Chapitre 4 :

Il était 20h passé quand je revins seule à l'hôpital. Il m'a fallu faire plusieurs magasins pour trouver ce que devait être un bisounours et, surtout, un Groscopain.

Je me servis de mon badge pour passer l'entrée et les agents de sécurité. Je me dirigeais sans détour vers la chambre de Julia. Je toquais et entrais.

- « Julia, c'est moi, fis-je naturellement… Je suis désolée pour le retard… »

Elle grimaça un sourire douloureux.

- « J'ai cru que tu ne viendrais plus … que tu avais été juste polie … que tu avais eu peur … , … de moi … de … de … »

Et une larme s'échappa de ses yeux enflés.

- « Oh ma chérie… », je vins m'asseoir à ses côtés et la pris dans mes bras, « … je tiens toujours mes promesses. Rien ne me fera revenir sur une parole… pourquoi aurais-je peur de toi, hein ???...
J'ai eu du retard pour ceci … » Et je sortis du sac en plastique l'énorme peluche brune avec un gros cœur rose sur le ventre.

- « Oooooh, Groscopain !!! » Elle s'empressa de le prendre dans ses bras et de le serrer très fort. « Merci Olivia, merci beaucoup !!! »

Elle pleurait.

- « Ca ffffaisait …. tellement longtemps … M… Mm merci », répéta-t-elle entre deux sanglots.

Elle avait mal aussi, ça se voyait sur son visage crispé. Mais elle ne pouvait contenir sa joie de retrouver un objet familier. Elle le fit danser sur ses genoux, le retourna dans tous les sens, le sentit, le caressa, le câlina.

- « Je suis contente qu'il te plaise. Maintenant tu as un ami avec q'…

- Non… j'en ai deux… avec toi », me reprit-elle en souriant.

Je l'embrassais sur la joue :

- « Oui, deux avec moi. Je dois partir maintenant avant qu'on ne me mette à la porte, j'ai largement dépassé les heures de visite.

- Tu reviendras ?

- Oui, demain. Mais je ne sais pas quand dans la journée… Probablement dans l'après midi… Mais si tu veux me voir plus tôt, que tu as peur ou que tu veux me parler … je te donne ma carte. Je t'écris au dos le numéro de mon téléphone portable privé. Le Docteur Anna Miguel est une amie à moi, tu peux lui demander de m'appeler quand tu en ressens le besoin, n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Ok ? Tu n'hésites pas, hein ? Promis ?

- Promis ! Merci. »

Julia se recoucha, serrant Groscopain contre elle. Je replaçai les couvertures sur elle, j'éteignis la lumière et m'éloignai à pas feutrés.

- « Bonne nuit », lui chuchotai-je et repartis pour de bon.

Ma conscience me pesait. Comme pour toutes les affaires délicates, elle me rongeait de l'intérieur et ne me quittait plus. Ce n'était pas parce que c'était une enfant … enfin si, peut être, aussi … mais c'était surtout cette violence gratuite, cette façon dont de nombreuses personnes ont besoin de prouver leur supériorité, cette souffrance inutile, cette douleur physique et morale insoutenable, quasi insurmontable… le fait de ne jamais sortir indemne de ce genre d'épreuves, de devoir lutter jour après jour pour retrouver sa dignité et d'avoir perdu à jamais son innocence…

Et je ne pouvais rien faire… J'étais désarmée face à un tel fléau. En m'enrôlant dans la police et puis en réussissant les tests de l'USV, j'espérais apporter une pierre à une forteresse, j'espérais protéger les miens, les plus faibles et les plus démunis, j'espérais, même, changer un peu le monde…

Mais plus le temps passait, plus je me sentais inutile, impuissante. Je ne protégeais personne … Que j'arrête de me leurrer, je ne me protégeais même pas ! C'était l'effet inverse qui se produisait surtout ; ce travail me démolissait, ces monstres avaient envahi ma tête, cette horreur entraînait non seulement leurs victimes mais moi aussi avec elle… Ce travail me vidait psychologiquement, physiquement et moralement. J'étais extenuée et je tenais de moins en moins longtemps...

Il fallait que je me vide la tête pour la soirée.

Je pris le volant et m'en allai à vive allure vers le « Gate », j'avais besoin de me changer les idées …

C'était une boite de nuit gay qui restait ouverte jusqu'aux petites heures du matin. Je m'y rendais régulièrement quand j'avais besoin de penser à autre chose.

Stephany en était la tenancière depuis de longues années. Elle était petite, trapue, baraquée, avec des tatouages partout sur les bras et sur le cou. Ses cheveux noirs courts étaient dressés en pics sur sa tête. Je me suis toujours demandée combien de pots de gel elle avait besoin pour obtenir un tel résultat.

Ce que je savais par contre, c'était que le matin, quand ses cheveux lui retombaient sur le front, elle était beaucoup plus mignonne.

Elle soulignait toujours ses yeux bleu clair au crayon noir, en forçant sur la dose, à la mode des gothiques. Ça lui donnait un regard dur et profond. Quand on la regardait, on était captivé, subjugué … elle faisait son effet.

Lorsqu'elle me vit arriver avec une mine défaite, elle savait quoi me servir.

- « Une Tequila frappée comme d'habitude ? me demanda-t-elle.

- Sois prête à m'en servir plusieurs… dès que mon verre est vide, lui répondis-je.

- Tes clefs, Olivia… tu connais la chanson… Je te les rendrai demain ou je les donnerai à Elliot s'il vient te chercher », me dit-elle en tendant la main.

Je les lui remis et j'avalai d'une traite mon verre.

- « Qu'est-ce qu'il y a de beau à voir ce soir ? » questionnai-je comme s'il s'agissait d'un film qu'on allait voir au cinéma.

- « Un groupe de touristes … je ne me suis pas trop penchée dessus… je ne sais pas si elles parlent notre langue. Mais il y a un joli petit lot, là … tu vois sur la gauche … la blonde, cheveux longs. »

A ces mots, je tournai la tête dans la direction qu'elle me pointait… juste ce qu'il me fallait. Je vidai à nouveau d'un coup ma tequila :

- « Steph, donne-moi deux bières, tu veux ? Les problèmes de langue, je les dénoue… »

Elle sourit d'un air complice et me remit les deux bouteilles décapsulées.

Je ne la lachais pas du regard. Je l'avais dans ma ligne de ma mire, je bougeais au rythme de la chanson qui passait, me glissais entre les danseuses, me faufilais comme un fauve qui avait repéré sa proie… silencieusement, doucement … pour la surprendre … Ca faisait toujours un meilleur effet.

Ensuite, je laissais le charme agir. Je n'ai jamais eu de difficultés pour emballer une fille, même quand elle arrivait accompagnée. Ca créait des bagarres, des empoignades mais je sortais toujours avec mon trophée.

Je me tins derrière elle, passa la bouteille par-dessus son épaule et lui dit :

- « Un cadeau de la maison, ça ne peut pas se refuser… »

Elle se retourna et me sourit. J'arrêtais de respirer une fraction de seconde … J'étais sûre maintenant que j'allais passer une bonne nuit !

- « Merci », me répondit-elle. Elle but goulûment la première gorgée, se lécha la lèvre supérieure et puis se mordit la lèvre inférieure en ne me quittant pas des yeux…

Elle n'allait pas m'opposer beaucoup de résistance, celle-là… Le jeu allait être d'un ennui…

- « De rien, fis-je en me retournant vers ma place, déçue…

- Hé, c'est tout ? Où tu vas ? »... Elle m'attrapa le bras.

- « M'asseoir. » Je me dégageai et retournai au comptoir.

La blonde rejoignit ses amies, contrariée.

- « Pour qui elle se prend celle-là ? Non mais, att… »

Et je n'entendis pas le reste, ça ne m'intéressait pas.

- « Trop facile, hein ? » me souffla Stephany dans l'oreille.

- « Arrête de me souffler dans l'oreille ! Tu sais que j'adore ça… », grognais-je. « Oui beaucoup trop … je te la laisse … Tu ne finiras pas ta nuit seule. »

Elle me frappa à la tête.

- « Ha ! Ha ! Je suis morte de rire … Fais gaffe à ce que tu dis … ça pourrait très bien être toi, à nouveau, mon coup facile d'un soir ! … Tu ne résistes pas longtemps quand je t'attaque …

- C'est parce que je n'ai rien d'autre sous la main.

- Connasse ! » Et elle me laissa en plan, feignant d'être vexée…

C'était dans nos habitudes de se chercher mutuellement. Et dans le fond, on savait pertinemment qu'on avait toutes les deux raisons ; j'étais facile et elle était mon dernier recours.

Mais pas ce soir. Il fallait que je reprenne le contrôle de mes pensées, de ma vie. Et la seule façon d'y parvenir c'était de me jeter à corps perdu dans un domaine pour lequel j'excellais : le sexe.

Plus c'était difficile, plus c'était compliqué et plus j'aimais ça. Je devais user de tous les subterfuges pour obtenir ce que je convoitais. Je ne pensais plus qu'à ça, plus rien d'autre ne comptait. Tous les coups étaient permis et j'avais un certain talent en la matière… C'était une technique, une stratégie qui demandait toute mon attention, toute ma concentration. Je n'étais plus qu'une machine sans sentiment, un sniper verrouillé sur sa prochaine cible. Je ne rentrerai à la maison qu'une fois ma tâche accomplie.

Je balayais la salle du regard : de la piste de danse au bar, du balcon au vestiaire jusqu'à ce que je vis la proie idéale…

Je vidai mon 4ème verre de Tequila, recommandai deux bouteilles de bière … - Toujours utiliser les bons plans – et m'avançais vers elle.

Elle était plus petite que moi, brune aux cheveux longs, assez féminine, avec un top rose Dolce & Gabanna qui découvrait son piercing au nombril, elle avait des formes à croquer et … c'est là que ça devenait intéressant … Elle était accompagnée. Juste ce que je cherchais : un défi à relever.

Je me glissai entre elles deux, tournai le dos à sa copine, lui tendis la bouteille :

- « La serveuse s'est trompée, elle m'en a donné deux … ça t'intéresse ? … c'est gratuit. » Et je lui fis un clin d'œil.

- « C'est sympa … merci.

- Santé », lui fis-je et nous trinquâmes. Nous bûmes ensemble une gorgée et je sentis, derrière moi, quelqu'un me pousser.

Sa copine tenta de s'intercaler mais je restai en place, imperturbable. Elle posa son bras sur l'épaule de la petite brune, en signe de possession.

- « Et moi ? Je n'en reçois pas ? », me demanda-t-elle.

- « Y en a au bar, si tu veux … vas-y ». Lui répondis-je et je me retournai vers mon objectif.

- « Alors tu es toujours accompagnée de ton caniche ou c'est sa sortie de la semaine ? »

Elle rit, j'avais marqué un point. L'autre, par contre, n'appréciait pas …

- « Qu'est ce que tu veux ? Qu'est ce que tu cherches ? » Me rétorqua-t-elle.

Je la regardais de haut en bas et lui dis :

- « Pas toi en tout cas…

- Putain … mais dégage … Oh ! Et elle me repoussa violemment.

- Pas si tu … » et je regardai la belle brune « … me le demandes. Alors ? Je reste ? »

Elle ne dit pas un mot, elle semblait même aimer que nous nous battions pour elle.

- « Tu vois », répliquai-je aussitôt, « Qui ne dit mot consent »… J'ai une idée … si toi, tu allais faire un tour … laisse nous seules, tu veux. Je vais prendre soin de ta copine. »

Et comme je l'avais prévu, je reçus un énorme coup de poing droit dans le menton.

Ce n'était pas le premier et ce ne sera certainement pas le dernier… et je savais très bien les réceptionner… surtout quand je les provoque.

Je ne me laissai pas démonter, je me ressaisis et lui balançai un coup de coude dans la joue par-dessus son bras. Ca la déséquilibra, elle tenta de se reprendre… Quelle danse ridicule ! On aurait dit un pantin sans fil… Elle s'emmêla les pieds et tomba.

Elle se releva, se frottant la joue. Je l'avais sous-estimée, elle était tenace. Elle me lança un regard noir et me fonça droit dessus, tête baissée en hurlant à plein poumon.

Je ne m'attendais pas du tout à tant d'énergie, ni à tant de rage. Elle m'entraîna dans son élan, bousculant les filles, les tabourets, les tables … tout ce qui se trouvait sur son passage. Nous roulâmes sur le sol et les coups fusaient de toutes parts. Je pouvais dire qu'elle savait se défendre, la furie. Des pieds, des poings, des coups de tête, des coups de genoux… tout y passait. J'essayai de parer mais j'en reçus un bon nombre dans les côtes et dans le visage. Je sentais un filet de sang s'écouler de mon nez… il n'était pas cassé mais certainement bien amoché.

Je lui rendis la pareille. Mon métier m'avait appris à encaisser, elle pas apparemment. J'avais ouvert son arcade sourcilière, sa lèvre était enflée et elle se maintenait debout avec difficulté.

Nous étions toutes les deux essoufflées quand Stephany s'en mêla :

- « Putain … Olivia … je vais finir par t'interdire l'entrée de mon bar si tu continues à démolir ma clientèle…. Et toi ! » Dit-elle au roquet, « bouge pas. Paaaaat ! appela-t-elle… »
Un énorme black chauve, bâti comme une armoire à glace, se précipita vers nous. – « T'étais où ? Encore à matter ?? Je te paie pas pour rien foutre bordel, lui cria-t-elle. Je suis pas sensée tout faire ici !!! »

Les badauds nous entouraient et observaient la scène. Même la musique s'était arrêtée.

- « Pat aide-la, tu veux … Mademoiselle, prenez ce que vous voulez ce soir, … dans la limite du raisonnable, c'est la maison qui régale !

- Jackie … Musique ! » ordonna-t-elle.

Et la DJ remixa ses tubes, les gens se dispersèrent et se remirent à danser.

- « T'es pas possible Oliv'… Tu ne peux pas rester en place 2 secondes. Pourquoi as-tu fait ça ? » Me dit-elle en me relevant.

- « Pour moi », fit la brune qui n'avait pas raté une miette de la bagarre. Et elle continua :

- « Je m'occupe d'elle…. Viens », me dit-elle, « je t'emmène dans les toilettes… je vais nettoyer tes blessures. »

Elle me prit par le bras et je me laissai guider. Je crois que je vais finir par apprécier la soirée, pensais-je.

Dans les toilettes, elle coupa quelques feuilles de papier WC et les humidifia. J'étais assise sur le rebord des lavabos. Comme elle l'avait annoncé, elle me lava le visage et tamponna délicatement mes coupures. Je pouvais sentir son souffle chaud sur ma figure, sa main gauche caresser ma nuque et le haut de mon dos, elle me donnait des frissons.

J'avais une magnifique vue sur son décolleté plongeant. Sa peau laiteuse me paraissait souple et douce, c'était presque un appel au toucher… il fallait que je vérifie.

Je fis semblant de perdre l'équilibre et me rattrapai à elle… à son corps … un peu trop haut pour que cela soit naturel. Elle me fixa droit dans les yeux et me rétorqua :

- « Tu ne vas pas un peu vite ? », elle sourcilla d'un air amusé… « Ce n'est pas parce que tu t'es comportée comme un vrai macho que je vais te céder…

- Ha non ? », lui souris-je… « Et comment je dois m'y prendre ? … Comme ça ? »

Je l'enserrai au niveau de la taille, l'approchai de moi, sa poitrine toujours à la hauteur de mon visage. Je relevai un peu la tête, attendant qu'elle réponde à ma demande, qu'elle comprenne ce que je voulais d'elle… Elle saisit le signe et m'embrassa.

Nos bouches s'entrouvrirent, nos langues se mêlèrent dans une danse frénétique. Je glissai mes mains sous son top, effleurai sa peau doucement. Elle laissa échapper un petit gémissement. Elle se colla plus à moi, m'en demandant davantage. J'intercala ma jambe droite entre les siennes et frottai mon bassin contre le sien. Les choses sérieuses allaient pouvoir enfin commencer.

Je rompis notre baiser, pris du recul, et lui demandai :

- « On va chez toi ?

- On va oublier et plutôt aller chez toi… là, tu vois, j'habitais chez ma copine.

- Pas de problème… Juste une chose, tu as bu ?

- Seulement la bière que tu m'as offerte. Pourquoi ?

- Pour récupérer les clefs de ma voiture… »