L'être
métallique flottait légèrement au dessus du sol
sans mouvements parasites, comme hypnotisé. Il vint
paisiblement jusqu'à un petit groupe d'hommes affichant
des sourires retords, et se posa dans un lourd bruit accompagné
de grincements. Le planché supportait difficilement cette
énorme masse, et les épreintes de ses pas se
dessinaient déjà dans l'acier pourtant épais.
Une dizaine de soldats prêts à tirer encadraient la
créature qui s'était rendue pacifiquement là
où on l'avait appelée.
- N'est-ce pas mignon ?
Un vrai petit chienchien en laisse, lança un des
hommes.
Phoïbs ne réagit même pas à la
provocation. Le regard dans le vague, il attendait.
- Un peu de
respect Mobridon ! Tu as devant toi une œuvre d'une valeur
inestimable, rectifia un autre, le regard plein
d'admiration.
Celui-ci s'avança sans crainte vers
l'objet de toutes ces attentions, Phoïbs, et fit glisser
négligemment sa main sur le corps monstrueux en une douce
caresse. Ses yeux examinaient chacun des détails qui
distinguaient la machine de ce qu'elle avait été, une
création humaine.
Dressé sur ses jambes arquées
pareilles à des barbelés, il dominait ces êtres
insignifiants de sa haute silhouette. La surface de sa peau ciselée
et percée de nombreux dards, laissait apparaître
quelques trous faisant office de réacteurs. Ceux-là
même qui lui permettaient de se déplacer dans les airs.
Deux paires de bras griffus pendaient mollement sur ses flancs. Le
visage avait gardé un aspect humain, mais comme pour se
rebeller contre l'image de ses concepteurs, ses yeux entièrement
noirs n'avaient ni iris ni pupille, si bien que son regard semblait
posé partout et nulle part à la fois. Trois queues
s'enroulaient autour du corps aux mêmes reflets sombres que
ses Achériens. Les deux premières, longues et fines,
étaient faites de segments aiguisés qui auraient
déchiré les parois du vaisseau comme du papier. La
troisième, plus épaisse et courte semblait avoir une
fonction plus utilitaire, sûrement l'appendice qui lui
permettait de pondre ses propres créations.
- Du respect ?
Pour ce meurtrier !? Dois-je te rappeler combien sont morts à
cause de lui avant qu'il ne déserte la galaxie ? Toi et tes
passions morbides … Tu me dégoutes Dilkel !
L'homme qui
venait de cracher ces paroles lançait sur Phoïbs un
regard méprisant et emplie d'amertume. Le dénommé
Mobridon s'avança et posa une main sur son épaule
pour l'apaiser.
- Du calme… Pense à ce que nous allons
pouvoir accomplir maintenant que nous le contrôlons.
Il se
tourna vers Phoïbs pour s'adresser à lui.
- Vois-tu
mon cher, les Iavoal nous ont rendu visite pour mettre la main sur la
technologie qui t'a fait naître. La démonstration de
pouvoir que tu leur as fait, les a séduit figures-toi. Mais
pour une raison obscure, ils t'ont cru mort, et se sont imaginés
que nous leur livrerions tes plans de fabrication.
Il se
rapprochait nonchalamment de son interlocuteur, réajustant et
pianotant sur l'étrange casque qu'il portait.
- Après
l'échec que tu as infligé à nos ancêtres,
personne n'a osé retenter l'expérience d'un
contrôle mental sur les Achériens … Mais ces Iavoal
n'attendaient pas ce genre de réponse… Ils m'ont l'air
plutôt susceptibles quand ils n'obtiennent pas ce qu'ils
désirent.
L'homme plaqua sa main droite contre son
casque, et se concentra pour envoyer un ordre mental à Phoïbs.
Ses deux queues acérées se déplièrent
pour se tendre dans une posture agressive au dessus de sa tête.
Dans un éclair métallique, elles allèrent se
planter dans les pieds de Phoïbs, qui ne changea pas
d'expression.
- Ressens-tu la douleur toi qui n'es qu'une
vulgaire machine ? continua Mobridon comme si de rien n'était.
Car celle que nous a infligé ces Iavoal était de taille
… Savais-tu qu'ils se prennent pour nos dieux ? La vie présente
dans la Voie-Lactée aurait été leur œuvre …
Plutôt prétentieux non ?
Et l'homme parti dans un
rire nerveux, avant de continuer.
- Mais tu vas nous permettre
d'anéantir cette nouvelle menace. Ils sont peut-être
télépathes, mais ils ne te contrôlent pas. Et
puisqu'ils cherchent à acquérir le contrôle sur
ces Achériens, c'est que ce pouvoir peut se retourner contre
eux. Nous ne nous laisseront pas détruire par ces
orgueilleuses créatures !
Il se tourna vers un écran
de contrôle affichant un visuel extérieur.
- Voyons
ce vaisseau que tu nous as amené maintenant. Si tu le
débarrassais de tes bestioles. Appelles les sur le notre que
nos experts puissent l'étudier en paix.
Il appuya son
ordre vocal d'une douce pression de son casque. Il attendit
patiemment, mais la seule chose qui changea fut le visage de Phoïbs,
qu'un large sourire dément déforma.
L'homme
ayant subitement oublié toute sa confiance en lui, pianota
rapidement sur son casque, la panique désordonnait ses
mouvements déjà moins fluides.
- Tirez !! Tirez-lui
dess…
Mais sans prévenir, tous tombèrent au sol,
les mains plaquées contre leur crâne. Seul Phoïbs
resta debout. Il retira la pointe de ses queues qu'il s'était
planté dans les pieds, et relâcha l'étreinte
psychique qu'il avait lancée sur les humains pour les
assommer.
Les soldats, apparemment plus résistants, se
relevèrent rapidement et firent feu. Mais leurs balles
traversèrent Phoïbs. Disposés en cercle autour de
leur cible, les militaires ne comprirent que trop tard qu'ils
s'étaient tirés l'un sur l'autre. Les survivants
furent découpés de grands mouvements circulaires
étincelants.
Cet humain si bavard qui avait osé
pouvoir contrôler Phoïbs se relevait enfin, difficilement.
Le robot avança calmement vers lui, il comptait bien une fois
de plus se retourner contre ses créateurs.
C'avait
été si hilarant de voir leur réaction. Cette
peur froide pour un simple sourire. J'avais bien fait de jouer à
leur jeu de soumission feinte. Les détruire trop rapidement
aurait été ennuyeux, alors que leur donner l'illusion
d'une victoire avait été un réel bonheur. Je
m'étais fait un plaisir de les décevoir. Je ne serai
pas leur gentille marionnette fidèle et apathique.
Cet
homme qui se croyait pouvoir me donner des ordres. Malheureusement
pour lui, j'avais revu il y a déjà bien longtemps
chacun des composants de mon corps et leur programmation. Je n'étais
plus un pantin, mais mon propre maître.
Il se dressa de
nouveau face à moi et jeta un regard vers les soldats mutants
étalés au sol en morceaux sanguinolents. Dommage,
l'idée de ces humains à l'ADN croisé à
celui des Achériens semblait plus dans le périmètre
de leur contrôle que je ne l'avais été.
Il
me lança un regard plein de haine et tenta à nouveau de
faire fonctionner ce ridicule dispositif qu'il s'était
accroché au crâne.
Pour toute réponse à
ses ordres qui parvenaient à mon esprit, je continuai ma
marche lente vers lui. Alors que je n'étais plus qu'à
un mètre, il se figea, implorant au plus profond de lui une
fin rapide. J'avais autre chose à lui proposer.
Un long
filament flexible jaillit d'une de mes mains pour aller se planter
dans son dos, à la base de sa nuque. Un bref sursaut secoua sa
frêle carcasse quand j'en pris le contrôle.
Je lui
fis faire volte-face, ses compagnons humains assistaient toujours à
la scène, tenant leur tête douloureuse.
Ma nouvelle
marionnette avait cette particularité qu'elle ressentirait
tout ce que je lui ferai subir, sans avoir la moindre possibilité
d'agir sur son propre corps.
Je lui fis tendre son bras droit
devant lui, et s'aidant de son gauche pour le tordre, celui-ci se
déboita dans un frottement d'os sonore. Tendus au-delà
de leur capacité, ces muscles soumis à ma volonté
impérieuse rendaient ma torture distrayante. Se lançant
vers le sol, l'homme brisa son propre bras sans émettre la
moindre protestation. Sa souffrance bien réelle était
silencieuse, mais moi je l'entendais via la connexion nerveuse que
je maintenais avec lui. Quelle douce liqueur. Parfait breuvage pour
étancher la soif de vengeance qu'ils avaient fait naître
en moi.
Son bras saignait abondamment maintenant. Un os brisé
perçait la chair au dessus du coude. De son bras valide, il
parvint à arracher ce membre rompu, en quelques vives
torsions. Il tenait enfin l'arme avec laquelle je voulais lui faire
massacrer ses propres amis, car aussi futiles qu'elles puissent
être, j'avais pu lire dans son esprit la nature de leurs
relations.
Trop occupés à répandre le contenu
de leur estomac au sol, ses compagnons n'offrirent qu'une maigre
résistance avant de mourir, poignardé à maintes
reprises de cet os brisé.
La douleur affluait dans ce corps
malingre. Il était en piteux état, et aurait sombré
si je n'avais pas agi en permanence pour le garder en vie et
éveillé. Je lui fis passer ses derniers instants à
labourer la chair de ses jambes et ses viscères de son propre
bras arraché. Il mourut simplement quand je coupai la
connexion nerveuse avec son corps.
J'admirai un instant le
spectacle des corps éparpillés et démembrés
baignant dans leurs entrailles dégoulinantes d'un rouge
visqueux.
Un ordre mental, et une petite centaine de mes créatures
s'élancèrent de mon vaisseau pour me rejoindre et
achever les survivants.
Eux qui croyaient me leurrer en émettant
ce vieux signal de détresse à travers l'espace. Ils
n'avaient réussi qu'à m'offrir le vaisseau d'où
tout avait commencé. Si seulement ils avaient tenu compte de
l'avertissement dissuasif que lançait en boucle l'astronef
extralactien. Mais demander aux humains de se tenir à l'écart
était un affront à leur fierté, une provocation
irrésistible à leur bêtise congénitale.
