J'attendais immobile. J'avais dormi si longtemps, économisant mes forces pour l'instant où je pourrais les déployer dans toute leur puissante sauvagerie. Tant de temps à patienter, jusqu'à ce que cette vibration me tire de mon profond sommeil millénaire.

Des œufs avaient libéré leur pondeur. Des proies avaient donc du passer à proximité. Mais je ne sentais la présence d'aucuns, j'étais seul dans ce semblant de ruche. Partis ou morts, ils m'avaient abandonné.

Si loin, le jour où je naquis hors de ce tas de chair et d'os. La seule tâche à laquelle je pouvais m'atteler : pondre des œufs. Aucune proie à proximité. Quelle frustration de ne pouvoir étendre l'influence de ma ruche.

Et voilà que cette chose métallique descendait jusqu'à la première rangée de pondeurs endormis. Que voulait cette chose, était-elle vivante ? Je regardais plus précisément. C'était moi, à l'intérieur de mon véhicule inséctoïde, venu récupérer les œufs pour les scientifiques !

Je me réveillai en sursaut. Était-ce un rêve ? Cela m'avait paru si réel, comme si je l'avais vraiment vécu.

Mais j'avais plus important à faire que de donner un sens à ces absurdités. Mon vaisseau était en vue de la base spatiale de recherche sur les Achériens. Ils allaient avoir quelques explications à me donner.

Me manipuler comme un vulgaire pantin ! Me mettre au même niveau que ces monstres sanguinaires. Ils me demanderaient certainement de massacrer leurs ennemis, à coups de griffes et de mâchoires, comme si j'avais asséné chacun d'eux. Je ne pourrais me réduire au rôle de simple tueur.

Le sas d'embarcation était déjà ouvert. Ils devaient m'attendre, pressés d'apprendre comment leur nouvelle création génétique avait marchée. Mais je me ferais un plaisir de les décevoir.

Je ressentais la base de recherche différemment, dans son intégralité. Je crus percevoir les scientifiques attendant derrière le sas de mon vaisseau. Jusqu'où avaient-ils été dans leurs modifications sur mon corps !?

La lourde porte métallique glissa vers le haut, leur visage nerveux trahissait leur impatience. Leur expérience avait-elle marchée ?

Que m'avez-vous fait ? demandais-je d'un air menaçant, tout en restant calme.

Ils s'échangèrent des sourires.

Ca a marché ? Vous avez tué la reine pondeuse ? s'impatienta l'un d'eux.

Et les souvenirs ? Vous avez récupéré les souvenirs de ces créatures ? Et…

Laissez le, il doit se reposer, lança un autre.

Ils se moquaient pas mal de moi, de ce que je ressentais. Je n'étais qu'un moyen pour eux !

C'est fini ! Vous continuerez vos petites expériences sur la vie sans moi. Je rentre.

Ils se regardèrent étonnés, ne sachant que dire.

Tu… Mais qu'est ce qui ne va pas ? Grâce à toi ta planète natale a été sauvée. Ce qu'il reste d'Achériens ne posera aucun problème à éliminer…

Je ne veux plus entendre parler de ces monstres ! le coupai-je. Je prends mes affaires et je m'en vais.

Je m'avançai pour essayer de passer entre eux, mais ils se resserrèrent, l'air grave.

Tu ne peux pas partir, tu fais pour ainsi dire parti de l'organisation et…

Ca ne m'intéresse pas, vous ne me retiendrez pas. J'emploierais la manière forte s'il le faut. Maintenant poussez vous ! leur ordonnai-je.

Je lisais de la terreur sur leur visage.

Tu n'as pas… tu n'en a pas apporté avec toi ? commença l'un d'eux angoissé.

Non, ces choses me répugnent plus que tout, je vous les laisse.

Cela parut les rassurer, mais ils ne paraissaient pas pour autant vouloir me laisser passer.

Avant de partir, j'aimerais savoir exactement ce que vous avez fait de moi. Quand m'avez-vous … ?

Je ne terminai pas ma question.

La dernière injection que nous t'avons faites, sensée te faire pousser de nouveaux pouces, était en réalité destinées à te donner la capacité de commander les Achériens par télépathie comme le font leur reine. Tout a du se déclencher en contact avec elle n'est-ce pas ? Tu es également sensé avoir reçu la mémoire génétique de leur espèce. Mais n'espère pas partir, c'est tout bonnement impossible.

Je ne vois pourtant pas ce qui m'empêche légalement de rentrer chez moi, rétorquai je.

Chez toi … Mais tu n'as pas de chez toi. C'est en travaillant avec nous que tu seras à ta place. Pourquoi t'obstines tu autant ? D'où te viennent ces idées ?

Je vais rentrer sur Mars, c'est là-bas que j'ai vécu, et pas au sein de votre misérable organisation. Vous n'aurez qu'à recommencer vos petites expériences sur un autre que moi.

Ils semblaient tous très contrariés. Ils me cachaient quelque chose, et la manière dont ils se regardaient entre eux montrait qu'ils hésitaient à me la communiquer.

Phoïbs, tu devrais venir passer un examen de routine, tout se…

Non, le coupai-je. Plus de manipulations génétiques, je ne serais plus votre jouet.

Tu ne réalises pas, tout ce que tu désires est inconcevable.

Il fit une pause avant de poursuivre.

Nous ne voulions pas te l'annoncer ainsi, mais ton obstination ne nous laisse pas le choix… Nous t'avons créé. Tu es un humain artificiel.

Vous mentez. Je… je suis né sur Mars. Je suis fait de chair et d'os comme vous … je…

Tout as été reproduit pour créer l'illusion. Tout ce qu'un humain peut faire, tu le peux également, sauf donner un enfant à une femme. Tu peux manger, boire, souffrir, saigner, penser, rêver. Mais tous tes souvenirs sont factices. Mars ne te semblait pas étrangère malgré le fait que tu sois né dessus ? Essaye de te rappeler des détails de ta jeunesse. Tous tes souvenirs sont flous je présume ? Ne trouvais-tu pas ces modifications génétiques trop facilement applicables ? Et pense au …

Je n'écoutais plus. C'était clair maintenant. J'étais une machine. Toute ma vie avait été un mensonge. Ce que je pensais être n'existais pas. Mon existence n'avait aucun sens, si ce n'est celui d'une expérience scientifique.

Je bouillais. Comment avaient-ils pu ? Pourquoi !? Une soudaine envie de les étriper de mes mains me prit. Bondissant d'un coin sombre de mon vaisseau, un Achérien se rua sur le tas de scientifiques, en tuant plusieurs sur le coup. Les griffes lacéraient, alors que des litres de sang et de boyaux se déversaient au sol. Des cris étouffés de gargouillis s'échappaient des hommes effrayés. La mort toucha chacun de ces êtres faibles en quelques secondes.

Un léger sentiment d'apaisement me parcourut. Étrange, je n'avais pas perçu sa présence. L'avais-je incité à me suivre depuis Mars de façon inconsciente ? De toute façon, ces êtres abjects avaient mérité la plus atroce des morts.

D'un ordre silencieux, l'Achérien disparut dans un des conduits du plafond. J'avais passé ma vie sur cette base, je savais donc où trouver du renfort. Ils verraient de près de quoi ces créatures étaient capables. Avec mes yeux et mon savoir alliés à la force et la rapidité de ses êtres, j'aurais ma vengeance. J'en frémis de plaisir. Aussitôt de longs cris rauques retentirent dans toute la base, ils allaient goûter à la liberté. Je leur partageais ce que je ressentais ?

Dans un martèlement de pas précipités, une dizaine de militaires se précipitèrent affolés dans le hangar. Que savaient-ils sur moi ? Venaient-ils pour moi, ou pour accueillir mon nouvel animal de compagnie ? Celui-ci était d'ailleurs déjà arrivé au panneau de commande de sécurité que je recherchais. Quelques boutons à presser, quelques codes à saisir, et la liberté fut rendue à chacun de mes nouveaux amis, mis à part la pondeuse qui résistait à mes ordres. Mes mains tremblaient d'excitation.

Les hommes pointèrent leur arme sur moi. De toute évidence, ils savaient. Un seul ordre, et ils tombèrent tous au sol, plaqué par le vent qui s'était levé. La dépressurisation n'eut aucun effet sur moi. J'étais cette machine si bien conçue après tout. Le savoir m'aidait-il à utiliser tout mon potentiel ? Je me sentais plus fort, plus résistant. Cette humanité inutile ne me servait plus à rien, je pouvais oublier cette part de moi.

Les portes donnant sur l'espace se fermèrent. Evanouies, ils ne pouvaient plus rien contre moi, mais morts ils seraient inutiles. Il était plus sage d'utiliser ces corps à bon escient. Déjà ils étaient transportés vers des œufs qui n'attendaient qu'eux pour éclore.

Je pris le temps de réfléchir un moment à la situation. J'étais seul, et serais une cible bientôt très convoitée. Tant de choix s'offraient à moi maintenant que j'avais abandonné tout ce à quoi j'avais cru, à tort. Je venais de renaître, et l'éternité s'étendait devant moi.

J'enclenchai les réacteurs de la base. Elle avait tourné en rond autour de cette planète déserte sans nom depuis trop longtemps. Je voulais voir quelque chose de nouveau, de plus grand que cette piètre humanité fébrile et fragile.

Cela me rappela que nombre d'entre eux m'attendaient, craignant pour leur misérable vie. Pourquoi les faire attendre… ?