Chapitre 3 :

Dix jours s'étaient écoulés. Personne n'avait rien vu, rien entendu … Normal à New York, c'est du chacun pour soi ! Nos investigations ne menaient nulle part.

La gamine n'avait toujours pas ouvert ses yeux mais son état s'était stabilisé.

Les résultats du labo avaient disculpé le propriétaire du bar. Les fibres, les traces de sang, les différents transferts des vêtements de la victime et du témoin coïncidaient avec ses dires. Et le plus important, ce n'était pas lui le violeur, ce n'était pas son ADN qu'on avait trouvé sur la petite.

On était fatigués, épuisés. Elliot était à cran ; il n'avait pu voir Kathy que 30 minutes quand elle lui avait apporté des vêtements propres et une petite carte signée de ses enfants.

On se relayait toutes les deux heures, dans la chambre de repos. Mais ce n'était pas l'idéal. Entre les sirènes, les claquements de porte, les cris et les insultes des prostitués ou des malfrats, il fallait avoir un sommeil de plomb pour dormir profondément.

Les garçons ressemblaient à des zombies. Même fraîchement lavés et habillés, leur mine était défaite, leur visage blafard avec de larges cernes noirs sous les yeux. Je ne devais pas être belle à voir non plus.

On baillait sans cesse et notre travail n'était pas productif. On tournait en rond. On ne recevait ni ne trouvait aucune information et cela nous exaspérait. La seule qui pouvait nous aider était toujours dans le coma.

Je n'avais plus vu Alexandra depuis notre altercation dans la salle d'interrogatoire. Elle n'appelait pas pour prendre des nouvelles, elle ne passait plus par hasard par notre service pour nous tenir au courant des dossiers qu'elle bouclait ou encore des procès qu'elle menait à terme… comme elle en avait l'habitude.

Je pense que ça aussi devait nous affecter tous. Les nouvelles qu'elle nous apportait nous remontaient souvent le moral. Elles nous prouvaient que nous menions à bien notre métier, que nous faisions correctement notre travail et que nous en étions récompensés. Par ses félicitations, ses remerciements, Alex nous remotivait et nous nous acharnions de plus belle sur l'affaire en cours.

Et là rien … le vide, le calme, l'absence pesante.

Comme eux, j'avais besoin de son soutien et de sa présence. Et par mon comportement stupide et infantile, je le leur en avais privé.

Je pris mon courage à deux mains, me levai de derrière mon bureau et me dirigeai à l'étage supérieur.

- « Tu vas où ? me demanda Elliot.

- Voir Alex. »

Il ne me dit rien de plus.

En face de sa porte, je rassemblai le peu de détermination qu'il me restait. Je regardai la vitre opaque, je suivis du doigt le tracé de son nom, son prénom et de son statut, écrits avec de belles lettres dorées.

Je me décidai enfin à frapper.

- « Entrez. »

J'entrai doucement, elle était là, assise derrière son bureau, concentrée sur un dossier, ses lunettes rectangulaires sur son nez, elle écrivait. Elle ne releva pas la tête.

- « Oui ? » demanda-t-elle, impatiente, sans m'accorder un regard.

- « C'est moi. »

Elle reconnut immédiatement ma voix et leva soudainement les yeux. Si elle avait été calme deux secondes auparavant, ses ressentis d'il y a quelques jours firent brusquement surface. Je pouvais lire la colère sur son visage fermé et ses sourcils froncés.

- « Qu'est-ce que tu veux ? » me demanda-t-elle. « Un mandat ? Une procuration d'un juge ? Me clouer au poteau ?

- Touché », lui répondis-je.

- « Fais vite, je n'ai pas que ça à faire … curieusement, j'ai aussi un autre travail que de vous surveiller ou d'être … « tout le temps sur votre dos », si j'utilise bien tes paroles.

- Je viens te présenter mes excuses … », dis-je en tenant toujours bon. Je voulais aller jusqu'au bout de mon objectif. Il n'y avait pas que ma fierté à tenir en compte, il y avait aussi le moral de la troupe. « Ecoute », repris-je, « je suis désolée… Je ne sais pas ce qui m'a pris… je n'ai pas d'excuse … je m'en suis prise … à toi … sans raison. Je suis sincèrement désolée.

- Je ne suis pas là pour supporter ta mauvaise humeur, même si on me paie grassement. Je n'ai pas compris d'où ça venait et je ne tiens pas à le savoir. Ne recommence pas, je ne serai pas aussi conciliante la prochaine fois…
Mais c'est bon, on trace un trait là-dessus, on n'en parle plus, c'est du passé. J'accepte tes excuses. »

La tension était encore palpable, même si elle faisait un effort sur elle-même pour être ouverte. Je repartis comme j'étais venue, comme une enfant prise à défaut.

- « Olivia … » m'appela-t-elle. « Je veux savoir quand même … Pourquoi ? … Pourquoi moi ? »

Je me retournai :

- « Je ne sais pas. Je te l'ai dit, je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris.

- Ca m'a blessée », me dit-elle…. « Elle marqua une pause puis reprit … Après cette soirée, après tout ce que tu as fait pour moi cette nuit-là… Je ne comprends pas... Ai-je été désobligeante ? Je t'ai embarrassée ? Ai-je été déplacée ou je t'ai agacée ?

- Non… non … rien, au contraire. » Je lui souris, elle s'en rappelait et elle m'en parlait. Ca me soulageait.

« Tu n'as rien fait, je te rassure. Tu dormais à poings fermés, je t'ai portée tout le long. Pas moyen de te réveiller », lui dis-je en riant.

- « Je ne sais pas si je préfère ça, mais je comprends mieux le « Fais régime » ». Et elle sourit à son tour.

- « Ecoute Alex, je suis désolée. Je viens te présenter mes excuses, pour nous … mais aussi pour l'équipe. Ta présence est importante pour nous tous, même si tu ne peux pas encore nous aider sur l'affaire en cours, … le fait que tu apportes de bonnes nouvelles… ça nous remonte le moral … tu nous motives … Et… je les ai privés de toi. Ils ne m'ont rien dit, rien demandé. J'ai agi de mon propre chef… Ca me, nous – repris-je - ferait plaisir que tu reviennes parmi nous. »

Elle sourit à nouveau.

- « Dans ce cas, … et c'est si gentiment demandé, … je t'accompagne. De toute façon, j'ai besoin d'un break. » Et elle se leva.

Nous traversions les bureaux, côte à côte, riant l'une avec l'autre.

- « Hé ben, qui voilà … Enfin réconciliées ? » remarqua Fin.

- « Alex … tu as failli nous manquer … » rétorqua Munch.

- « Ha ha … Munch tu es toujours aussi drôle ? » répondit-elle.

- « Benson ! » C'était la voix de Cragen de l'autre côté de la salle. « La petite s'est réveillée… File la retrouver.

- Elliot, on y va. Tu conduis. » Et je lui lançai les clefs.

A l'hôpital St Vincent, Anna m'avertit :

- « Elle est vraiment en état de choc. Seules, les femmes peuvent l'approcher sans qu'elle ne fasse une crise. Je m'en suis occupée, Mégane, l'infirmière, aussi. Nous sommes les seules à l'avoir approchée. Elliot, tu devrais rester dehors et ne pas te montrer.
Elle n'a pas dit un mot… je ne sais pas si c'est parce qu'elle ne parle pas notre langue, si elle est muette ou si c'est par peur…
Olivia, je te préviens, c'est très dur à supporter … de la voir comme ça…
Elle est dans la chambre 245. Je l'ai prévenue de ton arrivée. Elle t'attend. »

J'entrouvris la porte doucement après avoir frappé. Je passai la tête à la recherche de la petite. Elle était dans son lit, assise, recroquevillée contre la tête de lit, les jambes repliées contre elle, elle encerclait ses couvertures, le menton était posé sur ses genoux … Toute petite, toute menue, le regard perdu …

- « Hello ? »... fis-je.

Je m'approchai lentement, pour lui laisser le temps de s'habituer à ma présence. Je pris une chaise du coin de la chambre, en face d'elle et m'y calla.

- « Coucou ma puce… Je m'appelle Olivia Benson, je suis policier. » Je sortis mon badge et le déposai sur le lit pour qu'elle puisse le voir.

Elle tourna la tête en direction de mon insigne. Mon Dieu, si je n'avais pas été préparée mentalement et par expérience à ce que je suis entrain de voir, je n'aurais pas pu me contenir et me maîtriser.

Son visage était violacé et enflé sous la brutalité des coups qui lui avaient été portés, des boursouflures infectées gonflaient ses joues, son nez cassé avait doublé de volume et était bleuté. Ses yeux étaient renfoncés sous un coquard noirâtre. Ses lèvres craquelées et sèches comportaient des croûtes de sang aux commissures. Ses bras étaient lacérés, des bleus parsemaient son corps ça et là, elle devait avoir une ou deux côtes fêlées vu la façon dont elle se tenait.

Comme le répétait Mike quelques jours plus tôt « Comment pouvait-on faire ça à une enfant ? ».

La bonne nouvelle, c'était qu'elle me comprenait.

Je lui souris. Elle se remit en place.

Je pris mon temps, je ne voulais pas la brusquer… On avancerait à son rythme.

Je me repositionnais et calais mon dos dans le fond de mon siège. Je croisais mes jambes, plaçais mes bras par-dessus le dossier, en arrière, et glissais mes mains dans mes poches.

- « J'ai une nièce d'à peu près ton âge… Elle a un frère jumeau et deux autres sœurs plus âgées… Ce sont les enfants de mon partenaire. »

Silence… je repris :

- « Je ne suis pas vraiment leur tante … tu sais. Mais je passe tellement de temps chez eux, je suis très proche d'eux … Et puis je n'ai pas de famille non plus… »

Aucune réaction …, je ne me démontais pas, je poursuivis sur ma lancée :

- « Ils m'ont accueillie les bras ouverts il y a quelques années … depuis ils m'appellent Tante Olivia …. »

Je me tus quelques minutes. Je la laissai dans son mutisme, je respectai son silence. Je voulais lui montrer que j'étais présente mais que c'était elle qui décidait si je pouvais entrer en contact avec elle.

Elle se tourna vers moi, ses yeux me demandaient de continuer, elle m'écoutait :

- « Ils sont inséparables et insupportables. Là, ils sont dans leur phase « je fais plaisir à papa et maman » et tous les moyens sont bons… »

Et je me permis de rire un peu…

- « …L'autre jour, ils voulaient préparer un petit déjeuner surprise à leurs parents et le leur apporter au lit… Quelle idée il leur est venu à l'esprit !
Bien sûr, c'était un petit déjeuner suivant leur recette personnelle. »

Elle écoutait attentivement, sa curiosité se lisait sur son visage.

- « La tête d'Elliot et de Kathy, quand ils se sont vus forcer, pour ne pas les vexer, de boire leur café salé, leurs œufs brouillés avec les coquilles et le jus de citron amer !!! Même leurs toasts étaient brûlés. Ha ! ha ! ha ! Il a fallu à leurs parents toute la journée de dimanche et une bonne dose de bicarbonate pour s'en remettre. »

Je m'arrêtai, faisant semblant d'être perdue dans mes souvenirs. Après de longues minutes, je continuai :

- « Je ne sais pas si les enfants savent déjà faire la cuisine à cet âge ? Mais ça partait d'une bonne intention…

- Moi je sais faire la cuisine… », me dit-elle d'une toute petite voix.

Le signe que j'attendais … l'espoir auquel je pouvais enfin me raccrocher.

- « Ha oui ? Et tu la fais bien ou comme Dickie et Lizzie, les enfants d'Elliot ?

- Je la fais très bien… Ma maman m'a appris … parce qu'elle rentre tard du travail … je dois nourrir mon petit frère après l'école.

- Qu'est-ce que tu sais faire ? Qu'est ce que tu lui prépares de bon ? » lui demandai-je.

- « Euh … des spaghettis … de la soupe …des raviolis … et l'omelette sans les coquilles, me répondit-elle fièrement. Je réchauffe aussi les plats au micro-onde.

- Whaaa je suis impressionnée ! Tu es déjà grande. Mais tu as quel âge … tu ne peux pas avoir que 8 ans… Dixie et Lizzie, eux, ont 8 ans.

- Si si j'ai 8 ans. Mais je vais bientôt avoir 9 ans… très bientôt. »

Je me penchai en avant, à sa hauteur, pour me montrer plus confiante… plus accessible aussi. Et j'osai :

- « Tu t'appelles comment ma puce ?

- Julia… Julia Anderson, me souffla-t-elle, inquiète d'entendre la prochaine question.

- Et bien Julia, je suis ravie de faire ta connaissance… » Je me levai doucement, remis la chaise en place.

- « Où tu vas ? me demanda la petite.

- Et bien je dois partir. J'ai mon collègue qui m'attend dehors… je dois retourner travailler.

- Tu vas revenir ?

- Oui … si tu veux … Ce soir … avant la fin des heures de consultations… Tu veux ?

- Oui … j'aimerai bien, … ça me plairait beaucoup.

- Tu souhaites que je te ramène quelque chose ? Un livre, un jouet, une peluche ? Dis-moi.

- Groscopain me manque, me répondit-elle tristement … mais je ne crois pas que tu le trouveras.

- C'est qui ?

- C'est un petit bisounours. Le brun, le chef de tous les bisounours.

- Je vais voir ce que je peux faire… A ce soir, Julia. »

Et je quittai la pièce avec beaucoup de remords. Quand j'eus refermé la porte derrière moi, je m'y adossai pour reprendre mon souffle, pour remettre mes idées en place, pour prendre du recul et analyser la situation.

J'avais réussi à établir le contact, à créer une relation de confiance entre elle et moi et je la laissais là, toute seule… D'accord elle n'était pas seule, elle était entourée par des gens professionnels et compétents. Et il y avait aussi le docteur Miguel… Mais j'étais la seule à qui elle avait parlé, avec qui elle avait conversé… un vrai dialogue qui m'en a appris plus que je ne l'aurais imaginé.

Elliot posa sa main sur mon épaule et me fit revenir à la dure réalité :

- « Ca va Liv' ? Comment ça s'est passé là-dedans ?

- Bien … mieux que je ne l'espérais… Elliot… je ne sais pas ce qui lui est arrivé mais si tu pouvais voir l'état de son visage, son petit corps meurtri… C'est horrible. Le gars s'est acharné sur elle !

- Je sais…j'ai vu. Pendant que tu prenais la température dans sa chambre, Docteur Miguel m'a montré son rapport et ses photos. Et c'est pourquoi je te redemande : comment tu vas, toi ? Tu l'as eue en face de toi, tu as pu lui parler, peut être l'approcher … L'image de Lizzie ne m'a pas quitté un instant … et ce n'était que des photos ! Alors soulage-toi !

- Justement, je ne ressens rien pour le moment, mon esprit est vide, je suis incapable de penser clairement… Tu me connais, ça viendra ce soir … Ce que j'appréhende … l'après coup… J'aviserai… Tu me connais », répétais-je comme pour le rassurer. Mais ça ne le rassura pas.

- « Tu sais que tu peux m'appeler moi ou Huang n'importe quand. N'hésite pas !

- Je sais … je sais …. »

Je secouai la tête, je ne voulais pas être envahie maintenant par mes sales pensées, pas maintenant, je devais encore me contrôler.

- « Raconte-moi ce que tu as appris, reprit-il pour changer le sujet de la conversation.

- Elle s'appelle Julia Anderson, elle a 8 ans, très bientôt 9 ans… si elle n'est pas déphasée ou désorientée… si elle n'a pas été enlevée ou séquestrée … Elle me parait très mature pour son âge. Elle a un petit frère, je ne sais pas de quel âge, ni son prénom. Elle devait s'en occuper, sa mère travaillait tard. Elle ne m'a jamais parlé de son père …
Et Elliot… », je voulais attirer son attention… « Elle ne m'a pas demandé une seule fois où sont ses parents,… quand elle peut les voir, si elle peut les voir…, elle ne m'a pas demandé des nouvelles de sa famille ni même de son petit frère … Tu ne trouves pas ça étrange, toi ?

- Si en effet… J'appelle le chef, je lui transmets tout ce que tu viens de découvrir. Et on apporte les résultats du labo aux autres … je les ai avec moi. Tant que j'étais là, j'en ai profité pour faire accélérer les choses.

Je pense que cette fois, on a enfin mérité de tous rentrer chez soi et de se reposer dans un vrai lit jusqu'à demain. »