L'immense masse métallique reposait lourdement sur le sol, enveloppée d'un silence glacial. L'eau de pluie ruisselait dans chaque recoin du léviathan aux teintes cuivrées. Sa structure externe paraissait avoir été déchirée, taillée à grands coups de rasoirs tant son apparence avait été transformée depuis sa sortie d'usine. Les nombreuses réparations et rapiéçages dus aux atterrissages en catastrophe en étaient la cause.

Malgré son état, il émanait de l'objet une certaine agressivité. Il aurait aussi bien pu s'agir des mâchoires de la planète, feignant l'immobilité pour mieux happer les imprudents. Lentement, le magma aurait digéré sa pitance.

La pluie s'infiltra dans les fissures qui se formèrent au passage du véhicule insectoïde. Griffant et trouant le sol avec une rapidité étonnante, il s'arrêta devant le sas du vaisseau humain, qui l'avala sans perdre plus de temps.

Je rentrai enfin au chaud. J'avais réussi ma mission, ramener ses œufs en stase, et j'allais pouvoir relâcher la pression. Les scientifiques s'empressèrent de venir décharger ma précieuse cargaison, tels des abeilles ouvrières, obsessionnelles et méthodiques.

Le vaisseau trembla soudainement. Achéron ne présentait pourtant pas d'activité sismique.

Une autre vibration, suivie d'un bruit provenant du sas. La porte fut défoncée dans un dernier choc, faisant apparaître dans un strident grincement métallique la chose. Elle remplissait tout l'espace du sas, maintenant ouvert aux vents radioactifs. Je bondis hors de mon véhicule, si cette chose avait si facilement balayé la porte extérieure, elle plierait comme du carton cette vulgaire vitre, pourtant à l'épreuve des balles.

Un des scientifiques eu assez de réflexe pour appuyer sur le dispositif de sécurité à temps. La créature fut instantanément douchée d'une mousse blanche à durcissement rapide. Prise au piège, elle ne pourrait pas s'en libérer.

D'où sortait cette horreur ? Son aspect squelettique me faisait penser à l'intérieur du vaisseau biomécanique où j'avais trouvé les œufs. C'était surtout ses griffes et ses dents qui avaient retenu mon attention. Je l'aurais croisée à l'extérieur, elle aurait probablement déchiqueté mon véhicule, m'écrasant comme un de ces fruits de la vieille Terre. J'avais été chanceux.

La matière dans laquelle cette chose était piégée, du vitrex si ma mémoire était bonne, devenait peu à peu transparente, laissant apparaître sa captive.

La nature avait été incroyablement efficace et généreuse avec cet être. Bien que la nature ne me semblait pas l'unique responsable d'un tel potentiel destructif et défensif. Aucun équilibre entre les espèces animales n'aurait pu régner sur une planète en sa présence.

Je m'avançai vers elle, obligé de lever les yeux pour contempler la tête monstrueuse frôlant le plafond. Avec les quatre mètres de hauteur de la salle, la créature semblait recroquevillée et mal à l'aise. Mais dans ce vaisseau extraterrestre que je venais de quitter, ses proportions démesurées n'étaient certainement pas un problème…

Son apparence m'apparaissait trop primitive pour qu'elle en soit le concepteur, mais elle aurait tout à fait pu y naître. La ressemblance était trop frappante.

On serait probablement arrivé au même résultat en collant des os entre eux avec de la résine. Elle n'avait rien de réellement organique comme des yeux, ou de la peau. C'était là les artifices dont les espèces animales primitives et faibles s'encombraient, fières de l'ingéniosité du vivant.

Elle disposait de quatre bras bien battis qui n'attendaient que de pouvoir fondre sur moi pour me mettre en pièces détachées. Une longue et large collerette prolongeait sa tête à la manière d'une couronne, comme pour signifier qu'elle comptait bien régner sur l'ensemble des proies que nous étions. En me penchant sur le côté, je pus apercevoir une longue queue, prête à se planter comme le dard d'une abeille géante. Il pendait à son menton de fins tentacules, ainsi qu'une longue excroissance rejoignant la base de son cou. Si les trompes avaient contenu des os, ça y aurait ressemblé.

Par curiosité et pour ridiculiser la chose qui s'était laissée piéger, j'avançai ma main contre la paroi invisible, qui en fut aussitôt repoussée, me faisant écarquiller les yeux de stupeur. Cet immense bloc vibrait si vite que ce n'était pas visible à l'œil nu. Privée d'air et en apparence de possibilité de mouvement, elle n'avait pas encore abandonné le combat, luttant intensément pour se libérer de sa prison invisible.

Je m'apprêtais à hurler pour prévenir du danger les scientifiques s'affairant autour de la créature, quand je fus projeté violemment à l'autre bout de la pièce. Une langue – ou mâchoire – avait surgit de l'horrible gueule, brisant une grande partie du vitrex, dont un bloc était maintenant planté dans mon torse. La surprise avait devancé la souffrance. Comment un matériau réputé indestructible, avait pu être réduit en poussière sans arme, par un simple coup de mâchoire !?

Ma vue commençait à se troubler, mais je devais rester éveiller.

La chose poussa un long sifflement rauque sorti tout droit d'outre tombe. Déjà les scientifiques avaient mis la main sur des armes et dans leur affolement, vidaient sur elle leurs munitions, tant qu'il lui restait des entraves. Comment arrêter une créature qui se moquait de l'indestructibilité du vitrex !? Que faire sinon tenter de la détruire pour sauver sa peau ?

Un voile sombre passa devant mes yeux, luttant pour ne pas tomber dans l'inconscience, je pressais mes mains contre mon torse pour ne pas perdre trop de sang.

La chose elle, arrosée de métaux en tout genre, saignait abondamment. D'un jaune pâle, son sang semblait dissoudre ce qu'il touchait. D'épaisses fumées émanaient du vitrex qui disparaissait à vue d'œil. Le sol ne tarda pas à subir le même sort, alors que la créature ne paraissait pas gênée par ses blessures.

Tout alla très vite soudain. La chose s'empara du torse d'une proie à proximité d'une main, de ses jambes de l'autre, et tira, déversant au sol, intestins, et autres organes appétissants. Sa queue se planta si violemment dans un autre malheureux qu'il fut déchiré en deux avant d'avoir pu percevoir la douleur. Broyant le fragile humain qu'elle avait saisi pour le porter à sa mâchoire, la boîte crânienne explosa quand sa langue perforeuse jaillit.

Une explosion retentit et le plafond s'abattit soudain sur la scène du combat, écrasant comme des miettes les scientifiques qui n'avait pas encore participé au festin, et la chose sous des tonnes de métaux.

C'était le côté pratique du vaisseau, agençable à volonté si peu qu'on possédait suffisamment d'explosif.

Seul l'intense crépitement de l'acide dévorant le sol retentissait, plus rien ne bougeait.

Le luttait toujours pour me maintenir éveillé quand je repris conscience dans un tube médical, baignant dans ce liquide régénérateur qui procurait de telles sensations de bien être. Mon esprit avait tant lutté contre le sommeil qu'il ne l'avait pas perçu.

De timide bulles d'air passèrent devant mes yeux quand j'ouvris la bouche pour appeler. Je savais pourtant qu'il n'était pas possible de parler. Rien, j'étais seul ici, sans pouvoir connaître le déroulement des évènements depuis mon inconscience. Au moins, je pouvais me considéré heureux d'avoir survécu, apparemment sans dommage physique.

Je parvins à tendre la main jusqu'à la vitre et donner quelques coups. Un homme en blouse blanche apparut aussitôt de derrière un mur, étonné de me voir déjà éveillé. Les quelques paroles qu'il prononça, probablement pour lui-même ne parvinrent pas à mes oreilles.

S'avançant vers un panneau de contrôle, il pianota et se retourna vers moi pour voir son texte s'afficher sur la vitre : « J'espère que vous avez fait de beaux rêves ? ».

Je n'avais apparemment pas affaire au plus futé des scientifiques du vaisseau. Je voulais savoir ce qui s'était passé après que je me sois endormi ! Tentant de mimer avec mes mains la créature monstrueuse se faisant écraser par le plafond, je lui jetais un regard interrogatif.

Il secoua l'index d'un air entendu et opina de la tête comme s'il venait de comprendre le message que je voulais faire passer.

« Je ne peux pas vous faire sortir encore, votre corps n'est pas complètement rétabli, désolé. »

Mais pourquoi n'avaient ils pas installé un clavier à l'intérieur du tube pour pouvoir répondre !? Sans grand espoir, je fis comme si ma main sortait de ma bouche, à la manière de la langue de la créature, puis je mimais un plafond imaginaire me tombant dessus. Puis levant les mains vers le ciel, je pris le même regard inquisiteur.

Le scientifique pris un air inquiet. Il me jeta un dernier regard anxieux avant d'écrire :

« Ne vous inquiétez pas, les tubes médicaux sont très sûrs. Si vous êtes claustrofobe, je vais demander qu'on vous endorme. »

Puis sans attendre de gesticulations de ma part, il partit.

Il ne savait même pas écrire claustrophobe ce crétin, il devait l'avoir volé sa blouse blanche !

A quoi bon les en empêcher, si je dormais, les réponses viendraient plus vite qu'à espérer trouver quelqu'un doué d'un minimum de bon sens ici.

Déjà je fermais les yeux…