Seconde partie

La honte le brûla tant et si bien qu'il pria de toutes ses forces que le sol daignât s'ouvrir et l'avaler pour l'emporter dans cet enfer où il méritait de brûler jusqu'à la fin des temps. Un sanglot lui échappa. Il pressa son poignet contre ses paupières abaissées et tenta de se convaincre qu'il venait de rêver.

Mais le colonel s'extirpa de lui et un froid glacial, une sensation de vide lui succédèrent entre ses cuisses.

- Ed… Je suis désolé…

Ces mots, cette voix triste, ces yeux déprimés sur le côté… Une flambée de colère envahit Edward.

Je ne veux pas de ta sincérité ! eut-il envie d'hurler mais jamais ces mots ne franchirent ses lèvres.

Cette énergie inattendue le revigora et lui donna la force de se rouler au bas du meuble. Il remonta son pantalon, le boucla et s'élança à la suite de son petit frère, sans un regard en arrière.

Ainsi, il ne vit pas le colonel qui demeurait agenouillé sur le bureau, paralysé. Puis qui se repliait sur lui-même comme une huître dans sa coquille, posait son front contre ses paumes et se mettait soudain à pleurer.

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Qu'est-ce que c'était ?

Ce n'était pas la première fois qu'Edward s'éclipsait de cette façon. Il avait toujours agi bizarrement, depuis son « réveil » : disparaissant pour quelques heures, avant de réapparaître mystérieusement. Quand il revenait, il avait toujours sur le visage une expression ambiguë, indéchiffrable : une sorte de souffrance voilée de soulagement, dissimulés par un espoir qui jusqu'à maintenant ne les avait jamais déçus. Car à ses retours, invariablement, il se révélait détenteur d'une information toute nouvellement acquise, précieuse, qui les orientait sur la bonne piste et leur permettait d'avancer considérablement dans leurs recherches.

Ces recherches avaient pour but la restitution des souvenirs d'Alphonse. Entre le jour où ils avaient tenté de ressusciter leur mère et échoué, et celui où il s'était réveillé comme d'un long sommeil, c'était le trou noir. On lui avait raconté comment son aîné avait sacrifié son bras pour rattacher in extremis son âme à une armure dans laquelle il avait vécu dès lors, et comment ils avaient erré par la suite à la recherche de la pierre philosophale avec laquelle ils avaient rêvé de récupérer l'intégralité de leurs corps. Mais malgré l'ardeur de son désir, ces instants précieux s'étaient envolés de sa mémoire, et il ne connaissait plus désormais ces récits que par celle des autres. C'était tellement frustrant…

Lui, Alphonse, avait perdu quatre années de sa vie, mais il ne s'en souciait guère. Il n'avait pas vu les autres grandir sans lui, et ça, c'était plus grave, c'était d'une tristesse indescriptible. Il avait toujours cru que rien ne serait jamais pire que ne pas retrouver ses souvenirs, qu'il était prêt à tout pour cela… mais était-ce réellement vrai ? La scène à laquelle il venait d'assister, ne surpassait-elle pas l'horreur de ne jamais regagner son identité ?

Il courut, courut sans réfléchir, courut sans rien voir, évita mécaniquement les obstacles. Son esprit venait de s'enfermer dans un trou noir, dans lequel le monde extérieur avait cessé d'exister. Il avait vaguement conscience qu'on l'appelait, mais il avait sombré dans la catatonie et ne parvenait plus à répondre, à réagir, à seulement comprendre qu'il aurait pu et dû le faire. Il courut sans se soucier du feu dans ses poumons, de la brûlure de ses membres trop rudement sollicités, il courut égaré dans les notions de l'espace et du temps, inconscient et aveugle.

Et quand il n'y parvint plus, quand ses membres le trahirent et l'abandonnèrent affaissé sur le sol, alors il sombra dans un gouffre de désespoir dont il crut ne jamais pouvoir sortir, et dans lequel il s'enfonça avec une voluptueuse sensation de délivrance.

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Il l'avait perdu. Edward s'arrêta pour souffler et réfléchir plus calmement à ce qui venait de se produire. Al les avait surpris. Il aurait préféré continuer à le lui cacher, mais cette façon d'apprendre un secret était certainement la pire qui soit.

Il avait dû penser… quoi ? Était-il choqué, dégoûté ? Et s'il ne voulait plus jamais le revoir ?

Ed n'oubliait pas qu'Al ne conservait aucun souvenir de la complicité indéfectible qu'ils avaient développée durant leurs voyages ensemble, du temps où l'âme du cadet se trouvait prisonnière d'une armure de métal. Ses sentiments avaient peut-être changé, où peut-être n'avaient-ils jamais existé… Et si son petit frère rejetait son existence, quelle serait sa raison de vivre désormais ?

Une fois apaisée sa course désordonnée, Ed sentit une inquiétude plus sourde encore l'envahir. Ses idées clarifiées rendaient d'autant plus vive son idée de la situation et les nombreuses raisons qu'avait Al d'en venir à le mépriser. Une vague de désespérance l'étouffa presque quand il envisagea le pire mais il la chassa promptement. Il serait toujours temps, plus tard, de décider de son destin si ses craintes se concrétisaient ; pour l'heure, il ne valait pas la peine de paniquer sans une base solide. Après une bonne bouffée d'oxygène, il obligea ses pieds à se remettre en marche.

Un à un, il visita tous les lieux où son cadet avait l'habitude de se rendre. Il ne le trouva nulle part. Plus il avançait, moins il parvenait à maîtriser ses nerfs et à conserver son calme. Des pensées négatives ne cessaient de marteler son crâne, le persuadant de sa maigre valeur, de sa déchéance, de son obsession…

Il s'en était rendu compte ce jour-là. Le jour où leur transmutation humaine avait échoué, manquant emporter Alphonse dans un monde où il serait devenu à jamais inaccessible. Il avait alors compris que la résurrection de leur mère ne valait pas le sacrifice de la vie de son frère ; que ce dernier constituait son dernier lien avec ses racines, que s'il le perdait il se retrouverait à jamais seul au monde. Or, cette seule pensée lui paraissait insurmontable ; et c'était l'énergie de la dernière chance, d'un amour inaltérable, qui lui avait permis, dans un ultime sursaut, de rattacher l'âme aimée au premier support visible, qui s'était révélé une vieille armure en acier.

Cela en échange de son seul bras, un bien maigre prix quand il songeait à la valeur de ce qu'il avait failli perdre ! En réalité, ces quatre années à la poursuite d'un rêve illusoire constituaient les plus belles de sa vie… Qu'aurait-il souhaité revenir à cette époque faste !

Mais le rêve s'était réalisé… et changé en cauchemar… ou plutôt, en vérité. Il était redevenu ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, mais les souvenirs dont l'un des deux frères seulement avait hérités le tourmentaient plus insidieusement que le plus vicieux des engins de torture.

Et si Al, en fait, l'avait oublié lui aussi? S'il ne l'aimait plus… Si cette douce complicité n'avait été que le tendre désir de son imagination ? Il ne pouvait l'envisager…

Al…

Al ne se trouvait pas dans leur chambre commune, ni à la cuisine, ni dans les quartiers généraux, ni sur le toit. Là-haut, Edward se laissa tomber à genoux. Il avait cherché dans les coins et les recoins des bâtiments militaires, sans succès. Alphonse était probablement parti ! D'un seul coup, les larmes qu'il avait si longtemps contenues abattirent sa résistance, ce fut comme si une digue se brisait, il se courba en deux, saisit à deux mains son ventre douloureux, appuya son front contre la grille métallique, inonda la pierre indifférente. Il n'arrivait pas à y croire… Et pourtant, quel autre choix aurait-il pu s'offrir à son cadet après avoir assisté à une chose pareille ? Après avoir percé à jour la véritable nature de celui qu'il avait considéré comme un modèle, après une semblable déception ?

Voilà finalement les conséquences de sa trop grande avidité ! Voilà ce qu'on récoltait quand on souhaitait aller trop vite, quand on désirait le beurre, l'argent du beurre, le pot de crème et le sourire de la laitière… Voilà où il s'en était lui-même réduit, à cause de ses propres choix !

Déchiré, brisé, il n'était pas certain de jamais pouvoir se relever. Et pourtant il le fallait. Ne serait-ce que pour en finir.

Il se redressa tant bien que mal. Ses yeux fixèrent un horizon lointain, un champ luxuriant de vert émaillé de rouge et de jaune, mais ces teintes lumineuses ne l'atteignirent pas car à cet instant, son âme n'était que ténèbres. Or voilà qu'un infime mouvement, perdu à la lisière de sa vision, attira son attention.

Il poussa un juron, ramassa sa tunique tombée à terre et repartit dévaler les escaliers à toute allure.

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Il ne pouvait plus le supporter… Non, il ne le pouvait plus. Ce n'était plus possible.

Il n'osait même pas avouer son état à qui que ce soit, on l'aurait envoyé à l'asile illico presto... ou condamné pour une raison ou l'autre. D'ailleurs il se faisait peur lui-même, il ne comprenait pas quelle folie l'avait poussé à vouloir posséder à n'importe prix ce garçon de la moitié de son âge, quelle furie l'avait changé en bête de rut capricieuse et cruelle, quelle démence l'avait envoyé chasser les informations qui lui étaient indispensables, de façon à les lui vendre… au plus offrant.

Mais… Edward touchait presque à son but désormais. Ce qu'il lui révélerait aujourd'hui achèverait l'édifice, le temps des jeux était terminé. Et jamais le gamin ne lui appartiendrait.

Cette lueur de dégoût dans ses yeux ne se changerait pas en l'étincelle d'amour qu'il avait si longtemps espérée. Aussi, pour quel genre d'homme se prenait-il ? Se croyait-il digne d'un sentiment si beau, après les abjections auxquelles il s'était livré ? Quelle présomption ! Quel mépris…

Il détesta le rire qui le secoua à cette pensée. Ce n'était pas le ricanement d'un homme saint d'esprit, mais cela, il le savait depuis longtemps.

Il se leva. Pour faire quoi ? Il ne le savait pas encore, mais il était temps d'agir.

Son esprit embrumé eut le réflexe de vérifier le chargeur de son revolver. Puis il le dissimula sous son veston et sortit.