Imperturbable, Phoïbs attendait dans une des grandes pièces de son premier vaisseau. Sa créature venait à lui, se glissant dans les couloirs de l'astronef. Bien que larges, ils étaient pour elle d'étroits goulets qui forçaient la pieuvre à effectuer maintes contorsions pour les traverser. Son corps, ne contenant heureusement aucun os, était des plus flexibles. Rien d'étonnant que son espèce appartint aux mollusques, bien que dans son cas la nature n'avait pas été la seule à travailler. Phoïbs y avait porté sa contribution.
Lui-même avait vu le jour de l'imagination de scientifiques humains. Et les humains devaient probablement leur existence, voire même celle de leur galaxie, à ces Iavoals. Phoïbs se proposait de boucler le cycle en détruisant ceux-là même qui étaient à l'origine de sa vie, à travers quelques intermédiaires.
La pieuvre arriva dans la salle qu'occupait son maître et créateur, dans un long bruit de succion. Son bec crochu s'entrouvrit, cognant à la fois au sol et au plafond, et elle vomit les quelques humains qu'elle avait récolté dans l'attaque de la base scientifique. Ils roulèrent pitoyablement au sol dans le liquide visqueux et collant qui venait de se déverser par litres. L'estomac de ce poulpe géant n'était heureusement pas baigné d'acides gastriques trop forts et la digestion s'y faisait calmement.
Glissant maladroitement sur leurs frêles jambes, ils se débarrassaient par de vifs gestes écœurés des mucus collés à leur peau et vêtements. Quand ils y virent plus clair, désorientés, ils jetèrent des regards alentour pour tenter de comprendre où ils se trouvaient. Être ingurgité puis régurgité par une telle créature devait probablement laisser quelques séquelles.
Phoïbs fit quelques pas dans leur direction.
- Ce petit séjour intestinal vous a-t-il plu ?
En réponse, certains émirent quelques haut-le-cœur. Cependant aucun n'avait vomi, si ce n'était la bile de pieuvre qui les recouvrait.
- Vous trouver n'a pas été bien difficile. Même s'ils sont faibles, les signaux de contrôle que vous envoyez vers vos clones sont facilement détectables pour moi …
Phoïbs était seul face à ce groupe d'humains, mais sa réputation et le fait qu'il se trouve dans son propre vaisseau lui prêtaient une allure impressionnante. Pourtant l'un d'eux se précipita sans crier gare vers lui, envoyant avec une rapidité surhumaine son poing vers son visage. Phoïbs ne bougea pas d'un cil, et le poing de l'humain passa à travers sa tête, comme s'il eut traversé un nuage de brume. Emporté par son élan, l'imprudent chuta au sol, roulant à nouveau sur lui-même.
- Torm, c'est ça ? J'ai cru comprendre que tu nourrissais une haine particulière envers moi ? lança Phoïbs à l'homme à terre sans même lui faire face.
Un Achérien sortit de l'ombre, ramassa le dit Torm avec brutalité et le ramena avec les autres scientifiques. D'autres de ses créatures firent ensuite leur apparition, approchant lentement du groupe apeuré.
- Ceux là vous éviteront de faire d'autres gestes imprudents. Il serait dommage que vous vous blessiez inutilement… Je pourrais avoir besoin de vous.
Modridon qui avait récupéré, s'avança vivement pour prendre la parole :
- Crois-tu que nous nous abaisserions à t'aider. Je te rappelle que tu es une machine que nos ancêtres avaient construite pour nous serv…
Sans prévenir il se figea, ne finissant même pas sa phrase. Tous avaient soudain l'air hagard. Phoïbs venait simplement de prendre le contrôle de leur corps.
- Vous ne voyiez donc pas que je n'avais pas fini de m'adresser à vous. Je pourrais m'éviter toutes ces explications, mais c'est tellement plus jouissif de vous voir souffrir. Sachez simplement rester patient, mes chers créateurs !
Il avait plus craché que prononcé ces derniers mots.
La pieuvre géante ne servait plus ici, et prenait trop de place, il la laissa donc rejoindre son recoin favori. Elle disparut dans les boyaux sombres de l'astronef biomécaniques, diffusant alentour de visqueuses sonorités.
- Pour des humains, je trouve votre système de réseau de clone très efficace et plutôt au point. Je me suis fait avoir d'ailleurs la première fois où je vous ai rencontré. Le fait que vous essayiez de me contrôler comme un vulgaire chien m'avait probablement échauffé plus que de nécessaire … Vous m'en excuserez j'espère ?
Phoïbs s'approcha d'un de ses Achériens, laissant glisser sa main en une négligente caresse. Les humains, incapables de bouger, assistaient à la scène. Le contrôle mental qu'ils subissaient était ferme.
- Puisque par un heureux hasard, il s'avère que je vous ai sous la main, et que vous êtes inspirés des plus généreuses volontés, vous ne me refuserez pas un petit service ? D'autant plus qu'il s'agit là d'anéantir purement et simplement ces cher Iavoals qui vous ont eux-mêmes menacé d'extinction, me trompe-je ?
Comme s'il avait réellement attendu une réponse, il laissa planer un court silence poli. Mais prisonniers de son étreinte psychique, ils ne pouvaient absolument lâcher mot. Il poursuivit donc.
- Je prends votre mutisme pour un « oui ». Mon plan est assez simple. Puisque vous avez actuellement sous votre contrôle des milliers de clones, chacun dirigeant une flotte de vos vaisseaux plutôt importante, j'ai pensé y glisser quelques unes de mes créatures. Ainsi quand les Iavoals se montreront à nouveaux dans la Voie Lactée, le comité d'accueil sera plus digne de respect. Mais n'ayez crainte, mes Achériens sauront se montrer sages envers vos équipages. Ils savent se fondre dans le paysage, depuis que je leur ai appris à traverser les murs.
Phoïbs partit d'un petit rire clair. Ridiculiser ainsi ses propres créateurs humains le rendait des plus joyeux. Et qu'ils soient d'accord ou pas avec sa proposition, ils devraient de toute façon s'y plier puisqu'il les tenait entre les serres de son esprit.
- Tout de même, ce n'était franchement pas malin d'intégrer à vos propres corps tant d'informatique. D'accord, cela réduit un peu votre faiblesse, physique et mentale. Pour sûr la nature n'a pas gâté l'espèce humaine. Mais de tels implants vous place totalement à ma merci ! Regardez quels dociles pantins vous êtes à présent ! C'en est risible !
Il rit à nouveau, mais plus brièvement cette fois-ci. Il avait fini de jouer avec ces piteuses marionnettes, qu'il comptait bien exploiter sans retenue pour mettre en œuvre ses plans.
L'ordre mental fut instantanément lancé vers tous les clones que ce groupe d'humain contrôlait. Un réseau composé de leurs propres répliques, agissant comme un seul et même organisme, puisque chacun se sentait le devoir et la motivation de réaliser les moindres volontés de l'humain auquel ils étaient connectés. Un parfait système pour étendre son influence, ce qui devenait nécessaire avec les distances entre planètes sous leur autorité. Mais c'était surtout la sécurité de pouvoir agir sans craindre de mourir. Aucun de ces clones n'étaient irremplaçables, l'original si.
Phoïbs tirerait de ces armées humaines une ressource non négligeable. Il avait perdu bien trop de temps dans l'élaboration de ses trou-noirs, et la moindre diversion lui serait profitable. S'en prendre à une galaxie entière nécessitait une once de stratégie.
Les vaisseaux des clones humains venaient dans sa direction, prêts à recevoir à leur bord les Achériens que Phoïbs leur avait promis.
Puis pour patienter, il libéra leur langue aux scientifiques, qui gardaient cependant leur attitude rigide. Il voulait bien les entendre débiter leur fiel sans pour autant qu'ils ne s'agitent. N'être capable que de parler augmenterait encore leur sentiment d'impuissance, divertissant leur hôte de plus belle.
- Avant que tout ne commence, vous avez peut-être des questions ? leur lança t-il, un sourire sadique aux lèvres.
Ils se rendirent alors compte qu'ils avaient retrouvé la parole.
- Crétine de machine ! Libère moi et affronte-moi sans tour de passe-passe cette fois-ci ! cracha Torm, celui-là même qui avait essayé de le frapper.
- Ne gaspille donc pas ta salive, ne vois-tu pas que tu n'as aucune chance contre lui. Il te …
- Tu es encore plus déglingué que lui à l'admirer ainsi Dilkel ! Tu me donnes envie de vomir. Si seulement je pouvais te ... !
- Assez ! Ne comprenez-vous pas qu'il se moque de nous !? Taisez-vous donc !
Mobridon les aurait volontiers frappés à mort pour être tombé si facilement dans son jeu. Parler naturellement était bien la seule chose que Phoïbs ne pouvait pas les forcer à faire, et il espérait bien l'en priver.
Phoïbs ne s'en formalisa pas pour autant. Il lisait bien assez de frustration et de haine mêlées dans leurs pensées pour être rassasié.
Une myriade de vaisseaux humains s'approchait déjà de leur position. Les autres ne tarderaient pas. Le premier pion serait alors en place sur l'échiquier.