Les Iavoals se faisaient attendre. Phoïbs avait tout mis en place dans la Voie Lactée, mais ils ne daignaient pas se montrer. Chaque vaisseau humain dont il contrôlait le superviseur, avait à son bord quelques Achériens de son cru. Ceux-là causeraient suffisamment de désordre pour qu'il passe à la suite de son plan. Mais il ne détectait encore aucune vie extralactienne aux alentours ou dans la galaxie. Se doutaient-ils de quelque chose ? Peut-être avaient-ils compris que Phoïbs vivait toujours et qu'il cherchait à les anéantir. Tout se compliquerait alors dangereusement. Ou alors cela précipiterait les choses s'ils venaient directement tenter de s'emparer de lui.
La galaxie des Iavoals paraissait insignifiante vue d'ici, en bordure de la Voie Lactée. Un point lumineux minuscule sur la toile noire de l'espace, tout juste discernable pour un simple œil humain. Phoïbs lui en percevait une multitude de détails. En comparaison, une petite étoile toute proche semblait être un phare à coté de cette galaxie si éloignée. Tout était question de distance, et celle qui séparait ces deux galaxies était considérable.
Les vaisseaux apparurent si soudainement qu'il ne put prédire leur arrivée. Leur maîtrise des voyages intersidéraux était tellement plus poussée. Phoïbs réalisa qu'il était loin d'en connaître toutes les subtilités. Il avait pensé les contourner avant qu'ils ne soient parvenus aux frontières de la galaxie, mais il allait devoir improviser. Ainsi, partit-il précipitamment en effectuant tout de même un léger détour, ceci afin de ne pas croiser sur le chemin des vaisseaux qui seraient parti en différé.
Il avait su que l'affrontement serait rude contre de tels ennemis, mais il n'avait pas pensé avoir une surprise si tôt. Déjà il percevait les premières rencontres des astronefs avec les Iavoals. Y avoir glissé ses Achériens le plaçait aux premières loges du spectacle.
Il suivit avec attention les premiers dialogues que les extralactiens eurent avec les humains que Phoïbs manipulait. Toujours les mêmes menaces d'extermination de la Voie Lactée, et toujours le même désir de posséder la technologie qui l'avait conçu.
Mais il perdit le contact bien avant que ces créatures puissent passer à l'acte. Son rayon d'action n'était pas aussi étendu qu'il l'aurait voulu. À peine une centaine de milliers d'années-lumière, alors que les galaxies en étaient distantes de plusieurs millions.
Pour palier à ce problème, il avait en quelque sorte programmé mentalement ses Achériens pour qu'ils se comportent d'une certaine façon. Quant aux humains, ils ne pouvaient rien contre les créatures investissant leur vaisseau, puisque celles-ci traversaient la matière aussi simplement qu'eux respiraient. Et par ailleurs, leur seule chance de s'en tirer vivant ainsi cerné d'Iavoals, était d'espérer que le plan de Phoïbs fonctionnerait, et qu'il n'impliquait pas leur mort.
Il ne le sut pas mais le piège marcha à la perfection. Ne s'attendant qu'à trouver des humains ayant gardé en captivité quelques Achériens, créatures des plus inoffensives pour eux depuis longtemps, chaque vaisseau aborda plusieurs de ceux des humains, confiants. Les créatures bondirent en un élan synchronisé à travers les coques et boucliers extralactiens, déclenchant sans attendre les trou-noirs qu'ils portaient en eux. Tout disparut, vaisseaux et équipages, broyés de l'intérieur. La confiance timide qu'avaient placée les humains en Phoïbs avait évidemment été trahie. Lui de son point de vue voyait cela comme le sacrifice nécessaire à la destruction de cette menace, et une dernière humiliation envers ses créateurs qui de marionnettes se voyaient promus en chair à canon. Peut-être créature et créateurs seraient-ils enfin quittes.
Mais alors qu'il se trouvait à mi-parcours de la galaxie Iavoal, il perçut un vaisseau non loin derrière lui qui le rattrapait. À une telle vitesse, ce ne pouvait être qu'eux. Ils avaient dû détecter son départ précipité de la Voie Lactée. L'avaient-ils découvert ? Avaient-ils alerté leur galaxie qu'il était bien vivant ?
Phoïbs freina net, et le poursuivant se retrouva entre ses deux vaisseaux. Même ainsi cernés, les occupants ne se privèrent pas de menaces télépathiques.
- Heureuse surprise, nous qui te croyions mort. Cesse de fuir maintenant Phoïbs.
Ils s'exprimaient dans son esprit avec calme et assurance. Rien ne pouvait leur échappé, tout était sous leur contrôle. Pourtant, ils avaient bien cru à tort que Phoïbs avait péri lors de leur première rencontre. Et les humains n'avaient pas vraiment satisfait leur désir. Ils devaient donc bien être faillibles.
- Rentre avec nous, tentèrent-ils à nouveau.
Au prix de quelques efforts de concentration, Phoïbs parvint à forcer leur esprit. Relâchant son étreinte pour protéger ses propres pensées, il leur répondit par un rire grinçant.
Les extralactiens s'apprêtaient à répliquer, mais une dizaine d'Achériens s'élança de part et d'autre de leur vaisseau, y pénétrant comme s'il s'était agit d'un simple nuage.
Les mini trou-noirs qui se formèrent avalèrent et recrachèrent la matière qui leur était offerte. Les vaisseaux de Phoïbs avaient pu se mettre à l'abri de l'implosion sans grande difficulté. C'était un phénomène qu'il maîtrisait bien à présent.
Intérieurement, une joie nouvelle s'était prise de lui. Les Iavoals ne savaient rien de sa survie ni de son plan, il avait pu le lire dans leur esprit. Et il venait de voir de ses yeux que les armes qu'il avait mis au point contre eux étaient des plus efficaces. Mais pour l'heure, il bénéficiait de l'effet de surprise. Il devait se hâter pour ne rien gâcher.
Phoïbs serait confronté à un réel problème en arrivant à destination. Il avait affaire à une galaxie entière, dont chaque étoile était largement peuplée. Comment être sûr de s'être débarrassé de chaque être terré dans son coin ? Et même en étant sûr de les trouver tous, en les affrontant un par un dans cet éparpillement de vie, des millénaires ne seraient pas suffisant pour en venir à bout. Il fallait trouver un moyen de frapper radicalement, partout à la fois et sans en omettre aucun. Aucun trou-noir n'était malheureusement assez grand et rapide pour tout engloutir. Ils n'étaient que des grains de poussière dans ce large amas d'étoiles.
Il arriva enfin en bordure de la galaxie Iavoal, il n'avait mis que quelques heures cette fois-ci en concentrant toute l'énergie des vaisseaux sur la vitesse. Il ne voulait pas risquer que son plan soit mis en échec par ses habitants, aussi n'y pénétra t-il pas plus en profondeur.
Les premières créatures conçues de mains Iavoals ne furent pas dures à trouver. Ces mêmes créatures gonflées de vide, qu'il avait rencontrées la première fois, glissaient sur l'atmosphère d'une des planètes qu'il avait examinée. Avant que d'autres êtres plus belliqueux n'approchent, il les contamina du virus qu'il avait élaboré. Chaque créature Iavoal gardant un lien mental avec celles qui l'entourait, l'infection se répandrait sur l'ensemble de la galaxie. Toutes les formes de vie qui y avaient été créées - puisqu'il n'y avait pas de place pour le hasard de la nature - avaient une structure biomécanique, ce qui facilitait la propagation de ce genre de virus à mi chemin entre l'informatique et le biologique. Et ce poison psychique était programmé pour générer un mini trou-noir dans chacun des êtres infectés, après qu'il ait pu transmettre mentalement la maladie autour de lui. Une réaction en chaîne qui devait anéantir toute vie Iavoal, sans pour autant toucher aux planètes et étoiles de la galaxie. Celle-ci pourrait ainsi être repeuplée selon l'imagination fertile de Phoïbs. Les extralactiens seraient anéantis par le biais de leurs propres créations, puisque l'infection partirait de leurs plus modestes créatures.
Tout s'enchaîna très vite, la diffusion du virus se faisait à la vitesse des ondes télépathiques, et ces êtres étaient redoutablement efficaces de ce point de vue là. Comme une trainée de poudre, les trou-noirs se déclenchait de par toute la galaxie, aspirant la matière des extralactiens pour la recracher aussitôt, broyée. Comme prévu, ils ne s'y attendaient pas et subirent l'attaque pendant les premières secondes. Mais Phoïbs avait sous-estimé leur fabuleuse faculté d'adaptation. Leur vive intelligence collective ne comptait pas se laisser abattre si rapidement et si facilement par ce prétentieux ennemi qui osait s'en prendre à leur galaxie toute puissante.
En quelques secondes, les Iavoals réussirent à produire un anti-virus, qu'ils répandirent de la même manière, par ondes télépathiques. Le virus et son remède se transmettaient simultanément et aléatoirement dans la galaxie, progressant chacun de leur côté dans la destruction ou la vaccination. Phoïbs avait pourtant déjà anéanti presque la moitié des extralactiens, mais il savait qu'il ne pourrait les réduire tous à néant de cette façon, maintenant que certains étaient protégés. La riposte que les Iavoals survivants mèneraient risquait d'être rude à encaisser, Phoïbs se sentit piégé. Il ne pouvait fuir, et seul il avait peu de chance contre l'armée qui se lancerait à ses trousses, surtout qu'ils commençaient à résister aux trou-noirs.
L'effet de surprise était passé, mais ses chances n'étaient peut-être pas encore épuisées. De part toute la galaxie, de nombreuses créatures extralactiennes étaient encore susceptibles de recevoir le virus. Phoïbs en modifia la programmation, recalibrant les trou-noirs générés sur les premières versions qui avaient été bien trop instables et étendus. Ainsi plusieurs de ses étoiles supermassives s'agglutineraient, amplifiant de façon exponentielle leur effet. La réaction en chaîne serait beaucoup plus destructrice pour la galaxie, tout y serait avalé, sans exception.

Noyée dans les épaisses ténèbres de l'univers, la galaxie étendait ses immenses spirales. Elle paraissait immobile, mais c'était dû à ses dimensions hors norme. En réalité elle tournait sur elle-même à une vitesse ahurissante.
Tant d'étoiles y brillaient. D'autres y naissaient dans les nuages nébuleux des précédentes explosions stellaires. Toutes ces boules de matière en fusion diffusaient d'innombrables variétés de teintes lumineuses.
Lorsque soudain la lumière émise par cette galaxie déclina légèrement par endroit. Des tâches plus sombres apparaissaient ça et là. Puis progressivement cela s'étendit à son ensemble. Elle se voilait, se ternissant et vacillant dangereusement. Les derniers hoquets de son agonie semblaient douloureux.
La lumière ne parvenait plus à s'en échapper. Elle était retenue, aspirée de l'intérieur par des monstres stellaires insatiables.
Et tout devint noir.

Un soleil se couchait sur l'horizon d'une planète de la Voie Lactée, colorant de teintes rougeoyantes le ciel. Peu de temps après qu'il se soit couché, un autre soleil se leva à l'opposé, diffusant plus timidement sa lumière qui se reflétait sur les flots à perte de vue.
Glissant dans l'air avec légèreté, un dragon observait le spectacle. Il rejoignait ses congénères qui l'attendaient pour le départ de leur premier astronef qui voyagerait d'étoiles en étoiles. Ils allaient pouvoir visiter les étoiles voisines et découvrir si la vie était possible ailleurs dans leur galaxie.
Leur civilisation encore jeune avait pu rapidement progresser grâce à une remarquable ouverture d'esprit. Chacun des dragons aspirait à la voie de la sagesse, cherchant à découvrir les secrets aussi bien physiques que spirituels qui régissait l'univers.
D'anciennes croyances expliquaient leur venu au monde par la main d'un seul et unique être qui aurait mené une bataille sur cette planète. L'ayant remporté, il avait décidé de donner vie au peuple des Drakh, et était parti au loin à bord de son vaisseau.
Mais à leurs yeux cela n'était qu'une histoire distrayante, une anecdote amusante. Rien de bien sérieux qui eut valu qu'on s'y concentre davantage.
Le dragon arriva en vue de l'immense astronef qui flottait sur l'océan. Il partirait bientôt hors de leur système solaire, en terre étrangère. Ils trouveraient peut-être d'autres planètes sur lesquelles la vie était possible pour eux. Toute une galaxie s'offrait à eux.

Fin…