J'ai voyagé si longtemps. Erré ce qui aurait paru une éternité pour l'humain que j'étais auparavant. Mais si j'avais bien appris quelque chose de ces Achériens, c'était la patience. Plus qu'une qualité c'était pratiquement un sens, comme un organe greffé à mon âme.

Aucun vaisseau humain n'avait osé traverser tant de vide spatial. La voie lactée était suffisamment grande pour éviter toute envie à quiconque de voyager jusqu'à la prochaine galaxie. Mais j'avais eu quelques désaccords avec mes constructeurs, ces humains qui croyaient pouvoir se servir de moi comme d'une arme, une vulgaire machine qu'ils auraient bien huilée et programmée.

Je voulais passer à autre chose, découvrir, loin de cette galaxie viciée par les êtres humains, tout en utilisant ce nouveau potentiel que m'offrait ce contrôle nouveau sur ces créatures, les Achériens.

Et plus que des capacités meurtrières, j'avais hérité d'un savoir si vaste et varié. J'avais vite compris pourquoi il était tant convoité des humains, quand les premières brides de souvenirs furent à ma disposition, clairement, et non plus sous formes de rêves flous. Chacun des hôtes que la reine pondeuse avait pu engendrer grâce à ses œufs, avait livré son savoir. De simples expériences de vie aux complexes informations du codage génétique. Froidement fichées, cataloguées, chacune des espèces n'avait pu garder le moindre secret.

Je sus ainsi que les scientifiques avaient fait des essais d'infestation sur quelques animaux de la Terre. Probablement ramenés à la vie artificiellement puisque cette pauvre planète, témoin privilégié des talent humains pour la destruction, était stérile depuis fort longtemps.

Je savais ainsi ce qu'un aigle ressentait en plein vol, quel gène codait la fabrication du venin d'un cobra, ou bien encore quelle espèce avait apporté ces Achériens dans notre galaxie. De grands créateurs aux intentions guères meilleures que celles de mes propres créateurs.

De mémoire achérienne, l'expérience dont ils étaient le sujet s'était soldée par un échec cuisant dans cette galaxie abritant les humains, la voie lactée. À croire que tous ceux tentant de contrôler cette puissance échouaient inéluctablement. Peut-être serait-ce également mon destin… Cela m'importait peu. D'autant plus que je n'avais jamais chercher tel pouvoir sur ces êtres. Après tout je n'étais qu'une machine, j'allais voir jusqu'où ma programmation me mènerait. Simple curiosité.

C'est cette même curiosité qui me menait en ce moment même aux abords de la galaxie d'où tout avait commencé. Ces extra terrestres – voire extra lactiens – qui avaient autrefois créé les Achériens seraient-ils toujours présents après tant de millénaires ?

J'avais d'abord choisi par hasard la direction de mon voyage, puisque ignorant de leur existence. Mais je devais désormais admettre que j'étais plus guidé par mon subconscient que par le hasard.

Que voulais-je réellement à roder près de ces êtres. Suffisamment doués et dangereux pour créer telles créatures. Ces pères d'Achériens mettraient probablement fin à mon existence. Ou peut-être seraient-ils curieux à leur tour devant leur progéniture. Puisque j'étais d'une certaine façon un dérivé de leur travail, leur fils. Mais les retrouvailles entre famille ne sont pas toujours des plus cordiales.

La luminosité extérieure avait augmenté, la première étoile depuis tant d'années. Mais trop absorbé par mes propres pensées je n'avais pas prêté attention aux informations que me transmettait le vaisseau, maintenant entièrement transformé en ruche volante.

Il était méconnaissable. Les anciennes structures d'alliages métalliques avaient été recouvertes de ce que les Achériens savait faire de mieux. C'était un vaisseau vivant qui glissait à présent dans le vide spatial. On aurait pu croire qu'un de ces parasites – plié à ma volonté – y avait pondu un de ses embryons dans la gorge pour l'infecter.

J'avais fait quelques rapides haltes sur les planètes qui croisaient mon chemin en quittant la voie lactée, piochant de-ci de-là des hôtes de choix. Le vaisseau grouillait d'une vie acide, griffue et des plus hostiles, formant une unité biologique dont j'étais le cerveau, le centre nerveux.

Je serais bientôt près d'une planète abritant de la vie animale. Considérablement différente de ce que j'avais connu sur toute les autres planètes visitées dans mon ancienne galaxie. Aussi loin qu'elle pu être, je la sentais, la goûtais déjà. Les sens aiguisés de mes compagnons de voyages s'étaient associés et captaient la moindre vibration, la moindre particule lumineuse, la moindre radiation… rien ne leur échappait.

J'étais au comble de l'excitation, je frissonnais d'impatience. La ruche longtemps endormie frémissait d'une manière inhabituelle. Où était passé son calme froid et patient … ?

Des informations contraires se glissaient dans l'esprit de mes Achériens. Je localisai soudain la source de ces interférences dans mes projets. La reine pondeuse du vaisseau avait choisi ce moment pour se réveiller et manifester son mécontentement. Après tout ce temps endormie, j'étais arrivé à l'oublier et à la confondre avec une partie quelconque du vaisseau…

J'avais gagné en force mentale au long de toutes ces années. Couper et isoler les ondes télépathiques du reste de la ruche fut un jeu d'enfant.

J'allais me faire une joie de lui faire entendre raison. Après toute ses années j'avais besoin de me dérouiller. Cela aurait été déraisonnable que de descendre sur cette planète en galaxie inconnue, sans une légère remise en forme…

En s'ouvrant, la porte métallique restée fermée depuis tout ce temps brisa quelques secrétions chitineuses, dont les nouveaux résidants des lieux avaient patiemment enduits chaque recoin du vaisseau.

Furieuse, elle arracha quelques structures métalliques en se retournant vers moi, qui tombèrent lourdement au sol. Qui étais-je pour voler ce territoire qui lui était du !? Je percevais ses pensées dans les grandes lignes, par flash. Ainsi, même elle qui m'avait résisté jusqu'à maintenant, s'ouvrait à moi comme un livre.

Je la stoppai d'une main en lui saisissant la tête, que j'aurais broyée si je n'avais eu suffisamment de contrôle sur cette nouvelle force. Elle tenta vainement de m'envoyer griffes et dards par le visage, mais je parai ses mouvements d'une incroyable lenteur de ma seule queue. Il me suffit de me concentrer un minimum pour enfin parvenir à pénétrer cet esprit qui m'était si longtemps resté fermé.

Tant d'attente pour ne finalement rien trouver que je ne savais déjà. Cette majesté déchue m'était désormais inutile. Paralysée par ma pression mentale, je n'eu qu'à lui arracher la tête comme je l'aurais fait d'un vulgaire insecte. Une masse affamée d'Achériens se jeta sur le cadavre que je leur avais cédé.

Je n'avais depuis longtemps plus rien en commun avec l'être synthétique que ces piètres humains avaient voulu façonner à leur image. Leur création avait au moins cet avantage qu'elle pouvait adopter de nouvelles formes à volonté, quand elle savait s'y prendre. Et j'avais eu plusieurs années pour m'entraîner.

Le vaisseau s'approchait de la planète et je pouvais déjà goûter les quelques vapeurs qui s'échappaient de son atmosphère. Etrange planète pour le développement de la vie quand on y regardait de plus près…