Vous avez le bonjour du Fantôme
"Tiens...c'est étrange...Le fantôme de l'Opéra n'a pas encore réclamé ses honoraires...", s'étonnait M. Firmin à l'adresse de son collègue, M. André. Tous deux dirigeaient l'Opéra Populaire depuis déjà six mois, et toujours, le Fantôme avait été ponctuel: tous les 5 du mois, il demandait son salaire. Et ce depuis le 5 juin! Toujours, il réclamait ses 20 000 francs. Mais aujourd'hui, nous étions déjà le 9, et pas de nouvelles du Fantôme...
"Au fond, c'est une bonne chose!, répondit M. André, au moins avec cet argent, nous pourrons offrir une loge digne de ce nom à notre chère prima donna".
Juste ce qu'il ne fallait pas dire.
Car, tapie dans un coin sombre près des deux hommes se tenait un troisième personnage... Lequel ne semblait pas de superbe humeur! Non mais, comme si son salaire allait être versé à cette chipie! HORS DE QUESTION!!!
Il se rua dans l'un de ses passages secrets, atteignit le bureau de ces messieurs en quelques secondes de course effrénées, leur emprunta une plume et un peu d'encre, une enveloppe et une feuille de papier. Plus, bien entendu, de la cire pour le sceau. Et il rédigea son habituelle demande de salaire...
Mais
d'ailleurs, pourquoi ne l'avait-il pas réclamé plus
tôt? Aurait-il oublié la date?
La
vérité est qu'il avait promis à sa tendre
Christine de ne plus se faire remarquer...Qu'il se tiendrait
tranquille... Et depuis six mois, hormis sa demande de salaire, il
n'avait RIEN fait. Absolument rien. Et, comme si elle n'était
pas déjà assez satisfaite, elle lui avait demandé
(que dis-je! Ordonné!) de cesser de réclamer de
l'argent, sauf s'il voulait ruiner l'Opéra et ainsi, perdre
tout moyen de subsistance...
Il avait cédé, et ce mois ci, il n'avait rien demandé, se contentant de mâcher sa rancoeur contre la belle Daaé; Après tout, elle avait tout de même un peu raison!
Mais là, c'était une question d'honneur!!! Hors de question que la Carlotta s'offre des tapis d'orient et des diamants avec son salaire!! Comme si son cachet de prima donna (qui s'élevait à 15 000 francs par mois) ne lui suffisait pas! Certains vivaient avec 500 francs par mois, et s'en sortaient! Alors comment cette pimbêche de première, qui avait débuté comme chanteuse de taverne (et comme prostituée par la même occasion) et qui n'avait aucun talent, avait-elle pu obtenir ce que n'ont que les gens méritants?
Ca le révoltait.
Au diable sa promesse!! (d'ailleurs, il ne les tenait jamais, une promesse est juste bonne à piéger les imbéciles) Il reprenait son salaire!
Perdu dans ses pensées, il se rendit soudain compte que des pas s'approchaient dangereusement du bureau...
Lorsqu'il vit la clinge de la porte bouger, il bondit de sa chaise (ou plutôt, de la chaise du directeur) et se rua dans son passage. Ces messieurs eurent tout juste le temps d'apercevoir un bout de cape disparaître...
Si bien qu'ils crurent avoir rêvé.
Mais la lettre était là...Et M. André gémit (comme à son habitude).
"Oh, Firmin, nous avons déjà dépensé cet argent!! Comment expliquer ça à Carlotta, maintenant qu'elle est au courant?"
Firmin ne répondit pas, il était trop ennuyé...
"C'est une catastrophe... Nous sommes ruinés!", reprit André qui pleurait presque.
C'est alors que se fit entendre la voix du Fantôme. Les deux imbéciles en restèrent glacés sur place.
"Messieurs... A votre place je récupérerai le salaire... Sinon, quelque chose de terrible arrivera à votre chère Diva"
Et voici deux messieurs vraiment bien embêtés... De toute façon, ils essuieraient une tempête... Mais la tempête serait elle rose ou noire? Ca, c'était à voir!
Et finalement, redoutant plus de perdre la diva que de s'expliquer avec le Fantôme, ils décidèrent que l'argent restera à Carlotta.
Le masque d'Erik vira au rouge, et faillit fondre sur sa figure tellement il bouillait de rage. A moitié sonné sous le coup, il retourna à sa demeure, et se jeta ivre de rage dans le lac.
Un bon bain plus tard, il allait un peu mieux.
Mais restait le problème Carlotta...
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Le lendemain matin, alors que la nuit étendait toujours son rideau sombre et parsemé de diamants sur Paris...
Une femme d'une trentaine d'années gambadait dans les ruelles sinueuses d'un quartier à moitié endormi. Il était environ huit heures, et déjà des adolescentes de la campagne dressaient leurs étals et y étendaient les produits de leurs élevages et/ou cultures.
Si bien que la présence d'une charrette remplie de choux ne parut étrange à personne.
Carlotta (car oui, c'était elle), chantonnait gentiment, un panier sous le bras. Dieu sait quelle idée lui était passé par la tête: une femme pareille, faire son marché? D'habitude, c'étaient les domestiques qui s'en chargeaient.
Le conducteur de la charrette lança subitement son âne au galop, et la bête puis la charrette écrasèrent la malheureuse femme au vu de tous, avant de prendre la fuite, et de sauter de l'attelage en marche pour rentrer dans l'Opéra, où un ricanement venu droit des enfers se fit entendre entre les quatre murs de l'Opéra, avant que le son d'un orgue ne se fasse entendre, et qu'une voix ne se mette à chanter un requiem.
Carlotta n'était plus.
Les directeurs avaient voulu éviter de perdre la diva, quitte à s'expliquer avec le Fantôme. Mais malheureusement ils avaient non seulement perdu leur chère cantatrice, mais inutile de préciser que le Fantôme leur avait fait une crise! Et le pire...Il exigeait maintenant le triple de son salaire!
