Chapitre II

Plus rien à perdre.

Lorsque Jérémie revint dans sa chambre, il avait la larme à l'œil.

Odd avait une fois de plus démontré ses talents en matière de réplique cinglante alors que Sissi se montrait plus féroce qu'à l'accoutumée.

Alors qu'ils quittaient ensemble la cantine, ils s'étaient mis à discuter du devoir de Sciences qu'ils allaient rendre le lendemain. Inquiet, Ulrich avait demandé à Jérémie si le nombre de chromosomes standard dans le noyau d'une cellule était bien de 64, soit 32 paires de ces mécanismes organiques.

S'étendant sur la question, le génie avait cité intégralement le cours de Mme Hertz avant de rectifier Ulrich en lui avouant que le nombre de chromosomes était de 46.

Odd en avait profité pour que Jérémie lui expliquât pourquoi un troisième élément dans la 21ème paire ralentissait la progression du cerveau, en somme, en quoi consistait la trisomie 21. Le fait qu'un chromosome supplémentaire diminuaient les facultés intellectuelles au lieu de les augmenter l'intriguait.

Ravi de pouvoir parler de son domaine favori, les nano-sciences, il avait passé toute la montée des escaliers à démontrer, en long et en large, ce phénomène avec force métaphores car le vocabulaire d'Odd n'incluait tout simplement pas le tiers de celui de Jérémie, si bien qu'arrivé à l'étage, le souffle du garçon était devenu haletant.

Au détour d'un couloir, ils avaient donc croisé la fille du proviseur. Pleine d'audace, elle avait à nouveau tenté d'approcher Ulrich dans une dangereuse manœuvre profitant de l'absence de Yumi.

- Oh ! Ulrich ! s'était-elle exclamée en haussant tellement le ton qu'il paraissait évident que sa surprise était feinte. Tu vois, où qu'on aille, on s'retrouve, c'est fou ça ?

- C'est à dev'nir fou, ouais… avait marmonné l'intéressé.

- Allez Ulrich, avoue-le, avait-elle avancé, avec un culot formidable. Tu me trouves mieux que les autres filles, n'est-ce pas, je sais que j'ai toujours eu quelque chose en plus sur les autres…

- Ca doit venir de ton 47ème chromosome, avait lança Odd, guilleret.

La plaisanterie avait de l'idée. Jérémie pouffa, ainsi que ses amis.

Mais Sissi, n'ayant pas compris l'origine des ricanements, avait continué sur la piste toute tracée qu'Odd lui avait préparée :

- Bah ouais tiens, sûrement ! Papa, ouais, le dirlo lui-même, m'a toujours trouvé une lueur d'intelligence dans le regard, quand j'étais encore gamine…

La vision soudaine d'un bébé habillé de la même manière que l'insolente adolescente, en train de loucher avec les mêmes yeux que les siens, un grand sourire béat aux lèvres, tentant péniblement de joindre ses mains pour applaudir, avait prit Jérémie d'assaut et il n'avait rien pu faire d'autre qu'éclater de rire.

La stupeur de la pimbêche avait incité les autres à le suivre.

Furieuse, frustrée de ne pas avoir compris, elle s'en était allée.

Maintenant, Jérémie était retourné dans la petite pièce, surveillée comme toujours par l'image en noir et blanc d'Einstein.

Rangeant quelques affaires qu'il avait éparpillées dans sa précipitation, il relança son ordinateur. Il était farouchement décider à reprendre son travail inachevé de la veille.

Par précaution, il lança un scan des tours sur Lyokô, bien qu'il frémissait d'impatience de passer à la recherche de l'anti-virus. Aussi sa première réaction fut de sursauter lorsque le programme s'interrompit en émettant quelques signaux d'alerte.

Incrédule, il écarquilla les yeux sur les coordonnées de la tour infectée. C'était un monument du Territoire Montagne, située à l'extrême Nord de l'endroit.

Il pianota fébrilement pour découvrir le maximum possible sur l'opération de cette tour. Etrangement, elle était emplie de données d'anciennes intrusions, de projets abandonnés, mais aucun fichier sur une attaque quelconque.

Jérémie hésita. Il ne pensait pas que XANA eut jamais eu besoin d'utiliser un de ces piliers comme évacuation de programmes indésirables.

Il pensa alors à la possibilité d'un piège. La maléfique Intelligence Artificielle courait toujours après la mémoire d'Aelita. Mais pourquoi avoir attendu maintenant ? C'est un traquenard qu'il aurait très bien pu tenter avant.

Perdu dans ces suppositions, il tourna frénétiquement la tête lorsque Ulrich passa le seuil de sa porte.

- C'était pour le devoir de Sciences, commença le visiteur, j'étais pas sûr de…

Mais en voyant l'image clignotante de l'œil écarlate, il se tut.

- XANA est passé à l'assaut ? s'enquit-il.

- Je ne pense pas… fit Jérémie. On aurait dû se rendre compte de quelque chose, non ? Il n'y a aucune trace d'attaque… J'ai beau vérifier, je n'y comprends rien.

- Quel intérêt d'infecter une tour si c'est pas pour nous agresser ?

- J'ai pensé… avança le garçon, que ça pouvait être un leurre pour nous attirer sur Lyokô et prendre la mémoire d'Aelita.

- Alors qu'on serait tous sur le pied de guerre et prêts à combattre… ?

- Justement, je comprends pas sa stratégie…

- Jérémie, qu'est-ce que… amorça la voix d'Aelita qui apparut aussitôt. XANA a activé une tour ?

- C'est ce que j'étais en train de dire à Ulrich… Il n'y a pas signe du moindre fichier relatif à une offensive contre nous, on dirait qu'il s'est juste débarrassé de quelques données périmées…

- De toute façon, trancha la jeune fille d'un ton décidé, si une tour tombe sous son contrôle, il faut la désactiver, quelle que soit la nature de ce qu'il y a entreposé. Tu es d'accord ?

- Euh… Eh bien… bafouilla Jérémie qui se sentait beaucoup moins sûr de lui après l'évidence prononcée par son amie. Peut-être que c'est pour t'attirer sur Lyoko et te voler ta mémoire…

- Ca serait très mal calculé, affirma Aelita d'une voix convaincue. C'est trop grossier comme piège…

- Justement ! s'écria le génie, à court d'arguments. Il doit avoir bidouillé quelque chose depuis la dernière fois…

- Comment aurait-il fait ? Jérémie, je ne vois vraiment pas où ça le mènerait. Il n'a même plus le bénéfice de l'effet de surprise, maintenant.

Jérémie resta un moment silencieux.

- Bon… Je suppose que tu as raison. On va chercher Odd.

o0o

Yumi soupira.

C'était une nouvelle matinée d'un long week-end qui lui semblait aussi désagréable qu'un exil. C'était une pensée ingrate pour sa famille, mais elle se sentait souvent mieux avec Ulrich, Aelita, Odd et Jérémie, discutant de tout et de rien, de Lyokô, que seule dans sa chambre, à attendre tristement la nouvelle semaine.

Bien sûr, ses parents étaient merveilleux. Ils ne lui avaient jamais rien refusé, et en contrepartie, elle avait toujours été honnête et rarement capricieuse envers eux. Même le «problème» qui les avait contraint à l'accompagner au collège comme une fugueuse s'était rapidement résolu.

Bien sûr, elle passait d'agréables moments en compagnie d'Hiroki, plaisantant, jouant, même lorsqu'ils se chamaillaient pour des motifs futiles.

Mais voilà, il y avait, et elle ne pouvait s'empêcher de penser, avec un pincement dans la poitrine, qu'il y en aurait encore souvent, des moments où ces quelques remèdes à sa solitude l'abandonneraient. Qu'elle se retrouverait seule, face à la fenêtre, observant les nuées incolores d'un ciel sombre. Qu'elle ne pourrait plus chasser le sentiment de morosité qui lui arrachait des soupirs chargés de mélancolie.

Qu'elle songerait à celui qui, à lui seul, pouvait rallumer le feu de son bonheur, pouvait balayer de son regard intense les obscurs méandres de sa tristesse. Qu'elle verrait son air secret, son mystère, se refléter dans ses yeux bruns.

Qu'elle regretterait, enfin, de ne pas être avec Ulrich dans ces instants-là.

o0o

Lorsqu'elle saisit sa trottinette, elle ne frappa pas frénétiquement du pied pour se donner de la vitesse. Ulrich et Odd la devançaient, eux aussi roulaient tranquillement, se contentant de rétablir leur équilibre alors qu'ils penchaient un peu trop d'un côté.

A cette faible allure, elle songea à la teneur de l'infection de cette tour. Bien qu'elle fut décidée à la nettoyer dans les plus brefs délais, elle ne pouvait ignorer le fait que les soupçons de Jérémie avaient peut-être un fondement.

Ne parvenant pas toutefois à aboutir à une conclusion logique, elle suivit ses trois comparses pour atteindre les échelons d'une des rares issues de ce souterrain.

Ulrich ayant déplacé la plaque, un rayon de lumière des plus aveuglants, dû à l'éclat du soleil derrière les nuages chargés d'eau, frappa ses yeux qui s'étaient réhabitués aux ténèbres des égouts. Accrochée aux échelons d'une main, elle se cacha de la lueur, les yeux toujours plissés.

Apparemment décidée à ne pas se presser, la petite troupe qu'ils formaient traversa tranquillement le pont pour parvenir à la vieille usine.

Contraints de se donner un peu d'élan, ils glissèrent rapidement le long des cordes et se réceptionnèrent aussi bien que leur permettaient les jambes d'adolescent frêles qui les supportaient. Ils entrèrent dans le monte-charge, laissant le rideau métallique descendre lentement mais sûrement jusqu'à leurs pieds.

Une secousse, puis la cabine bougea, s'enfonçant dans les profondes galeries de l'usine.

o0o

L'appareil s'ébranla tandis que les panneaux de sécurité coulissaient suite au code chiffré qu'il venait d'entrer. Il sortit d'un pas anxieux sans même adresser un regard à ses amis qui poursuivirent leur descente jusqu'à la salle des scanographes.

Depuis l'ordinateur qui trônait dans la salle, la carte holographique de Lyoko tournant lentement sur elle-même derrière, Jérémie ne put que constater la véracité des données obtenues depuis sa machine.

Un curieux sentiment de malaise au ventre, il se connecta aux scanners.

Un message s'afficha de lui-même, frappant le garçon au creux de l'estomac.

« Lancement de la procédure pré-enregistrée en cours… »

Jamais de sa vie Jérémie n'avait fait suffisamment confiance à l'automatisme de ces engins pour les laisser effectuer l'action suivant une demande déjà confirmée ! Il avait toujours préféré lancer les manœuvres manuellement !

Malheureusement, ce n'était pas fini. Un autre texte apparut, plus alarmant encore :

« Procédure en cours.

Scanner n°1

Transfert : Aelita

Coordonnées : Territoire Banquise, Latitude 30° Ouest ; Longitude 27°Nord »

- Mais c'est pas du tout ça !!! s'écria-t-il, affolé. Aelita, sors de là ! … Non elle peut pas… Oh, qu'est-ce qu'il y a encore !

Les statistiques des deux autres scanners s'étalèrent sur l'écran.

« Scanner n°2

Scanner : Ulrich

Scanner n°3

Scanner : Odd »

Jérémie renonça à trouver la raison pour laquelle les deux appareils n'avaient pas effectué la phase de Transfert. Elle était pourtant obligatoire pour transférer quelqu'un sur Lyoko sans risque de le voir tomber dans la Mer Numérique !

Alors que la même étape commençait pour Aelita, il fut frappé d'horreur lorsque s'affichèrent les notes suivantes :

« Scanner n°1

Scanner : Aelita

Scanner n°2

Suppression : Ulrich

Avancement de la procédure de division cellulaire : 0.035°/o

Scanner n°3

Suppression : Odd

Avancement de la procédure de division cellulaire : 0.041°/o »

L'ordinateur était tout bonnement en train d'effacer ses amis !

Agité de tremblements convulsifs, se tournant désespérément vers chaque composant de la salle comme s'ils allaient l'aider à tout arranger, il crut entendre l'inexorable avenir qui semblait planer au-dessus de lui en ricanant.

« Scanner n°1

Virtualisation Aelita : Succès. »

Aelita ! Si aucune tour ne recelait les données de ce piège, l'interface du Cinquième Territoire s'en chargerait ! Et elle était la seule à pouvoir récupérer ces fichiers qui sauveraient Odd et Ulrich.

Malheureusement, elle était déjà aux mains de deux groupes de Blocks qui la cernaient, attendant solennellement l'arrivée de la Méduse.

Il ne restait alors qu'une seule carte à jouer.