Le vrombissement magnétique caractéristique du train en plein freinage se fit enfin entendre. Je n'avais pas une seule seconde à perdre, et ce vieux tas de ferraille se permettait de traîner.

La paroi face au quai glissa vers le haut, dans une plainte hydraulique grincheuse.

Bousculant ces idiots aux existences si misérables, je m'installai à une place de choix, et d'une pression sur le lobe de mon oreille droite, j'étais prêt pour le bulletin d'informations martiennes du matin. Je me félicitais chaque jour de l'achat de ces lentilles audiovisuelles, elles avaient tout pour elles : légèreté, capacité mémoire, discrétion et netteté.

Une nouvelle planète extrasolaire abritant la vie avait été découverte. Fait étonnant, elle s'était développée jusqu'au stade animal aquatique. Rares étaient les mondes où la vie dépassait le stade du végétal. Mais qui pouvait bien être intéressé par de si fades niaiseries !?

Les affrontements pour les sites volcaniques vénusiens faisaient toujours rage. Perdre son temps pour de si faibles ressources d'énergie faisait peine à voir.

Je changeais de chaîne alors qu'on annonçait la fin d'une rébellion sur Phobos.

Coupant momentanément le son, j'écoutais le train progresser silencieusement dans le tunnel. Aucun frottement avec l'air puisque le vide y avait été fait, le véhicule sous terrain volait à toute allure vers la prochaine station, repoussé par de puissants aimants.

J'avançais à pas de géant dans mon projet. Les caissons cryogéniques seraient bientôt devenus obsolètes avec mon invention. Plus de problème de réveil, d'engourdissement ou de désorientation. Mon dilatateur temporel permettrait de ralentir l'écoulement du temps pour une zone définie, ainsi une heure ne deviendrait qu'une seconde dans mon appareil. En l'améliorant, des centaines d'années de voyages à travers l'espace ne paraîtraient que quelques heures à l'équipage. Le potentiel était énorme.

Un bruit agaçant m'empêcha soudain de penser clairement. Un jeune abruti venait d'enfiler ses gants tactiles, et agitait nerveusement ses mains. Les jeux vidéo, quelle activité inutile. Lui s'acharnait à perdre son temps en futilité, alors que je travaillais pour faire gagner du temps à qui pourrait se le payer.

Les applications seraient nombreuses. L'enfer des files ou des salles d'attentes ne serait plus.

Le train tangua. Un grincement métallique fit frémir le véhicule, ponctué par de sourds chocs lointains. La sécurité était extrême dans ses transports en communs, aucun accident n'avait eu lieu … abasourdi, je ne comprenais pas.

Un déchirement de taule assourdissant tira les passagers de leur contemplation confuse, chacun fut projeté au sol. Un vent cinglant me siffla aux oreilles. L'air s'échappait. Impossible ! Une brèche avait été ouverte. Asphyxiés, nous allions tous mourir.

En tournant la tête, j'aperçus cette chose. La mort elle-même venait nous cueillir dans notre emballage d'acier. Se jouant des conditions instables, elle bondissait d'un mur à l'autre, soufflant les vies sans effort sur son passage. Le sang aspiré par le vide, tourbillonnait dans l'air, rythmant cette danse macabre.

L'inévitable approchait. Tétanisé par la terreur, j'en venais tout de même à admirer la froide beauté de cette faucheuse. Un corps sombre squelettique, caricature de l'humain, surmonté d'un crâne allongé sans la moindre expression. La mort se devait d'être impersonnelle, objective. L'absence d'yeux était donc évidente. Seuls nos âmes l'intéressaient et la menaient jusqu'à nous.

Fasciné, j'en avais oublié l'air qui s'échappait. C'était donc ainsi mourir ? Je suffoquai, la tête légère, baignant dans de douces brumes.

J'étais le suivant, un sourire se dessina sur mon visage quand je pu enfin percevoir la voix sifflante et indistincte de ma mort. Penché sur moi, elle me présenta sa bouche tremblante, ruisselante de bave pour un dernier baiser…

Phoïbs ? appela la voix.

Pas possible. Même après cette mission suicide, on ne me laisse pas en paix. Je l'avais pourtant mérité, le gouvernement allait récupérer le contrôle de l'arsenal Phobosien, et les scientifiques pouvaient jubiler maintenant qu'une autre de leur application génétique se révélait efficace. Que serait leur prochaine invention ? Une nouvelle paire de bras, une queue tranchante …?

Je poussai un gémissement mécontent en réponse à la voix que je connaissais bien. Encore un de ses innombrables scientifiques. Ils devaient se cloner pour être aussi nombreux !

Comment vous portez vous ? Avez-vous notez des effets secondaires après l'utilisation du pondeur dans …

Non, le coupai-je.

Bien, répondit-il apathique.

Il se mit aussitôt à noter frénétiquement sur son bloc note électronique.

J'étais allongé une fois de plus pour ces stupides examens médicaux. Je n'avais pourtant subi aucune blessure, mais n'importe quel prétexte leur était bon, et mon bref voyage dans le vide spatial avait éveillé en eux une intense curiosité.

Bon, je peux m'en aller ? C'est pas que je m'ennuie mais… commençai-je.

Non, une dernière chose.

Il sortit une seringue d'un récipient cryogénique, libérant de fines vapeurs fraîches. Le liquide jaunâtre qu'elle contenait ne m'inspirait guère.

Qu'est ce que c'est exactement ? demandai-je.

Une de nos dernières trouvailles en matière de recherche sur nos spécimens Achériens d'études. Bien que minimes, les changements amélioreront votre efficacité d'une façon certaine au combat.

Je m'en étais douté. Comment pouvaient-ils s'arrêter en si bon chemin ? Un gentil petit cobaye sage comme moi ne devait pas être délaissé.

À quoi vais-je ressembler après ça ? lançai-je en désignant la fine aiguille.

Nous n'introduisons pas de corps étranger. Nous améliorons simplement votre condition actuelle. En injectant à quelques points précis ce sérums, vos cellules reprendront leur pouvoir omnipotent qu'elles avaient lorsque votre corps n'était qu'embryon, vous devais savoir que…

Pas besoin du baratin ! Qu'est ce que ça fera ? insistai-je.

Votre auriculaire va simplement se transformer lentement en un deuxième pouce sur chacune de vos mains. La force et la précision de vos mains en seront décuplées.

Hésitant un moment devant cette idée déroutante, je tendis mes bras à ce généticien fou. Après tout, au point où j'en étais. Je ne pourrais plus user de mon petit doigt pour me curer le nez…

Une nouvelle mission m'était confiée. La résolution du conflit sur Phobos ne s'était pas déroulée exactement comme prévue. Bien sur tous ces réhabilités ayant renoués avec leur instinct criminel, avaient péri, dévorés ou simplement infectés par ces choses.

Mais alors qu'ils pensaient se débarrasser de ces invités indésirables par une simple équipe militaires, et quelques tirs aériens en rase-mottes, une complication de taille survint. La pesanteur de Phobos étant relativement faible, quelques bonds puissants suffirent aux Achériens à se décrocher de son attraction, et se diriger vers Mars. On aurait pu penser que la chaleur rencontrée lors de l'entrée dans l'atmosphère aurait suffit à les réduire en poussière, mais contre toute attente, l'atterrissage se passa sans encombre.

Mars était donc à l'heure actuelle en état d'alerte contre de prétendus terroristes. Nos scientifiques certifiant qu'une reine pondeuse devait d'ores et déjà s'y trouver, propageant l'infection avec un acharnement bestial. Leur comportement avait été étudié sous toutes ses coutures en laboratoire. Télépathie, contrôle psychique, autorité suprême. Je devais la trouver et la détruire afin de désorienter un moment le reste de la ruche.

Atomiser la planète aurait certainement été plus efficace. Mais massacrer tant d'innocents n'était pas une possibilité, bien que les réelles raisons du gouvernement, devaient être toutes autres. Tester les résultats de leur financement sur les applications scientifiques des recherches menées sur les Achériens, et protéger les coûteuses constructions fourmillant sur l'ancienne planète rouge devait davantage les motiver.

Mon vaisseau cahotait alors que je pénétrai dans l'atmosphère martienne. Je n'avais pas osé quitter les yeux des moniteurs de pilotage, fixant écrans de contrôle et voyants colorés. Voir ma planète natale ravagée de l'espace était au dessus de mes forces. Verdure et étendues azurées, voilà la seule image que je voulais garder d'elle.

Mes mains jouaient sur les manettes et claviers de navigations avec une incroyable célérité. En plus d'avoir transformé mes auriculaires en deuxièmes pouces pendant le voyage, ma dextérité s'était remarquablement accrue. Au moins mes pieds étaient restés adaptés à mes chaussures. Qui sait, ils me feraient peut être bientôt sortir des roulettes des talons ?

Le contact avec le sol se fit en douceur. Un de mes meilleurs atterrissages. Je restai immobile quelques instant, à retarder l'inévitable. Je n'avais pas imaginé que j'aurais eu tant de mal à affronter la réalité, la dévastation de mon univers personnel. Mais en prenant sur moi, je changerais sûrement le cours des choses.

J'ouvris le sas et l'air glacial me gifla le visage. Cette sensation m'était si étrangère et familière à la fois que j'en fus troublé.

Une ville se tenait devant moi. Aucune activité externe, seul l'ondulation de l'herbe au passage du vent. Les premières attaques s'y étaient produites. Un timide trait lumineux se dessina loin dans le ciel. Probablement un autre Achérien se payant une chute libre enflammée.

Je calai la visière de mon casque, vérifiai mon arme et mes munitions puis posai un pied hors du vaisseau. Une longue nuit m'attendait…