La base
humaine flottait paisiblement, ballotée par les vagues
limpides et irrégulières. Les scientifiques avaient
préféré s'installer au beau milieu de l'océan
d'une planète submergée, que dans le vide
intersidéral. La station aquatique plongeait de plusieurs
kilomètres sous des eaux chaudes et poissonneuses.
La
pression de l'eau sur les parois de l'installation n'était
qu'un maigre problème à régler comparé
à la dépression causée par le vide affamé
de l'espace. Ici au moins, il était possible de sortir à
l'air libre, de respirer un air non recyclé
artificiellement. Et le paysage environnant n'était pas une
déclinaison de couleurs ternes et sombres. La nuit comme le
jour était un enchantement pour les yeux.
L'étoile
autour de laquelle gravitait ce système solaire diffusait une
forte lumière bleutée qui se reflétait sur les
flots translucides. Les espèces aquatiques locales les
nuançaient en arborant toutes sortes de couleurs, si bien
qu'on croyait voir nager dans ces eaux un arc-en-ciel vivant.
Quand
cet astre se couchait sur l'horizon, une seconde étoile
moins lumineuse prenait le relais ou non, selon son alignement avec
la planète. Celle-ci baignait le ciel de teintes rougeâtres,
de telle façon que la nuit semblait être un long couché
de soleil.
Ce phénomène aurait peut-être pu se
produire sur Terre, si les masses de Jupiter et de Saturne jointes
avaient été suffisantes pour allumer une étoile.
Les soirées de contemplation de ciels étoilés,
rythmées par les chutes d'étoiles filantes, se
seraient malheureusement faites plus rares.
Les dispositifs
d'observations et les robots patrouilleurs se braquèrent
tous vers la même direction, quand sans un bruit ni même
une éclaboussure, une énorme masse noire tomba dans
l'eau, non loin de l'horizon.
De hautes vagues s'y formèrent
dans les secondes qui suivirent, donnant confirmation qu'un
évènement anormal se produisait.
L'alarme de la
base flottante retentit aussitôt.
Des hommes pianotaient
sur une multitude de clavier. Leurs doigts courraient sur les touches
avec une précision et une vitesse déconcertantes.
Plusieurs écrans couvraient l'ensemble des évènements
se passant près de la surface, sur et sous l'eau. Chacun
récoltait des informations et donnait des ordres via une
multitude de micro implantés dans les murs de la base et sur
leur corps, formant un vaste brouhaha incompréhensible.
Le
silence se fit rudement lorsqu'un nouvel homme entra brusquement
dans la pièce, l'air manifestement mécontent.
-
C'est quoi ce foutoir ? Pourquoi l'alarme a été
déclenchée !?
Seuls quelques avalages de salives se
firent entendre, puis l'un d'eux s'avança calmement.
-
Ce n'est rien, tout est sous contrôle Mobridon. Une simple
attaque que nous contenons.
Les visages qui l'entouraient
n'affichaient pas une telle confiance. La crainte provenait en
grande partie de l'engueulade qu'ils allaient subir. Le
responsable des lieux, un éminent scientifique militaire,
venait d'essuyer une cuisante défaite contre une simple
création humaine. Un simple robot dénommé
Phoïbs.
- Assez Kaupt ! C'est encore lui n'est-ce pas ?
Comment nous a-t-il trouvé ? Cesse de te croire tout puissant
! Et dis-moi quelle est la situation ?
- Quelques pertes,
mineures. Il sera bientôt éliminé, ou capturé
s'il a de la chance.
- Crétin ! Tu sais bien qu'il nous
le faut vivant ! répliqua Mobridon d'un ton cinglant.
Chacun
retenait son souffle, attendant que la tempête soit passée.
-
Je te répète que nous n'avons pas besoin de cette
vermine synthétique ! cracha l'autre.
L'interpelé
reprit calmement :
- Dois-je te rappeler aux ordres de qui tu
réponds sur cette maudite planète ?
Il se contentait
de le fixer du regard, quand Kaupt tremblant, posa un genou au sol,
les mains fermement collées contre ses tempes.
- Tu sais
que je n'aime pas me servir de ça ! Alors pourquoi m'y
forcer ? Réponds maintenant ! Quelle est la situation ?
Malgré
la douleur, il se redressa rapidement pour faire face à son
supérieur direct. Sur cette base à desseins
scientifiques, aucun grade n'avait cours, mais une certaine
hiérarchie existait, et celle-ci plaçait Mobridon à
son sommet.
De mauvaise grâce Kaupt répondit :
-
Avant que la chose ne disparaisse, les hommes sur place ont signalé
être attaqués par un … un dragon.
- Absurde ! Que
me chantes-tu là ?! Je n'ai pas le temps de …
Une image
venait d'apparaître sur un des écrans, montrant
l'attaque qui venait de se dérouler. Elle était floue
et sombre, car prise sous l'eau, mais on y voyait clairement une
masse noire longue et trapue munie d'ailes légèrement
repliées. Le cou tordu vers l'objectif, se terminait par une
large gueule criblée de dents s'apprêtant à se
refermer sur ce fou qui avait osé prendre sa photo.
- Nous
sommes donc deux à ne pas avoir de temps pour jouer. Nous
allions justement passer à l'offensive quand …
- Un des
vaisseaux l'a repéré chef ! l'interrompit un des
hommes.
Tous regardèrent les écrans, l'eau
semblait plus agitée brusquement.
De nombreux vaisseaux
robotisés filaient au ras de l'eau, la pulvérisant
dans leur sillage. Ces armes à l'intelligence artificielle
étaient bardées d'armements en tout genre, leur
donnant une allure féroce. Comme ciselées dans l'acier,
elles faisaient penser à des épaves en fin de vie, mais
leur force de frappe était des plus redoutables.
L'essaim
métallique émettait un faible bourdonnement qui fut
couvert par les bruits d'éclaboussures. Il venait de
pénétrer sous l'eau en ouvrant le feu. Une longue
queue noire jaillit alors des flots, pulvérisant quelques
vaisseaux au passage, pour disparaître aussitôt sous la
surface.
L'eau bouillonna en de nombreux endroits alors que des
projectiles incandescents allaient se perdre dans les airs. Puis une
longue silhouette fit peu à peu son apparition sous la surface
de l'eau, ondulant sinueusement tel un serpent. Flanquée des
vaisseaux qui la poursuivait, elle paraissait danser dans ses
manœuvres d'esquives, se jouant des tirs ennemis.
Puis lassée
de l'élément liquide, elle déploya deux
grandes ailes pour s'extraire vers les airs. Un grand dragon noir
ruisselant d'eau, qui n'était autre qu'une créature
issu de l'imagination de Phoïbs, glissait maintenant dans les
airs. Il virevolta, évitant un tir nourrit. Puis il ouvrit
largement la gueule et déversa d'épaisses flammes
vers les flots, bloquant les projectiles qui suivirent.
Simplement
échauffés, les vaisseaux traversèrent aisément
ce rideau de feu, mais alors qu'ils allaient percuter l'étrange
créature volante, celle-ci devint immatérielle. Passant
au travers sans lui causer de dégâts, les véhicules
lourdement armés s'entrechoquèrent dans son dos,
arrachant et broyant leurs propres composants dans la collision.
Le
dragon prit davantage d'altitude. A chaque battement d'ailes,
retentissait dans les airs un claquement sourd, comme si un pan
entier d'atmosphère était arraché. Ainsi
comprimé, un sillage brumeux se forma sur son passage. Puis il
se perdit dans les nuages. Ses assaillants se lancèrent
aussitôt à sa suite. Mais avant d'atteindre les
premiers cumulus, une pluie d'acide vint corroder leur cuirasse.
Elle était censée être à toute épreuve,
de légères crevasses se formèrent pourtant à
leur surface.
Les ailes repliées contre son puissant corps,
la créature fantastique fit demi-tour en plongeant vers
l'océan, percutant quelques vaisseaux au passage. Ceux-ci
désorientés par la rudesse du choc, perdirent de
longues secondes avant de le poursuivre, s'enfonçant à
nouveau dans les profondeurs sombres aquatiques.
Bien affairés
qu'ils étaient par ce monstre tout droit sorti d'un roman
fantaisiste, les humains ne firent pas attention à la soudaine
attaque qui survint sur le flanc opposé de la base.
Phoïbs
avait soigneusement tout calculé. Il aurait tout aussi bien pu
arriver en force, mais cela aurait gâché cet
affrontement. De plus il voulait tester ses nouvelles créatures
en combat réel, et le milieu s'y prêtait
parfaitement.
Il n'avait eu qu'à lâcher son
premier monstre plein sud, bien au-delà de l'horizon. Puis
le dragon avait plongé juste sous leur nez au nord, leur
faisant croire à une attaque furtive. Il n'avait pour but
que de les attirer. Alors qu'il passait de l'air à l'eau,
une armée de robots collée au train, la première
créature se rapprochait, se servant des courants de profondeur
pour fondre avec rapidité et discrétion.
De longs
tentacules venaient d'entourer la base en son milieu, à
plusieurs centaines de mètres sous la surface. Les dispositifs
automatiques de sécurité n'avaient pas attendus pour
mitrailler l'assaillant, mais déjà les structures de
l'édifice ployaient sous l'incroyable force, dans un
grondement métallique plaintif.
Une pieuvre géante
avait entouré la base de ses bras démesurés, et
s'appliquait à l'étrangler pour la sectionner en
deux. Loin de n'être simplement qu'une copie de l'original
en plus grand, ce poulpe géant secrétait une substance
corrosive qui creusait dans les parois si solides, comme dans du
beurre.
L'installation scientifique céda, laissant
pénétrer des tonnes d'eau salé dans les
couloirs, alors que les sas de sécurité se refermaient
pour endiguer les multiples inondations. Tout était prévu
pour parer à ce genre de catastrophe.
Des vaisseaux de
combats furent vite sur les lieux pour arroser de leurs tirs ce
monstre qui osait s'en prendre à leur centre de
commande.
Les projectiles freinés par l'eau fortement
pressurisée ne blessèrent que légèrement
l'épaisse carapace de l'animal, répandant un sang
violacé malheureusement peu visible dans ces profondeurs peu
éclairées.
Répliquant par de cinglants
fouettés de ses tentacules, la pieuvre broya plusieurs de ses
assaillants contre la station. La pression de l'eau ne la gênait
nullement. Puis elle entama une descente le long du moignon inférieur
de la base, plantant sur son passage les extrémités
aiguisées de ses bras. L'eau y circulerait plus facilement
ainsi.
De petits vaisseaux s'éjectèrent en
urgence, prenant la direction de la surface. Ils furent rapidement
cueillis par le poulpe, qui broya délicatement leur coque de
son puissant bec et avala le contenu humain de chacun, veillant à
ne pas les blesser prématurément.
Satisfait de sa
récolte, Phoïbs rappela son monstre qui se propulsa
suffisamment haut dans les airs pour être récupéré
au vol par son dragon.
N'ayant plus envie de jouer, il tira une
simple salve depuis son vaisseau placé en orbite. La base
n'était plus qu'un tas de poussière troublant
légèrement la limpidité de l'océan.
Phoïbs
se réjouissait déjà à l'idée des
tortures qu'il infligerait aux humains qui désormais étaient
siens. Ils avaient voulu le leurrer en ne lui présentant que
des copies, contrôlées à distance, la première
fois. Mais ceux là n'étaient pas des pantins. Il
s'agissait des originaux, il le lisait dans leur esprit.
Laissant
la planète océan derrière lui, Phoïbs
décida d'y laisser une trace de son passage, en souvenir de
cette bataille. Il créa tout spécialement pour elle,
une espèce de dragon inédite. Nageant et volant, il
leur attribua une intelligence qu'il jugea plus saine que celle des
humains. Sur cette terre encore jeune, se développerait
peut-être une civilisation de qualité.
