Partie finale

La rivière… Comment avait-il pu l'oublier ? Quand ils étaient petits et qu'ils se disputaient, c'était toujours au bord d'un cours d'eau que le cadet venait trouver refuge, malheureux et regrettant déjà la moitié des paroles lâchées dans le moment de colère.

Alphonse avait perdu le souvenir des quatre années durant lesquelles Edward avait évolué et changé. Cela signifiait également que ses habitudes étaient demeurées immuables, alors que dans la mémoire de l'aîné elles s'étaient fondues dans le passé perdu d'une autre vie.

Il longea les berges et ne tarda pas à tomber sur la silhouette familière allongée sur l'herbe battue par la brise. Dans cette immensité, elle paraissait d'autant plus menue et fragile ; elle donnait irrésistiblement envie de la protéger… mais à cela il avait échoué, en n'ayant su préserver son regard de l'atroce vision qu'il lui avait offerte.

Il s'approcha d'un pas tranquille ; il se sentait pourtant horriblement anxieux, au point qu'il se demandait pourquoi le sol ne vibrait pas sous ses propres tremblements, et comment les battements de son cœur ne s'entendaient pas jusqu'à l'autre bout du monde. Il s'allongea auprès de son frère le plus sereinement qu'il put, dans ses gestes du moins, car ses pensées se bouleversaient de telle façon qu'il ne parvenait pas à les rassembler correctement, ni à déterminer par quoi commencer. Il fallait parler, il le fallait, mais à l'heure la plus importante, sa tête se faisait désespérément creuse.

À sa grande surprise, ce fut Al qui l'interrogea le premier.

- Tu… Ce n'était pas vraiment vrai, n'est-ce pas ?

Pour la première fois depuis son arrivée, Ed se pencha sur le côté et prit le temps de regarder Al. Son frangin ne lui tournait pas vraiment le dos, mais son visage restait dans l'ombre et il ne pouvait apercevoir son expression. La voix, un peu étranglée, ne suffisait pas à lui indiquer le fond de ses pensées.

L'aîné refusa de s'accrocher à un espoir déçu d'avance. Il lui devait la vérité.

- Si, c'était vrai.

Il entendit quelque chose comme un hoquet, pourtant pas un sursaut n'agita l'adolescent étendu de tout son long. À peine y eut-il un trémolo supplémentaire lorsqu'il ouvrit encore une fois la bouche.

- Tu n'en avais pas vraiment envie.

Bien que murmurée, ce n'était pas une question, mais bel et bien une affirmation.

Ed ne sut pas quoi répondre. Il ne comprenait pas pourquoi son frère se souciait de cela, mais comment aurait-il pu lui mentir ? Lui-même ne parvenait plus très bien à situer ses sentiments, depuis que cette histoire avait commencé.

- Je ne sais pas, avoua-t-il en toute sincérité.

L'instant d'après, une masse l'écrasa. À la vitesse de l'éclair, Alphonse s'était déplacé sur lui et le maintenait désormais plaqué au sol. Surpris, Ed resta sans réaction. Son cadet paraissait avoir explosé, il ne se retenait plus du tout. Son visage, à deux centimètres de sa face à lui, peinait à dissimuler une grimace affectée. Il ne lui avait jamais vue une couleur aussi cramoisie.

- C'est pas vrai ! Menteur ! Il t'a forcé !

- Al… Je… En fait, non, il ne m'a pas « forcé ».

Edward était bouleversé. Il n'avait jamais vu son frangin dans un état pareil. Al avait toujours été le plus mature des deux, d'ailleurs du temps où il était dans l'armure, on le prenait toujours pour l'aîné. Al se montrait si calme, si doux, qu'il en devenait presque placide ; si sage, si posé, qu'il forçait l'admiration et était généralement écouté avec attention par son entourage. Le sauvage qui lui martelait puérilement la poitrine avec ses poings, était-ce réellement Al ? Son Al ?

- Calme-toi ! tenta-t-il maladroitement en lui repoussant les épaules des deux mains.

À sa grande surprise, il fut écouté. Aussitôt un silence de plomb tomba sur eux, l'air en était comme vicié. L'atmosphère ne s'était pas allégée, bien au contraire, car les sanglots et les reniflements d'Alphonse la ponctuaient maintenant, résonnant avec une acuité douloureuse.

- Dis-le moi… Dis-moi qu'il t'a forcé ! Parce que… je ne pourrai jamais accepter le contraire !

Hein ?

Edward continua à se taire, espérant qu'Al continuerait d'exprimer le fond de sa pensée.

- L'idée que tu puisses faire ça volontairement avec lui… Je la refuse totalement ! Tu ne l'aimes pas, d'abord, c'est impossible, onii-chan !

- …

- Tu n'aimes que moi ! Tu l'as dit tellement souvent…

Il se montra incapable de poursuivre.

Edward se redressa en position assise, saisit son petit frère à pleins bras et le serra fort contre son torse. Il sentit Alphonse lui mouiller la chemise ; un demi-sourire lui traversa le visage quand il se dit que plus tôt, l'armure ne lui aurait même pas permis de verser ces larmes. Finalement, quelle situation était la meilleure ? Le cadet dans sa prison d'acier dépourvue de sensation et des satisfactions les plus élémentaires telles que manger ou dormir, ou le cadet bien vivant, privé de sa mémoire mais libre de respirer, de palper, et de rire au éclats ? Les deux n'étaient-ils pas le prix à payer pour leur folle erreur de jeunesse ? Et si sa tendance continuelle à ne pas satisfaire de ce qu'il possédait déjà finissait par provoquer la disparition totale d'Alphonse, si une fois de plus la manœuvre ne tournait pas comme il le fallait ? Si, à la fin, son être le plus cher ne lui était pas rendu, pourrait-il le supporter ?

Autant de questions sans réponses… Mais pour la première fois, il se demanda s'il se sentait prêt à en prendre le risque. C'était quitte ou double. Il pouvait tout gagner, bien sûr, mais l'éventualité de tout perdre n'était pas à exclure non plus. Ils l'avaient déjà appris à leurs dépends : on ne joue pas impunément avec les lois de l'alchimie.

- Idiot, murmura-t-il. Évidemment que je n'aime que toi, tu es toute ma vie, tu sais ?

- Alors, pourquoi ?

Il n'allait quand même pas lui dire la vérité !

- Pourquoi lui ? poursuivit Alphonse.

Il ne savait toujours pas quoi répondre.

- Si tu ne l'aimes pas…

Il insistait ! Ed prit alors l'échappatoire la plus stupide qui soit.

Il embrassa Alphonse.

Une voix lui criait qu'il n'en avait pas le droit, une deuxième que c'était la seule solution ; la première trouvait qu'il exagérait tandis que la seconde estimait la mesure justifiée, et puis de toute façon c'était ce que le plus jeune voulait, non ? Et elles se tiraillaient entre elles sans parvenir à prendre l'avantage…

Edward flottait à mi-chemin entre le monde réel et un autre où les sensations autres que physiques apparaissaient étrangement atténuées. C'est peut-être pour cela qu'il n'entendit pas le coup de feu. La seule chose qu'il perçut, ce fut que cette chaleur dont il avait ouvertement profité venait de le quitter avec brutalité, et il ouvrit des yeux stupéfaits. Le colonel se tenait à contre-jour, une arme encore fumante pointée sur lui.

- Je ne te laisserai pas me trahir ! rugit-il. Je te veux entièrement, entièrement, tu as compris ? Je balaierai tous les obstacles qui se dressent entre toi et moi…

0

Edward ne desserra pas les dents. La tête baissée, il caressait machinalement les cheveux d'Alphonse effondré sur lui, immobile. Sa cape rouge s'imprégnait d'un rouge plus ardent encore.

Le souffle court, Roy Mustang commença à se rapprocher d'Edward. Ne constatant chez ce dernier aucune réaction notable, il finit par se tenir tout contre lui, le revolver toujours pointé sur sa tempe.

- Tu m'appartiens. Tu es à moi, je ne te laisserai à personne, pas même à ton frangin…

Il rapprocha son visage du sien, l'obligea à lever la tête, puis posa sa bouche sur celle de l'autre avant d'y introduire sa langue. Le gamin se laissa faire. Enhardi, il commença alors à défaire son veston et à lui lécher l'oreille, à la suite de quoi il descendit le long du cou pour atteindre l'épaule. À ce moment, son flingue dévia très légèrement de sa cible, et son doigt commença à desserrer sa prise. C'était ce qu'Edward attendait.

En un seul élan, il claqua des mains, changea son automail en lame acérée et en transperça son colonel. Il enfonça jusqu'à la garde, c'est-à-dire jusqu'à son coude, regarda avec indifférence sa victime surprise, qui tentait de parler mais ne parvenait qu'à cracher un sang noirâtre, dont les gouttelettes l'aspergèrent de la tête aux pieds. Un moment il maintint sa prise levée, puis il abaissa son bras, et laissa le cadavre glisser sur le sol. Il redonna sa vraie forme à sa prothèse et souleva la masse toujours immobile d'Alphonse.

Il ne respirait plus. Il était froid. Et vide.

Ed hurla.

Quitte ou double… Les conséquences de ses actes… Et s'il n'avait pas participé aux jeux de Roy Mustang, s'il n'avait pas voulu forcer le destin, s'il n'avait pas voulu récupérer son frère dans son intégralité, incapable d'apprécier simplement sa présence du moment !

Et il pleura, pleura… mais les pleurs ne ressuscitent pas les morts. Les transmutations humaines non plus.

Au bout d'un long moment, il se releva. Le soleil s'apprêtait à se coucher ; ce faisant, il tissait dans le ciel une toile écarlate, où se mêlaient vermillon et magenta. Il venait de tuer un officier supérieur de l'armée. On ne tarderait pas à se lancer à sa poursuite.

Il ne lui restait qu'à disparaître de cette région pour n'y plus revenir, s'en aller le plus loin possible, pour achever une vie qui dès cet instant n'en était plus une. Ce fut bientôt chose faite.

Edward Elric s'effaça de la surface de ce monde. Pour toujours.


Je suis sincèrement désolée pour tous les cœurs que j'aurai brisés… (y compris le mien lol)

A la relire je trouve cette fin trop rapide. Ou trop lente. Mais bon.

C'était pas mon seulement mon premier lemon. Aussi ma première death, j'entends quand le personnage est pas censé mourir dans la série.

Hum.

"Cesse d'étaler sa vie"