Prompt : Des choses simples
Personnage(s)/Pairing : Eyes x Kanone, un peu de Kirie (et pas du tout d'indice de Kirie/Eyes, d'abord)
Rating/Warning : PG (shounen-ai)
Notes : Spoilers tomes 11-12 (pas 13), probablement dur à comprendre sans avoir lu. Oh, et en fait là où ils sont il y a des caméras de surveillance, mais ça aurait un peu pourri l'ambiance de le mentionner et je suis trop fangirl :x
Il se remet vite. Les blessures ne sont pas si graves que ça — enfin, si, mais il a connu pire, plusieurs fois. Il est habitué, ils le sont tous.
Le jour où il se lève et recommence à marcher, Tsuchiya Kirie soupire et lui demande de se rasseoir. Il obéit sans mot dire et la laisse pousser son fauteuil roulant jusqu'au jardin. Il lui désigne un arbre sous lequel elle l'installe, puis elle repart vers l'entrée de l'hôpital ; elle revient avec deux gobelets de café, lui en tend un, et sourit quand il fait remarquer d'un ton neutre à quel point le goût est immonde.
— Autre chose, Ruther-kun ? demande-t-elle après un moment.
Son ton est presque moqueur, mais il y a toujours cette étrange affection douloureuse qu'il associe machinalement avec elle.
Il se laisse aller contre le dossier et baisse les yeux. Les branches de l'arbre frémissent et quelques feuilles tombent, et il tend distraitement la main pour en attraper une.
— Oui, murmure-t-il pensivement. Une faveur.
Elle le regarde fixement quelques instant, puis se plaque une main sur le visage avec une grimace, l'air de savoir exactement ce qu'il veut.
— Oh, pitié, grogne-t-elle.
Il lâche la feuille rousse et la regarde virevolter délicatement jusqu'au sol.
— Quelle bande de gosses, marmonne Kirie en sortant son téléphone portable. Ils manquent s'entre-tuer, et on leur laisse à peine le temps de guérir qu'ils veulent déjà se revoir.
Sa grimace vexée s'intensifie quand Eyes sourit doucement, mais il n'est pas sûr qu'elle ait compris que c'est parce qu'elle a parlé au pluriel.
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A sa demande, Kanone n'a pas été prévenu, mais il ne semble absolument pas surpris. Il ouvre la porte et sourit aussitôt à sa vue, large et sincère et parfaitement spontané, et s'écarte pour le laisser entrer.
— Ca faisait longtemps, remarque-t-il simplement (même si leurs deux dernières rencontres sont encore fraîches dans leurs mémoires). Je vais faire du thé.
Eyes sourit légèrement, amusé ; un instant, les lentes après-midis de l'Angleterre, avec du thé, des biscuits, un piano et Kanone, lui manquent. Il s'assied dans le canapé confortable et ferme les yeux, et pour un peu il entendrait presque le chant monotone de la pluie sur les feuilles des arbres d'un jardin, à des kilomètres et des années de là.
— Tu as l'air en forme, remarque Kanone en déposant deux tasses fumantes sur la petite table. On ne dirait pas que tu étais au bord de la mort il y a peu, ajoute-t-il comme une plaisanterie.
— Ca, c'est parce que tu n'avais pas vraiment envie de m'achever, répond machinalement Eyes parce que c'est la simple réalité. Sois un peu plus déterminé la prochaine fois.
Kanone lui dédie un rapide sourire gêné et plein d'excuses.
— Je ne pourrais jamais réessayer, tu sais.
Il semble réfléchir un instant avant d'ajouter, comme un gamin avoue une bêtise :
— J'ai déjà assez de mal à dormir comme ça.
Eyes lève les yeux et reconnaît trop bien l'expression sur le visage de son ami, douce et résignée et plus brisée que jamais.
— Si dur que ça... ? ne peut-il s'empêcher de demander.
Une des mains de Kanone se crispe sur son ventre, probablement sans qu'il ne s'en rende vraiment compte, tandis qu'il répond dans un souffle :
— Je fais des cauchemars.
Il ferme les yeux.
— Je rêve, chaque seconde de sommeil que je trouve. J'ai réussi à te tuer et je deviens fou, j'ai l'impression qu'on, que je, m'enfonce un couteau dans le ventre et le remue jusqu'à me faire cracher du sang, jusqu'à me détruire de l'intérieur...
Il rouvre les yeux (et il y a de nouveau l'air hanté à l'intérieur, désespéré et tout au bord de la folie, prêt à tomber), tente de se donner une contenance en prenant une tasse qui se renverse aussitôt ; se lève, avec un rire désinvolte et forcé et des mains tremblantes, et Eyes ferme les yeux et serre les poings pour s'empêcher de le retenir.
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Ils ont toujours été ce mélange de sincérité et de faux-semblants, tous les deux ; tout dire, même ce qui nous fait mal, ne garder secret que ce qui blesserait trop l'autre, et encore — les meilleures confidences étaient les plus horribles, celles qui les rapprochaient encore. Jusqu'à son départ, Kanone avait toujours été le meilleur à ce petit jeu particulier.
Eyes cache encore quelque chose qu'il n'a jamais réussi à lui dire.
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Il rouvre les yeux et regarde Kanone passer un torchon sur la table.
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Il ne se décide pas vraiment, il y a simplement comme un déclic quelque part en lui — et il devrait se méfier des déclics soudains, franchement, mais parfois suivre son instinct est trop tentant. Et puis ce n'est pas vraiment soudain, ça vient juste de se faire savoir, mais c'était toujours là.
Il réalise tout juste qu'il s'est approché de Kanone, debout devant l'évier, lui tournant le dos ; tout ce qui importe, c'est qu'il est assez près pour passer ses bras autour de son torse et poser son visage contre son épaule.
Kanone sursaute, mais à peine, dépose la tasse et tourne la tête et son menton effleure le front d'Eyes.
— Eyes ? dit-il.
Eyes n'est pas sûr de ce qu'il entend dans sa voix. De la surprise, légère, pas de rejet, mais de l'incertitude et un peu de peur, peut-être. De l'affection, mais ça a toujours été là.
Ca a toujours été là.
Il prend le visage de Kanone entre ses mains et croise ses yeux un instant — écarquillés et brillants brillants brillants et débordants — et l'embrasse.
Enfin.
Et c'est tellement naturel, ce petit bruit étouffé contre sa bouche et ces bras qui l'attirent contre ce corps, ces doigts qui se nouent dans ses cheveux et ces battements de coeur et Kanone Kanone Kanone, tellement évident et tellement simple et tellement, tellement —
Kanone écarte légèrement la tête, le regarde en face avec ses yeux immenses et brillants, murmure à nouveau
— Eyes
et cette fois Eyes comprend, comprend si bien que ça en fait presque mal.
Il embrasse Kanone encore, encore, se demande pourquoi il a attendu si longtemps et comment il a pu attendre si longtemps — et l'embrasse encore.
