Le
vaisseau de Phoïbs semblait avoir atteint sa taille adulte. La
mue qu'il venait de perdre flottait à présent à
ses côtés dans le vide. C'avait été
impressionnant vu de l'intérieur. Toutes les parois
s'étaient mises à frémir tout en s'étirant
et se tordant dans une ultime poussée de croissance, résonnant
tel un amas de caoutchouc gigantesque se froissant. Il était
désormais plus spacieux et plus résistant.
Résidu
d'une époque révolu, la mue déchirée
s'éloignait peu à peu, bercée par les courants
gravitationnels de l'espace. Elle faisait penser à une coque
de noix qu'on aurait brisée pour en extraire l'amande
solidement gardée. Ce vaisseau n'avait été
qu'une chrysalide, n'attendant que de se libérer de sa
gangue protectrice pour mieux pouvoir s'envoler.
Son aspect
grisâtre et terne l'aurait parfaitement confondu avec le
sombre paysage désertique séparant chacune des étoiles.
Planant, telle une omoplate géante, elle paraissait avoir été
extraite du corps d'une planète, vibrant et palpitant d'une
vie titanesque.
Il paraissait endormi, mais il régnait en
son sein une agitation ininterrompue. Des créatures toutes
plus étranges les unes que les autres voyaient le jour dans
les couloirs sombres du vaisseau. L'imagination fertile de leur
créateur travaillait sans relâche, puisant dans son
savoir qui ne cessait de croître.
Le temps n'avait jamais
été un problème pour les Achériens,
patients et placides lorsque nécessaire. Mais désormais,
ils se jouaient de la matière même. Projectiles
offensifs ou parois défensives seraient vains face à
leurs irrésistibles assauts. Cette nouvelle génération
marquait une étape remarquable dans l'évolution
créatrice. Un échelon gravi d'un bond prodigieux.
Quelle serait leur prochaine avancée ?
Les Yautja,
fascinante espèce. En me basant sur la mémoire du
simple mais valeureux chasseur que j'avais parasité voici
quelque temps, j'étais parvenu à localiser une
planète où l'élite scientifique de ce peuple
se terrait. Ils avaient été nettement moins courageux
et audacieux au combat que leurs guerriers, pour qui ils
s'évertuaient à inventer et améliorer
armements, moyens de transports et autre technologie à la
complexité séduisante. Les seules pertes pendant
l'attaque furent causées par les guerriers assignés à
leur protection, mais je n'avais pas lésiné sur le
nombre, et mes chères créatures infectèrent
aisément ces grands cerveaux.
Quelle impressionnante mine
de savoir ! Leur apparent attachement à la nature ne les
empêchait pas de maîtriser des technologies des plus
pointues, sans toutefois égaler celles des Iavoal, et de loin.
Les humains se croyaient les maîtres de leur galaxie, alors que
ces Yautja invisibles mais puissants auraient pu à tout moment
les terrasser. Voyageant à travers les étoiles alors
que l'humanité n'en était qu'à la
découverte du feu, ils avaient su perfectionner leur
discrétion pour se mêler à notre
civilisation.
Jamais pourtant ils n'avaient quitté la
Voie Lactée, ce terrain de chasse leur suffisait amplement, et
s'était en quelque sorte le territoire de leur ancêtre.
Leurs traditions sacrées les maintenaient dans un certain mode
de vie.
Physiologiquement, leur corps était doué de
force et de résistance surclassant aisément les
humains. Mais les ressemblances étaient trop frappantes entre
ces deux espèces pour êtres négligées. Les
mêmes membres au même nombre fonctionnant similairement.
Mais alors que mes concepteurs étaient des mammifères,
ces Yautja semblaient appartenir aux batraciens. Ayant cependant pris
un chemin détourné de ceux que nous connaissions sur la
Terre. Le sang par exemple ne contenait pas de fer, donnant cette
couleur rouille aux créatures terrienne, mais un métal
bien plus efficace pour fixer l'oxygène, qui lui virait au
vert vif.
Mais le plus important était qu'ils m'avaient
permis de progresser dans ma maîtrise des trous noirs. Bien
qu'encore imprécise, ma technique m'avait permis d'écraser
une planète sur elle même, sans effets imprévus
ou débordants. En une fraction de seconde, cet immense amas
d'atomes avait été avalé en un point d'une
dizaine de mètres. Mais comme si elle avait rebondi sur
elle-même, toute cette matière avait été
recrachée reprenant des proportions plus étendues dans
un mélange anarchique. La densité devait être
réduite pour que les effets du trou noir s'apaisent. Ainsi
la planète était devenue une purée
méconnaissable.
Cependant autre chose avait éveillé
ma curiosité. Un signal familier que j'avais entendu aux
prémices de ma vie. Autant dire que je l'avais plutôt
bien mémorisé, et le réentendre ainsi me
réjouissait dans un sens. La position de l'émission
était changeante, donc les humains avait du réussir à
le piloter. Au vu de leur capacité, c'était plutôt
impressionnant. Ce vaisseau Iavoal abandonné sur Achéron,
chargé d'une pleine cargaison d'œuf Achérien,
était leur seule ressource après que leur précieux
sujet d'expérience – moi-même - se soit retourné
contre eux et ait quitté leur galaxie.
J'étais
impatient de voir quel genre de progrès ils avaient fait,
autant technologiquement que mentalement. Avaient-ils recommencé
leur expérimentation sur les Achériens ? D'autres
androïdes tels que moi avaient-ils été créés
? Leur échec avec moi avait du échauder mes frileux
concepteurs, mais je les savais suffisamment aventureux et imprudents
pour essayer à nouveau les plus folles expériences. Ce
serait sûrement divertissant.
Je fus sur place le temps d'y
penser. Les humains qui pilotait le vaisseau extralactien n'avaient
parcouru que quelques années lumières avec. Soit il
était endommagé, soit plus probable, ils ne parvenaient
pas à exploiter le plein potentiel de l'astronef, trop
étranger à leur étroite conception psychique.
Il
flottait à quelques kilomètres de ma ruche spatiale,
méconnaissable. Etait-ce bien ce même vaisseau que
j'avais exploré en quête d'œufs ? C'en était
presque écœurant, toute sa structure externe avait cette
répugnante touche humaine. Des structures métalliques
déchirées s'entrecroisaient dans un désordre
déplaisant. La complexe structure réfléchie des
Achériens, elle, me rassurait par sa beauté. Jamais les
humains ne sauraient accomplir une telle œuvre. Tout n'était
qu'agressivité esthétique et forme indigeste pour mon
œil habitué à l'art des Iavoal.
Sa surface remua.
Les alliages tranchants s'entremêlaient, se repositionnant et
me considérant avec intérêt.
Poussant un peu
plus l'examen, je compris. Il s'agissait de milliers de
robots-spatiaux munis d'une intelligence et d'un arsenal taillés
pour la bataille. Au lieu de s'adapter, ils n'avaient pas trouvé
mieux que greffer leur frêle technologie à celle des
extralactiens. Une débauche impressionnante d'énergie
dépensée. Mais s'était sans compter sur ma
monstrueuse armada, dont les griffes commençaient sérieusement
à s'impatienter.
Les capteurs et canons des vaisseaux de
combats s'étaient pointés sur moi. Je ne devais pas
leur faire l'effet d'un allié. Malheureusement pour eux,
cette animosité était partagée.
Des voix
humaines furent émises, désespérante tentative
de négociation.
- C'est toi Phoïbs ? Bienvenue parmi
les tiens, nous t'avons appelé.
M'appeler ! Quelle idée
arrogante ! J'étais venu leur rendre une visite. Bien vite
écourtée …
- Rends-toi de ton propre chef, nous
devons agir ensemble contre cet envahisseur. N'agis pas
inconsciemment, nous t'avons créé suffisamment
raisonnable pour …
- Je n'ai plus rien à faire avec
vous ! crachai-je à leur encontre. Vous êtes donc
pressés de mourir exécrables humains !?
Le silence
plana quelques secondes. La peur avait du s'éveiller en
eux.
- Cesse ces enfantillages ! répondirent-ils. Nous
avons de quoi te maîtriser, admets ton infériorité
face à tes créateurs.
- Misérables ! Mais
quelle autorité croyez-vous avoir sur …
Un sourd et
lancinant grésillement naquit dans mon esprit. Se clarifiant,
il prit l'aspect d'une voix impérieuse. Des directives
lancées à qui on ne sauraient désobéir.
Laisse
tes créatures sur le vaisseau. Rejoins-nous calmement.
Les
Achériens s'écartèrent pour laisser passer
Phoïbs qui quittait sa ruche. Il glissa lentement dans l'espace
jusqu'à l'astronef humain. Les androïdes-spatiaux qui
en gardaient l'entrée reculèrent pour libérer
l'accès au sas le plus proche, causant quelques étincelles
en s'heurtant dans la précipitation.
De retour parmi les
siens. Mais ce robot avait-il été réellement
construit de mains humaines ? Plusieurs queues aiguisées
s'enroulaient autour de son corps métallique, et son aspect
squelettique rappelait étrangement celui de ses propres
créatures. De longues griffes argentées ornaient ses
multiples bras, mais aucune intention belliqueuse ne transparaissait
dans ce monstre de technologie. Une volonté ferme l'appelait
de l'intérieur du vaisseau, qui se referma derrière
lui.
