry que le Ministère est responsable de ta mort, répondit Dumbledore. Le Ministère, Sirius. Pas Voldemort, ni ses Mangemorts mais le Ministère.

Les deux hommes s'affrontèrent du regard puis d'un geste brusque, Sirius repoussa sa chaise et sortit de la pièce en faisant claquer la porte derrière lui. La voix de Mrs Black retentit aussitôt.

- TRAITRE A TON SANG ! FILS INDIGNE ! QUITTE IMMEDIATEMENT CETTE DEMEURE ! TU N'AS PAS TA PLACE ICI ! VA-T-EN !

Un silence de mort régnait dans la cuisine. Ces affrontements étaient courants et seul Severus Rogue semblait y prendre un certain plaisir. Une tasse de café entre les mains, il sirotait tranquillement le breuvage amer, et une violente bouffée de colère vint submerger Remus lorsqu'il vit un fin sourire étirer les lèvres du professeur de Potion.

- Nymphadora ?

Dumbledore s'était de nouveau tourné vers la jeune femme et celle-ci lui lança un regard glacial à faire pâlir de jalousie son cousin.

- Très bien, j'irai, grommela-t-elle avant de se lever à son tour. Maintenant, si ça ne vous dérange pas, je vais travailler.

Remus la regarda traverser la salle d'un pas martial et passer à quelques centimètres de lui puis la porte claqua de nouveau.

- La consanguinité... Quel fléau, se permit Rogue, railleur.

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Lorsque la réunion prit fin, Remus quitta la cuisine et rejoignit la petite salle de bain attenante à sa chambre. Son regard éteint se refléta dans le miroir au-dessus du lavabo et son visage aux traits tirés le choqua. Etre harcelé par une jeune femme telle que Nymphadora Tonks lui avait presque fait oublier combien il faisait vieux. Combien il était vieux. Des cernes mauves se dessinaient sous ses yeux, signe qu'il ne dormait pas assez, et un pli amer barrait le coin de ses lèvres. Même Rogue avait meilleure mine que lui.

Dans un soupir las, il ouvrit le robinet et passa de l'eau froide sur son visage fatigué, frottant avec énergie dans le vain espoir d'ôter aussi bien les cernes que les doutes et la douleur. Il aurait aimé pouvoir oublier le regard froid de Tonks. Il aurait aimé oublier ses mots acides.

Mais il aurait surtout souhaité ne pas en être autant affecté.

D'un geste brusque, Remus ferma le robinet mais son poignet heurta un des flacons posé sur le lavabo. Quelque peu hagard, il observa la petite bouteille tomber puis se casser sur le sol carrelé dans un bruit mât. Et curieusement, ce son lui fit du bien. Ce chaos succins apaisa sa peine. Aussi, pris d'une soudaine pulsion, il balaya du revers de la main le reste des flacons présents sur la lavabo, et ne reprit ses esprits que lorsque les bouteilles se brisèrent à leur tour dans un claquement assourdissant.

Il examina avec incrédulité les morceaux de verre brisé et le contenu des petits pots cassés répandus sur le carrelage. Lotions et onguents se mélangeaient aux débris dans un amas de couleurs pastelles.

Puis Remus leva les yeux vers le miroir et observa de nouveau son visage où se reflétait à présent une stupéfaction sincère.

Que lui arrivait-il ?

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Dire que Tonks avait passé une semaine désastreuse était un bel euphémisme. Elle se serait elle-même traitée de loque humaine si le peu de fierté qui lui restait ne le lui interdisait. Après tout, ne faisait-elle pas face à la situation avec courage ? N'arrivait-elle pas à accomplir chaque jour ce qu'on attendait d'elle ? Personne ne pouvait critiquer son travail. Personne !

Alors non, Nymphadora Tonks n'était pas une loque. Peut-être était-elle juste… très déprimée. Ou quelque peu… mélancolique. Mais elle n'était pas devenue une épave ! ça non !

Elle se levait toujours à une heure raisonnable. Elle s'habillait toujours correctement. Certes, il lui arrivait de commettre quelques petites erreurs dans le choix de certains vêtements – des chaussettes dépareillées, par exemple – mais honnêtement, qui s'en souciait ? Son excentricité n'était un secret pour personne !

Alors peut-être pouvait-on se poser certaines questions quant à son comportement. Elle ne souriait plus comme avant et passait le plus clair de son temps en salle d'entraînement des Aurors, s'épuisant à jeter des sorts sur des cibles qui, dans son esprit, ressemblaient traits pour traits à Remus Lupin. Ses collègues avaient d'ailleurs dû la sortir discrètement un soir, lorsque par « inadvertance » un Avada Kedavra s'était échappé de sa baguette magique.

Oui… Peut-être était-elle un peu déprimée, mélancolique… et en colère. Mais rien de plus.

Après tout, elle n'avait pas besoin de cet homme. Elle pouvait très bien vivre sans. Elle l'avait bien fait ces vingt dernières années ! Et puis le haïr, c'était aussi bien que l'aimer. Cela, au moins, la faisait avancer. Elle était fatiguée de faire du surplace. Un pas en avant et un pas en arrière. Pendant plusieurs mois, elle n'avait que cela, avec Remus Lupin. Et il était grand temps que cela change. Elle allait avancer, quitte à lui écraser les orteils au passage. A le faire tomber par terre et le piétiner allègrement.

Remontée à bloc, Tonks leva les yeux vers la pendule de son salon et un désagréable frisson la traversa de part en part.

L'heure était arrivée.

Pour la énième fois, elle maudit Dumbledore et prit sa lourde cape d'un geste impatient. Passer une nouvelle nuit en compagnie de Monsieur-je-te-fais-du-mal-pour-ton-bien n'était franchement pas le meilleur moyen de tourner la page. Mais avec un peu de chance… peut-être pourrait-elle le faire tomber par terre et le piétiner allègrement.

A SUIVRE…