Une masse
indistincte glissait dans le vide, confondu par l'ombre d'une
planète gazeuse. Elle croisa bientôt les rayons de
l'étoile du système local, mais l'origine de cet
objet vaguement ovale n'en était pas plus éclaircie.
Des milliers de formes sombres semblaient s'être soudées
ou reliées pour ne former qu'un. En y regardant de plus
près, il s'agissait de créatures collées les
unes aux autres. Membres squelettiques, griffes et dents métalliques
semblaient morts, mais étaient en fait endormis depuis des
siècles. Bien vivants, ils ne faisaient que patienter jusqu'à
l'instant propice où toute leur bestialité pourrait
se déchaîner. Quel genre de vie pouvait bien animer ces
êtres ? Insensibles au vide cinglant de l'espace et aux
radiations émises par les étoiles qu'ils encaissaient
comme la plus simple brise.
Agglutinés sur le cadavre de ce
qui fut un vaisseau spatial humain, ils formaient un être
vivant à part entière, remanié aux besoins des
ces créatures aux instincts sanguinaires. Cet étrange
astronef voyageait vers un but incertain, depuis si longtemps qu'il
devait n'être plus qu'une légende au sein de sa
galaxie d'origine.
La planète vers laquelle il se
rapprochait, semblait figée vu de l'espace. Alors qu'en
réalité elle était incessamment tourmentée
de tempêtes des plus violentes. Des masses de gaz colorés
se mélangeaient, se percutaient, réagissaient
perpétuellement. La planète toute entière
paraissait vivante, vibrante d'une énergie propre au
biologique.
D'étranges objets ronds glissaient dans sa
haute atmosphère, là où la matière
faisait lentement place au vide. Plus que des objets, c'étaient
en fait des êtres vivants. Se déplaçant
lentement, ils semblaient plus flotter que décrire une orbite,
comme tout objet céleste se devrait de le faire pour ne pas
être aspiré ici par la gravité dévorante
de la planète. Comment faisaient-ils alors pour ne pas tomber
? Qu'est-ce qui les faisait ainsi « voler » ?
De
longs filaments partaient de l'arrière de ces étranges
créatures pour plonger au plus profond des nuages mêlés
de nuances ocre, verdâtres et bleuâtres. Leurs multiples
ramifications aux formes incertaines faisaient vaguement penser à
des racines, ondulant au gré des vents capricieux.
On eu
dit de larges panses trop gonflées, cernées d'une
ossature saillante, assurant leur rigidité. Leur peau sombre
aux reflets métalliques s'entremêlait en couches
anarchiques - d'apparence - entre leurs os courbés. Sa
surface frémissait de subtiles palpitations.
S'approchant
lentement d'une de ces créatures, le vaisseau adapta sa
forme pour englober la chose en son sein. Les innombrables êtres
qui le composaient s'étaient mis en mouvement, ajustant au
mieux leurs liaisons avec une rapidité déconcertante.
Ni le vide ni la gravité oppressante de la planète
maintenant plus proche, ne semblaient les gêner.
Le balai
monstrueux cessa lorsque le vaisseau se fut refermé sur la
créature, laissant dépasser ses prétendues
racines.
La première forme de vie que je croisai dans
cette galaxie était plus que singulière. Tels des
ballons de baudruches, ces créatures étaient simplement
gonflées de vide. Pour utiliser un terme plus approprié
disons : vidées de toutes matières. Larges comme ce qui
fut autrefois nommé dirigeable sur Terre, leur légèreté
leur permettait de littéralement flotter sur l'atmosphère.
Il paraissait presque miraculeux qu'elles n'aient pas échappé
à la gravité de la géante gazeuse qui les
accueillait, se perdant dans le vide spatial.
Paisibles, elles
émettaient de si simples pensés que je n'eu aucun
problème à les percevoir. Elles m'apparaissaient
étrangement familières, comme si elles avaient été
programmées, implantées dans leur esprit, aussi
primitifs soient-ils. Elles se résumaient à «
manger », « accumuler » et « se maintenir
».
Si on ajoutait leur physionomie biomécanique si
remarquablement proche de mes monstres de compagnie, il semblait
évident qu'elles avaient été construites de
toute pièce par ces extralactiens (extérieurs à
la Voie-lactée) comme ils avaient conçu les Achériens,
ou comme les humains m'avaient mis au monde.
Ces machines
organiques puisaient les éléments dont elles avaient
besoin grâce à de simples racines qui se perdaient au
plus profond de la planète. Imperturbablement et
inlassablement elles transformaient la matière par le jeu de
réactions chimiques complexes, accumulant ainsi énergie
brute et quelques matériaux rares. La part qui était
nécessaire à son fonctionnement était infime
comparée à ce qu'elles produisaient.
La tentation
était trop forte, je ne pus m'empêcher de piocher
allègrement dans cette réserve, sans pour autant
l'épuiser, ce qui l'aurait probablement tuée.
J'avais un respect nouveau pour les bio-machines artificiellement
construites qui m'étonnait moi-même. Une machine telle
que moi ne devrait-elle pas réagir par froide intelligence
calculatrice et dénuée de toute émotion ? Je
lançai l'ordre mental au vaisseau de recracher cette
inoffensive créature dans son milieu.
Je percevais grâce
à ma ruche d'autres être-vivants évoluant plus
bas, au cœur même des nuages. Mais je cessai mon observation
quand un objet contournant la planète avec une rapidité
foudroyante, vint s'arrêter net à quelques centaines
de mètres de mon vaisseau. Il ne semblait pas animé
d'intentions belliqueuses mais je n'aimais pas sa fâcheuse
tendance à me scanner moi et ma horde achérienne.
Gracile
et élancé, ce vaisseau était en fait
biomécanique comme ses congénères, qu'il
semblait apparemment garder au vu de l'armement que je détectai
à son bord. Son analyse m'aurait au moins permis de
comprendre et d'assimiler son fonctionnement. Mais pourquoi ne
m'attaquait-il pas ?
N'attendant pas plus longtemps de
réponse, mon vaisseau fit feu. Mais la salve pourtant
puissante, fut lamentablement déviée à quelques
mètres de son objectif par une surface invisible.
Une voix
s'immisça aussitôt dans mon esprit.
- Que
faites-vous ici misérable ?
Non ce n'était pas une
voix, mais plutôt un flux de pensés, donc non-concerné
par la barrière des langages. Mais le ton était trop
empreint d'intentions belliqueuses à mon goût pour y
répondre.
- Oh mais vous avez quelque chose qui nous
appartient semble t-il ?
La question était purement
rhétorique et lourde de menaces. Ils parlaient des
Achériens.
- Nous sommes loin mais ce n'est pas un
problème. Nous venons récupérer notre bien.
Soyez sage en attendant.
La liaison psychique fut coupée.
Mais
j'avais pu piocher des informations moi aussi, sans qu'ils s'en
rendent compte. La masse dense de leur esprit m'avait semblé
une fois de plus familière. J'étais dans un sens un
fruit de leur conception. Derrière leur apparente assurance et
froide détermination, se cachait un grand étonnement
face à mon existence. Ils ne s'expliquaient pas la maîtrise
que j'étais parvenu à acquérir sur la création
dont ils avaient perdu le contrôle. C'est ce savoir qu'ils
voulaient récupérer de moi. Et j'avais au passage pu
saisir pourquoi leur vaisseau défenseur ne m'avait pas
détecté plus tôt comme une menace. Je lui
apparaissais comme un congénère, certes étrange,
mais qu'il ne pouvait se résoudre à attaquer à
cause de notre similarité physiologique. Ça avait du
bon d'avoir des architectes en commun. On ne pouvait aller contre
la programmation d'un être si bien fabriqué. Et sans
savoir comment régler mon comportement en marge, il attendait,
comme pétrifié.
J'avais donc eu un premier contact
avec ces êtes extralactiens. Mais ils ignoraient que moi aussi
je pouvais apprendre d'eux. Comme j'étais devenu mon
propre architecte, j'arrivais à les égaler sur leur
propre terrain.
Je venais de terminer mon premier canon issu de
leur technologie, mes chers Achériens travaillaient vite et
bien, malgré leur apparente bestialité. Et par la même
occasion j'avais pioché le plan de fabrication des boucliers
énergétique. Il me faudrait penser à les
remercier, tout ceci semblait remarquablement efficace, j'aurais
fait très forte impression en ramenant ce genre de
savoir-faire à mes concepteurs terriens.
Sans plus attendre
leur vaisseau biomécanique fut désintégré
d'une simple impulsion en un vulgaire nuage de protons et neutrons.
Vu de l'extérieur rien n'avait paru. On n'avait
uniquement pu percevoir la lumière se déformer le long
d'une ligne, comme sous l'action d'une chaleur quelconque. Mais
c'était plus du à une distorsion de l'espace-temps
résiduelle.
Je n'eu pas plus de temps à perdre en
réflexions scientifiques. Huit vaisseaux venaient d'apparaître
à quelques kilomètres de là. J'étais
aux confins de leur galaxie et il ne leur avait fallu qu'une
trentaine de secondes pour me rejoindre. Voyons ce que je pouvais en
tirer.
