Je me lève, comme tous les matins, plein d'entrain. Pas besoin de réveil, tant je frissonne d'impatience. Il est si bon de savoir qu'on profite à la société, faisant partit de ce tout si harmonieux.
J'admire un instant les reflets bleutés que nous renvoie Mars. Un jour je m'y baignerais peut-être, mais pour l'heure, il me faut me dépêcher. Je ne veux pas être en retard, on compte sur moi et je ne veux pas trahir cette confiance placée en moi.
La vie est si belle sur Phobos. Bonheur et plénitude s'y succèdent. Je crois que je ne pourrais quitter ce lieu tant j'y suis attaché.
D'une légère impulsion, je traverse la pièce, et sort par la fenêtre pour atterrir dix mètres plus bas dans la rue effervescente de gaieté. J'ai de la chance d'habiter au fond du cratère. Tant de temps de travail serait perdu si je devais descendre grâce aux ascenseurs pour rejoindre les mines. Mais nous nous efforçons de ne pas trop abuser de la faible gravité en jeux inutiles, qui nuiraient à notre efficacité. Jouer est un acte de paresse auquel je refuse de succomber !
Ce satellite naturel est une base parfaite pour renforcer la défense martienne. Déjà trois des cinq canons longue portée sont terminé. Les sols regorgent de minerais en tout genre, et chaque jour j'en extrais davantage.
Une explosion retentie soudain dans tout le cratère. Comment est-ce possible ? Une erreur ne devrait pas pouvoir exister. Nous travaillons assidûment et du plus sérieusement possible. Qui ose ruiner notre travail si patiemment accompli !?
Je bondis avec beaucoup d'autres dans la direction du bruit, la surprise marquait tous les visages. Nous atteignons la place centrale. Un homme s'y tient, nerveusement il s'adresse à la foule, qu'est ce qui cause tant d'agitation !?
« … vous ment ! Aucun de vos souvenirs n'est vrai. Réveillez vous ! Essayer de fouiller dans vos mémoires, de vous rappeler votre vie avant d'être ici. Vous ne trouverez rien puisqu'on vous a lavé le cerveau. Vous avez été conditionnés, ou plutôt comme ils disent : réhabilités. On a effacé vos anciens souvenirs pour y implanter de nouveaux, on a reprogrammé vos esprits pour que vous soyez de bons citoyens plein de bons sentiments, et que vous soyez uniquement préoccupé par votre travail. Ils se le permettent car selon eux nous devons payer notre dette à la société, puisque nous avons en réalité tous été de dangereux criminels… nous ne sommes que des outils recyclés à leur yeux ! Réagissez, vous… »
Des criminels, c'est impossible, je…
Mais une violente migraine m'empêche de penser clairement. Un corps en sang, des cris, la terreur, la joie… Je ne comprends rien, ces souvenirs m'appartiennent-ils ? Suis-je vraiment un meurtrier ?
Poussant la paroi de mon cryotube, je me levais enfin. Cette mission était étrange. Mais je n'avais pas à donner mon avis après tout, juste à appliquer les ordres.
Placé en orbite autour de Mars, le vaisseau s'approchait de Phobos, un des satellites de ma planète natale. Me rapprocher si près éveillait en moi des souvenirs, distordus et brumeux, mais si apaisants.
Je secouais la tête pour mettre fin à ses rêvasseries.
Des émeutes y avaient explosés, et la puissance de tir de ce rocher était maintenant sous le contrôle de criminels ayant retrouvé la mémoire.
Les réhabilités étaient habituellement une main d'oeuvre sûre et efficace, comment avaient ils pu passer outre leur reconditionnement ? Leur comportement et leur façon de penser étaient totalement remodelés pour en faire de parfaites machines de travail, infatigables, imperturbables.
Mais ils s'étaient réveillés, et menaçaient de pointer leurs canons sur les principales villes de Mars. Difficile donc de s'en approcher sans subir des représailles.
Il fut donc décidé de négocier avec eux, en se soumettant à leurs requêtes.
Je venais apporter livraisons, vivres, armes, anciens prisonniers ou proches. Bien sûr ils avaient pris toutes leur précautions. Je ne devais pas atterrir, seulement larguer ma cargaison en orbite. La logique de ces criminels voulait qu'ils ne me laissent pas rentrer tranquillement chez moi, vivant. Aussi m'avaient-on fourni de quoi survivre dans l'espace, tout en restant indétectable. La mission semblait suicidaire comme ça, mais je sentais que cette coopération avec le gouvernement était trop facile pour être sincère. Cette situation allait certainement se retourner contre eux très rapidement, sans qu'ils aient pu le voir venir, à défaut de s'y être attendu.
Un matériel classique de sortie spatial m'aurait considérablement ralenti, et j'aurais été vite repéré, alors ils m'avaient fourni une de leur autre bizarrerie. Les œufs que j'avais ramenés contenaient ce qu'ils appelaient des pondeurs. Et ces pondeurs avaient des capacités étonnantes, qui limitées et canalisées se révélaient fort utiles. Privés de leur capacité à pondre, et à jeter leur proie dans l'inconscience, ils permettaient un apport constant en oxygène et en nutriments, sans avoir à se soucier des conditions extérieures. Il avait aussi fallu les atrophier pour éviter qu'ils bouchent le champ de vision. Une simple combinaison thermique et des valves glissées dans le nez et les oreilles assuraient un déplacement dans le vide en toute sécurité et avec une grande liberté de mouvement.
Ayant abandonné mon vaisseau, je planais lentement derrière lui, quand un tir venant de Phobos le réduisit en poussière. L'explosion silencieuse, sans air pour diffuser le son, me semblait plus lointaine, inoffensive. Mais quand les premiers débris m'atteignirent, je repris conscience que le danger n'avait pas été loin. Simples formalités jusque là. Les vraies difficultés allaient arriver.
La queue du pondeur modifié serrait fermement mon cou sans gêner ma respiration. La surface grise du satellite parsemé de cratères météoritiques, glissant sous mes pieds, se rapprochait régulièrement.
Je distinguais de mieux en mieux les installations humaines qui reposaient au fond du cratère principal. Son diamètre représentait environ un tiers de la longueur du satellite. Cette crevasse défigurant Phobos, avait été bouchée de nombreuses et épaisses couches de plexiglas créant ainsi une ville sphère sans trop de travail du sol.
Je frôlai un des canons de quelques centaines de mètres avant d'atteindre enfin le sol. Un matelas se gonfla en m'entourant, à la seconde où je pressai le mécanisme d'atterrissage attaché à mon poignet. Percé de fins trous d'évacuation d'air, il m'assura une réception au sol confortable.
Je ne devais pas perdre plus de temps, et m'introduire dans leur cité si je ne voulais pas mourir quand le pondeur achérien se décrocherait de mon visage. Si je parvenais à y subtiliser un vaisseau, je pourrais fuir en choisissant le bon moment.
Le ciel était vide, la cargaison devait déjà avoir été récupérée. J'espérais qu'au moins ils savoureraient ce court moment de répit.
Bondissant avec aisance, je soulevais de petits nuages de poussières à chacun de mes pas. L'impression de se décrocher de la planète lors des plus hauts sauts, était enivrante. Avoir une barrière dans la cité, bien qu'invisible, devait tout de même être rassurant.
Je n'aperçu la ville qu'au moment d'atteindre le sommet du cratère, le dôme avait été bâti en continuité de la forme du satellite, se mêlant ainsi avec l'horizon. Trop confiants en leur système de sécurité à longue distance, je ne fus pas repéré quand je m'introduisis par un des sas, dont ils devaient peu se soucier à l'heure actuelle.
Je n'eu à attendre que quelques minutes, caché dans une ruelle sombre, pour que le pondeur se décroche de mon visage et meurt sans même avoir atteint sa fonction première : pondre. Reprendre une respiration naturelle et contrôlée était bien agréable. Mes poumons marchaient-ils avec cette chose sur le visage ? Je ne m'étais même pas posé la question, le processus fonctionnait de lui-même, d'instinct. La créature savait-elle influencer ce genre de chose ?
Les voix agitées d'habitants passant précipitamment à proximité me tirèrent de mes réflexions. Je ne pu saisir que les mots fuir, monstre et tuer. Que se passait-il donc ? Je rattrapai les plus proches pour me renseigner. J'étais habillé en civil après tout, ils n'auraient pas de soupçons à mon égard.
Qu'est ce qui se passe les gars ? Pourquoi tout le monde fuit ? demandais-je en simulant un air apeuré.
Tu n'étais donc pas là !? Un m… un monstre a tué le frère de Krub … ça a jailli de son corps alors qu'il sortait de son caisson cryogénique !
C'était donc ainsi que mes supérieurs avaient décidé de se débarrasser d'eux. Ils n'avaient pas pensé à contrôler l'intérieur des corps qu'on leur livrait. Une stratégie sournoise, mais bien pensée. Dire que je transportais ça dans mon vaisseau, heureusement endormi. Ce Krub devait probablement être important pour que je sois supposé le connaître… Triste nouvelle que de perdre son frère.
Qu'avez-vous fait des autres qui sont arrivés par le vaisseau cargo ? demandais-je.
La plupart a pris la fuite en voyant la scène… les autres ont été tué et brûlé. Je ne veux pas me faire fouiller les entrailles par ces petites bestioles !
Petites ? Si il savait…
Ah te voilà ! hurla t-il en apercevant un homme au sol.
Il se tordait de douleur dans la poussière, se blessant à chaque geste brusque. Ainsi ils ne fuyaient pas, mais poursuivaient un fuyard. Ils avaient bien vite retrouvé leurs instincts meurtriers malgré leur reconditionnement.
Un des phobossien visa sans plus attendre la tête du malheureux, qui cessa aussitôt tout mouvement. Le sang se répandait rapidement à cause de la faible gravité, ruisselant et franchissant facilement les irrégularités du sol. Un déchirant bruit d'os broyé me tira de ma contemplation malsaine. J'allais donc assister à la naissance d'un de ces achériens. Dans un fracas de cartilages, il apparut ensanglanté, petit mais déjà si mortel.
L'homme armé refit feu, mais ne parvint qu'à défigurer un peu plus le cadavre méconnaissable. Il ne restait de la chose, qu'un tracé sanglant témoin de sa fuite.
Qu'allaient donc faire ses hommes ? Céder à la panique et s'échapper, ou rester et affronter ces êtres dont ils ignoraient encore tout. La confusion ambiante me permettrait de filer sans problème. Ils avaient autre chose à surveiller que les hangars à vaisseaux et leur espace aérien.
Quelques zigzags et sauts à travers la cité empreinte de panique, et j'étais assis sur un siège, prêt à décoller. Le matériel était rudimentaire mais bien suffisant, je ne tenais pas à être présent quand le vrai massacre commencerait.
