Le tas informe en combustion, qui était encore quelques secondes plus tôt, un terrifiant vaisseau grouillant d'êtres assoiffés de sang, continuait sa lente chute vers cette planète aux allures de titan. En proportion, ce ne serait qu'une poussière de plus ajoutée à la masse monstrueuse. Un grain insignifiant noyé dans cette matière affamée que rien n'apaisait. Plus la géante gazeuse mangeait, plus sa faim grandissait en intensité. La matière appelait à la matière : simple gravité.
Une forme pâle se distingua, sortant indemne de l'explosion. L'extralactien n'avait rien subit de la destruction du vaisseau, et restait immobile, aussi impalpable que le vide qui l'entourait. Traverser la matière avait certains avantages. Impassible devant tant de vie et d'énergie gâché, il retourna lentement jusqu'à son vaisseau en profitant cette fois d'une ouverture dans la paroi vivante.
Comme ils étaient venus, les astronefs disparurent.

C'était beau mais étrangement sans chaleur. Comme si je ne ressentais plus rien. J'assistais vaguement à un film flou sans saveur, puisque simple succession d'images. La matière était donc beauté insipide sans la moindre sensation ?
Au moins ressentais-je la gravité, j'étais attiré, aspiré de toute ma masse. Seul repère auquel me raccrocher : cet effondrement.
J'y voyais plus clair maintenant. J'avais été trop sûr de moi, bien trop présomptueux. Mes erreurs me semblaient à présent évidentes, mais c'était bien trop tard pour réaliser. Je n'avais pas été de taille.
Ma chute se faisait plus claire. Les débris de mon ancien vaisseau en flammes se dispersaient en brûlant dans cette atmosphère qui allait en s'épaississant, dégageant mon champ de vision.
Après la beauté de la matière en combustion, j'assistais au calme paisible de nuages aux teintes bleutées s'entremêlant dans une danse qui paraissait lente de si haut. Un instant cela me rappela la Terre, cette prétendue planète bleue que l'humanité avait fanée de ses odieuses constructions grisonnantes. Tout comme moi cette civilisation était en chute libre. Errant sans but réel, sans la moindre organisation, à tâtons.
Les Achériens eux avaient une motivation réelle qui transpirait et dégoulinait de leur être sans honte aucune, car simplement ils ne ressentaient rien. Efficaces, ils croissaient et se développaient imposant leur forme de vie. Une façon épurée et simple de vivre. Aucune souffrance des tourments que pouvait apporter les sentiments.
Typiquement humain ! Une fois de plus je pensais comme ces créatures abjectes à maudire les sentiments, ces piètres créateurs qui n'avaient su garder un œil assez vigilent sur moi. À l'image des Iavoals, la création avait supplanté l'architecte.
Gagnant en vitesse, je traversai d'un trait les premiers nuages d'un bleu épais. Le noyau de la planète m'attirait à lui. L'énergie commençait à me faire défaut, je dus reprendre donc consistance. Cette petite ruse m'avait bien servie pour survivre à l'explosion de mon vaisseau, et maquiller ma mort aux yeux des extralactiens. En traversant la matière si près de moi, ils m'avaient appris. J'avais pu vite assimiler et reproduire cette capacité qui me paraissait maintenant évidente. Tant de vide était contenu dans chaque atome. Il suffisait de s'en servir convenablement pour s'y faufiler. Mais pour quel répit ? Au moins n'auraient ils pas mon corps si convoité.
N'étant que spectateur de ma chute, un nuage d'ocre et rouille s'imposa brutalement à ma vision. Les Achériens l'avaient-ils corrodé de leur acide ? Griffant même la matière au niveau moléculaire. Une hostilité sans égal, suffisamment bestiale pour être pure de toute arrogance.
La lumière ne filtrait plus aux profondeurs gazeuses que j'avais atteintes. Seul l'ombre m'entourait. Cette ombre planante et menaçante, aux couleurs ternes des extralactiens.
Leur technologie devait pouvoir être contournée. S'ils utilisaient le vide contenu dans les atomes pour y déplacer la leur, il suffisait de les transpercer d'une matière exempte de tout vide. Mais créer un projectile si dense était-il seulement possible ? Ou même seulement transportable ? Il aurait été infiniment lourd et infiniment couteux en énergie. Et plus dangereux, l'amoncellement de matière aurait généré une force de gravité incontrôlable. Mais bien sûr ! La solution était là, la matière tangible ou intangible ne pouvait échapper à la gravité, j'en étais la preuve puisque je tombais. Ce qui permettait à ces Iavoal de flotter dans les airs ne les immuniserait pas contre de minis trou-noirs. Ils ne pourraient qu'être aspirés et broyés.
Mais aurai-je seulement la chance de mettre ma théorie en pratique ? Peut-être pouvais-je stopper ma chute, mais que ferais-je ici, vidé de l'essentiel de mon énergie ?
Le noyau de la planète m'appelait, je serais broyé d'ici peu, et déjà oublié. La logique en voulait certainement ainsi après toutes les atrocités que j'avais pu commettre. En tant qu'arme du gouvernement humains ou robot libéré du joug de ses créateurs, je n'avais pu que détruire ou tuer, complice des Achériens.
Tout était mieux ainsi, après tout je …
Je venais de rebondir contre une paroi molle. Mon corps artificiel n'avait ressenti aucune douleur, mais mon esprit si accaparé de confusion n'avait pas prêté attention à la créature qui s'était approché pour me happer, avalant par la même occasion plusieurs tonnes de débris encore chauds et fumants de mon vaisseau.
D'étranges choses pas toujours organiques semblaient reposer dans l'estomac de cette poubelle volante. Avait-elle été créée à dessein par les Iavoal afin de purifier la planète d'agents étrangers ?
Toujours était-il que je disposais à présent de bien plus de temps pour réfléchir. L'insignifiant acide gastrique secrété par ses parois stomacales était encore plus doux sur mon corps artificiel que celui des Achériens.