Etrange sensation, je pensais me réveiller en suspension dans ce liquide apaisant des tubes médicaux, mais c'est sur un simple lit d'hôpital que je repris conscience. Mon corps était encore relié à d'innombrables machines. Mon état avait-il nécessité tant de soins ?

Une sirène retentit, me faisant me lever d'un bond, attentif à d'éventuelles annonces. Mais rien ne vint. Le silence s'installa à nouveau, aucune agitation dans les couloirs, cette alerte ne devait pas concerner cette partie du vaisseau.

Jugeant m'être assez reposé depuis ma blessure, j'ôtais un à un les câbles glissés sous ma peau, privant une à une les installations médicales de mes signaux vitaux.

Un médecin se rua dans le couloir jusqu'à ma porte, transpirant de peur ou bien de surprise.

Que vous est il arrivé !? Les fils ..? Vous avez été attaqué ?

Hein ? Non, je les ai débranché. Que se passe t-il au juste ici ? demandai-je inquiet.

Le pro… le problème devrait être résolu dans peu de temps, me répondit il, ne pouvant s'empêcher de scruter nerveusement chaque recoin de la pièce.

Est-ce en rapport avec la créature qui a détruit le sas du vaisseau sur Achéron ?

Reprenant son calme, le médecin s'approcha pour m'examiner.

Non, cette histoire est loin derrière maintenant. Nous avons quitté cette planète en catastrophe, mais vous deviez être inconscient ?

Je lui confirmai d'un signe de tête affirmatif, l'incitant à poursuivre.

Lorsque la chose s'est faite écrasée, les litres d'acide qu'elle a libéré ont suffi à creuser jusqu'au magma. Nous avons été suffisamment rapide pour ne pas subir de dommages irréparables.

Jusqu'au magma !? C'est vrai qu'elle était immense, et son sang avait l'air particulièrement corrosif.

Mais d'où sortait cette créature ? demandai-je, tout en tendant le bras vers le médecin qui procédait toujours à ces observations.

Nous avons déduit qu'elle était liée aux œufs que vous avez ramenés lors de votre expédition. Probablement l'espèce pondeuse…

Il s'agissait donc bien d'œufs. Il y en avait tant, et j'ai voyagé avec pendant tout ce temps…

Hum, vous semblez vous être complètement remis. Je dois également vous informer… continuait-il.

Mais, le coupai-je, ces œufs que j'ai ramené contiennent chacun cette même créature ?!

Non, pas exactement. Vous en saurez plus sur ces créatures en temps voulu, me lança t-il d'un ton autoritaire, il devait en avoir assez de répondre à mes questions.

Figurez-vous que nous avons déjà obtenu des résultats de nos études sur ces êtres xénomorphes, poursuivit-il. Et vous avez été le premier à bénéficier de nos découvertes. Vous saviez que signer avec l'organisation n'était pas une maigre responsabilité…

Que m'avez-vous fait ? demandai-je en m'efforçant de ne pas laisser transparaître mon inquiétude.

Oh rien de bien voyant monsieur Phoïbs. Après avoir attentivement étudié l'épiderme de ces choses … nous avons fini par les nommer les Achériens entre nous, même s'ils ne sont pas originaires d'Achéron, c'est là-bas que nous les avons découvert et …

Venez en au fait ! le coupai-je.

Oui je m'égare, excusez moi. Nous sommes donc parvenus à isoler et à reproduire les molécules résistantes à leur propre acide. En inscrivant leur plan de construction dans vos gènes, votre corps a déjà du pouvoir remplacer toutes les anciennes cellules de votre peau qui étaient vulnérables au sang de ces créatures.

Je vais pouvoir prendre des bains d'acide chlorhydrique, quelle joie ! me moquai-je.

Sombre crétin ! Le sang des Achériens est autrement plus corrosif ! Et tout votre corps ne doit pas être encore immunisé, la modification génétique met un certain temps pour s'étendre à l'ensemble de l'organisme. Vos yeux et vos muqueuses internes sont encore vulnérables, exposa t-il apparemment vexé.

Bien, je veillerais à ne pas confondre mon casse croûte avec un steak de vos fameux Achériens.

Déjà, celui-ci se dirigeait vers la porte, ne relevant même plus mes remarques de mauvais goûts.

Habillez vous Phoïbs, on vous attends en salle de commandement, vous avez assez dormi. Votre travail avec nous n'est pas fini.

Sur ces paroles il tourna les talons et ouvrit la porte. Trop occupé à fixer ses pieds, il ne vit pas la main griffue se saisir de sa tête, soulevant son corps sans un cri jusqu'au plafond. Les giclées de sang vinrent aussitôt recouvrir la porte d'un rouge onctueux, ruisselant jusqu'au sol, où entrailles, chairs déchiquetées et os se mêlaient.

S'agissait-il du problème dont il m'avait parlé ? Il n'était pas résolu contrairement à ce qu'il avait pu penser, ou plutôt s'efforcer de penser.

Le peu que j'avais vu de cette main me faisait une fois de plus penser à cet astronef extraterrestre biomécanique, à l'intérieur squelettique. Mais cette créature semblait plus petite et agile que celle qui avait pulvérisé le sas et le vitrex à mains nues.

Je m'étais malgré moi recroquevillé dans un coin de la pièce, en assistant à la scène sanglante. Mais si je ne voulais pas finir de la même façon, je devais quitter cette chambre d'hôpital, et mettre la main sur des armes.

Après m'être vêtu plus chaudement, je m'avançai lentement, dos au mur vers l'entrée, les yeux balayant les moindres recoins suspects du plafond.

Muni de mon simple courage, j'enjambai les restes de mon ancien médecin, me plaquant aussitôt contre le mur opposé. Il n'y avait rien, si ce n'était quelques traces de sang au plafond. Aucune ouverture ne laissait supposer par où cette chose s'était échappée. Elle était d'une surprenante rapidité.

Réalisant que je faisais une proie parfaite à rester ici, immobile au milieu du couloir, je me dirigeais à toutes jambes vers le poste de commandement.

Les vibrations inconnues allaient en s'éloignant.

Dissimulé dans l'ombre, rien ne pouvait trahir sa présence. Cet être fragile avait été une bonne ressource, s'échapper avait coûté cher, mais son corps durement affaibli se reconstituait maintenant rapidement.

Les mouvements perçus indiquaient qu'il se trouvait transporté artificiellement à travers l'espace. Probablement une construction de ces êtres qui tentaient de l'enfermer avec de simples parois métalliques.

Les odeurs qui glissaient dans l'air provenaient toutes du même lieu, où ces faibles êtres avaient du se terrer.

Ils bougeaient si lentement, perdaient la vie facilement et étaient séparés du monde extérieur avec leurs sens si limités. Comment parvenaient ils à survivre et à se multiplier autant ?

L'obscurité ne laissait pas paraître ses mouvements, rapides et silencieux.

L'odeur du vivant se faisait plus présente, enivrante.

Des tirs, suivis d'hurlements de panique. Cette chose échappée les avait déjà rejoint ? Les couloirs sombres se faisaient peu à peu plus cauchemardesques. On passa des simples tables renversées et munitions usagées, aux membres déchirés, éparpillés négligemment.

Une arme abandonnée au sol. Je m'en saisis sans réfléchir dans ma course. Elle était collante, recouverte de sang coagulé.

Des éclairs illuminèrent le fond du couloir où les impacts de balles retentissaient.

Une forme sombre se dessinait, glissant vers moi entre les flashs lumineux. C'était un des militaires du vaisseau. Sa rapidité était surprenante, sûrement due à la peur. Il sauta sur le mur et continua sa course au plafond …Ce n'était pas … Et il se dirigeait vers moi… Merde.

Les yeux à demi clos d'effroi, je vidais mon chargeur, broyant mon doigt contre la gâchette poisseuse.

Tout paraissait issu d'un mauvais rêve : les balles qui n'avaient aucun effet, le vacarme assourdissant, les formes indistinctes, la mort si proche.

Puis sans y avoir prêté attention, tout s'était arrêté. Un crépitement sourd avait remplacé le chant des armes à feu, et des pas précipités se rapprochaient.

Gisant au sol, le cadavre de la chose dissolvait le métal comme du sucre, laissant entrevoir l'étage inférieur, sous un nuage jaunâtre.

Déjà les voix résonnaient :

Vite ! Suivez nous ! La coque du vaisseau est juste en dessous…

… le prochain sas …

Ne restez pas là Phoïbs ! La dépressurisation va …

Mais déjà je n'écoutais plus cet entrelacs incompréhensible. Je sautai sans peine au dessus du trou creusé par le sang de cette chose. L'air devenu acide me fit verser quelques larmes.

J'avais été impuissant devant cette attaque. Si ces militaires n'avaient pas été là, la créature affamée m'aurait réduit en chairs flasques et molles informes, faisant de moi une nature morte, à l'image de mon dernier médecin.

Un sifflement à peine perceptible me signifia que l'air commençait à s'échapper dans l'espace avide de matière. Le vide règnerait bientôt sur ce couloir.

Inlassablement, la voix inhumaine du vaisseau se mit à répéter :

Fuite détectée dans la coque couloir EB22. Les couloirs BY45, CJ09 et EB22 scellés dans 20 secondes. Veuillez évacuer s'il vous plait. Fuite détectée dans …

Les douilles usagées commençaient à rouler sur le sol, subissant la faible aspiration, alors que nous arrivions déjà au sas. Ces militaires étaient bien impressionnables, même après l'entraînement qu'ils avaient subi, leur peur prenait facilement contrôle d'eux.

Les portes du sas se bloquèrent soudain à mis parcours dans une plainte métallique. Deux mains les tenaient fermement au raz du plafond. Ces mêmes mains squelettiques, aussi sombres et tranchantes que l'acier. Lentement, se glissant dans l'ombre, la créature approcha sa tête de l'ouverture. Une tête sans nulle autre expression que la mort. Précise et sans artifice, elle semblait anonyme et n'échappant à personne, puisque aucun regard ne se posait sur nous.

Comme hypnotisé, aucun de nous ne bougeait, le temps s'égrainant au rythme des gouttes de baves s'écoulant des mâchoires monstrueuses, avançant vers ses proies patiemment, avec certitude.

Ne tirez surtout pas ! hurlais-je, sortant de ma torpeur.

Indistinctement, la chose orienta sa tête vers moi. Les militaires prirent enfin conscience de la situation, tout en reculant ils pointaient leurs armes vers la créature.

Si vous tirez, l'acide percera le sas ! Laissez la entrer qu'il puisse se fermer, ajoutai-je calmement pour ne pas plus attirer l'attention sur moi.

Très bien ! Reculez tous avec moi vers le fond du couloir, lança l'un des hommes d'un ton autoritaire, sûrement un haut gradé. Si vous ne …

Mais le vent qui sifflait dans le couloir, couvrit le reste de ses paroles. Les filets de bave coulant le long des dents métalliques se perdaient dans l'air fuyant.

En quelques mouvements, la chose fut à l'intérieur, laissant le sas se refermer sèchement derrière elle.

Comment la neutraliser sans percer à nouveau le vaisseau et nous exposer à l'inconsistance de l'espace ? Si elle avait pu être aspirée par le vide, le problème aurait été résolu.

Elle attaqua, vive comme la foudre. Obéissant à l'ordre donné, le militaire était mort sans avoir luté, dans un bref craquement d'os. Inerte son corps pris de convulsions morbides, émettaient de faibles gargouillis.

Une balle teinta contre le blindage du sas, la suivante traversa le bras de la créature, versant quelques gouttes d'acide au sol.

Ne tirez pas bordel !! s'époumona leur supérieur.

Un autre tir retentit. Comment demander à des hommes d'affronter la mort si parfaitement personnifiée sans même lever le petit doigt ?

Annulez la pesanteur ! Ordinateur de bord, désactivation de la pesanteur artificielle ! criai-je subitement.

Je perdis lentement pied. Les militaires entraînés à ce genre de situation bondissaient déjà avec agilité, sans perdre de vue leur cible monstrueuse. Mais la créature semblait se moquer de l'apesanteur. Elle bondit vers moi, comme pour me défier. Une rafale de plomb s'abattit alors sur elle, brisant son élan et la vidant de toute vie. Chacun avait attendu ce moment, où ils videraient leur chargeur.

Flottant doucement vers moi, son corps démantelé libérait son sang jaunâtre, se regroupant en bulles mortelles, ondulant lentement vers moi. Même morts, ces Achéens continuaient de tuer. Je comprenais mieux pourquoi ils avaient tant intéressé l'organisation. Mais je n'aurais bientôt plus de questions à me poser. Sans aucun support solide pour me propulser loin de là, je ne pouvais qu'attendre d'être rongé par ce liquide vorace.

Les yeux fermés, je tentais de m'éloigner de cette scène en me remémorant mes derniers instants de bonheur, passé sur Mars au pied du mont Olympes. Je ne reverrais jamais ma ville natale. Tout cela me semblait si lointain, si brumeux.

Un liquide froid me toucha, alors que mes narines se remplissaient de vapeurs acides. J'eu un mouvement instinctif de recul, puis je me souvins. Cette histoire d'immunité à l'acide était donc vraie. Je tâtai avec soulagement mes vêtements troués qui continuaient à dégager d'épaisses fumées, devant le regard ahuri des hommes qui m'entouraient.

Il va falloir trouver comment se débarrasser de tout cet acide flottant maintenant, lançai-je ironiquement.

Un long silence plana dans le couloir, puis une voix familière le brisa :

Pas de soucis à se faire là dessus Phoïbs, après leur mort, le pouvoir corrosif du sang ne dure que quelques minutes. Mais c'est bien assez pour causer de sérieux dégâts. Vous avez très bien réagit, je vous attends dans mon bureau… mais soyez présentable s'il vous plait.

Le visage disparut de l'écran collé au mur. Le général souhaitait me voir, certainement pour me confier encore une de ces missions tordues.