Chapitre III

Vitesse et Précipitation.

Un bourdonnement aigu se fit entendre, la tirant de ses méditations.

Tournant brusquement sa tête appuyée contre la vitre froide, elle vit la petite masse noire de son téléphone portable vibrer.

Sans perdre un instant, elle s'en alla de son observatoire, apercevant du coin de l'œil la buée se reformer derrière son souffle sur la vitre.

Elle décrocha aussitôt, trop pressée de savoir si elle devait s'attendre à une aventure trépidante sur Lyoko ou à une invitation au cinéma par William.

- Yumi !

La voix affolée était celle de Jérémie.

- Que… commença la japonaise.

- Pas l'temps ! J'ai besoin de toi à l'usine, tout de suite ! Là ! Maintenant ! VITE !

Elle ne put répondre tant la frénésie de son ami était alarmante.

Marquant une pause au son répété déclenché lorsqu'il eût raccroché, elle se remua, secouant fébrilement la tête pour s'éclaircir les idées.

Tout en dévalant à vive allure les escaliers, la multitude de catastrophes possibles et imaginables affluèrent, l'obligeant à réitérer son mouvement du chef.

Adressant à sa mère des mots dont elle n'était pas sûre qu'il furent bien reçus, elle se rua à l'extérieur et courut dans un dédale de ruelles toutes plus longues les unes que les autres.

Enchaînant ses foulées athlétiques, elle enjamba la plaque d'égout par laquelle elle aurait été soulagée de voir Ulrich en sortir son visage ahuri et aussi abasourdi qu'elle ; il n'en fut rien.

Elle traversa le pont presque en volant, tant ses jambes lui paraissaient légères et promptes à sauver ses amis de quelque danger inconnu.

Parvenue à trois mètres de la balustrade près de laquelle reposaient cinq cordes se balançant imperceptiblement, elle sauta et parcourut ainsi toute la distance la séparant des filins.

Trop hâtive, elle ne parvint cependant pas à s'agripper à l'un d'eux.

Commença une longue chute vertigineuse qui lui arracha un cri d'horreur.

Voyant défiler autour d'elle des couleurs indistinctes, elle parvint à saisir l'un des cordons, mais ses mains moites glissèrent et l'empêchèrent de ralentir suffisamment.

Fermant les yeux, elle se positionna de manière à amortir au maximum le choc qui pouvait bien la tuer…

Elle heurta le sol si fort qu'elle repartit dans les airs sans pouvoir se maîtriser, assistant à sa perte comme une conscience enfermée à l'intérieur d'une poupée de chiffon.

Plusieurs heurts suivirent, qu'elle sentit à peine.

Etalée de tout son long, enfin immobile, elle tenta de soupirer mais dut retenir l'élan de sa poitrine douloureuse pour avaler une nouvelle goulée d'air forcée.

Sifflant plus que respirant, ses oreilles émettant une plainte stridente, ses yeux se brouillant de larmes, son corps lui donnant l'impression de trembler de l'intérieur, elle lutta de toutes ses forces pour ne pas sombrer dans l'inconscience.

Elle resterait peut-être allongée là des heures, mais elle se maintiendrait éveillée, guettant impatiemment le moment où la douleur cesserait de s'amuser avec elle.

o0o

Depuis quelques minutes déjà, Jérémie avait repris les choses en main.

Si Yumi devait aller sur Lyoko, elle risquait d'être à son tour piégée par XANA. Aussi le génie engageait-il une joute informatique avec les programmes de sécurité malveillants insérés dans les scanners, perçant une à une les protections soigneusement érigées par tout un savoir-faire virtuel.

Tout en s'égosillant pour reprendre le contrôle d'une des machines, il restait en contact avec Aelita.

- Ecoute Jérémie, après tout, ils ne vont pas m'éliminer, si ils veulent ma mémoire… Je pourrais tenter une sortie jusqu'à l'endroit du Transporteur !

- Trop dangereux ! Un tir mal ajusté et je te perds, toi aussi ! Non, reste là, Yumi ne va pas tarder, et je vais réussir à débarrasser un scanner…

Il s'accrochait à ces deux idées comme un noyé chercherait à respirer. Décidément trop empressé, il se connecta à l'ancestral réseau de caméras disséminées dans l'usine.

Une image en noir et blanc lui désignait les cordes suspendues devant une tache lumineuse qu'il interpréta comme l'entrée.

L'une de ces cordes se balançait encore sous l'effet d'un passage précipité.

Mélangeant un soupir de soulagement et un grondement de victoire, il abattit les derniers résistants du scanographe par lequel Aelita était entrée sur Lyoko.

N'entendant toujours aucun bruit qui lui aurait signalé la descente du monte-charge, il passa à la caméra du rez-de-chaussée et eut un hoquet de stupeur en découvrant la masse noire aux membres désarticulés qui gisait à terre.

C'était à croire que toute la malchance du monde l'écrasait sous son poids.

- Aelita heu… Yumi a un problème… Enfin je sais pas, j'vais voir c'qui s'passe ! Tiens bon, essaye de les retarder !

Sans laisser le temps à son amie de répliquer, il quitta le fauteuil en hâte et se précipita devant la porte de leur ascenseur de fortune.

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Seule face à huit créatures, coupée du monde réel, promise à un futur qui se dévoilait comme très néfaste pour elle, Aelita aurait eu la nausée si Lyoko l'avait programmée.

Cette gêne en moins, elle pouvait donc se concentrer et réfléchir à loisir sur sa situation. Guère brillante.

Elle songea au dernier conseil de Jérémie - « Essaye de les retarder ! » - et décida de jouer le tout pour le tout.

Elle se laissa tomber à genoux. Les mains jointes, elle laissa tomber sa tête en arrière pour dégager sa voix.

Doucement, timidement, elle se mit à chanter.

Ce chant résonna dans la grotte de glace, s'éleva, prit de l'assurance, et lorsqu'il s'interrompit, faisant revenir progressivement le silence, le quadrillage du plafond achevait de s'effacer.

Pivotant sur leur maigre angle de visée vertical pour contempler le phénomène, les Blocks reportèrent soudainement leur attention sur Aelita qui passa aussitôt à l'action.

De sa position accroupie, elle détendit brusquement les jambes et s'éleva dans l'azur sombre du Territoire de la Banquise.

Suivie presque aussitôt par un feu nourri de tirs.

Cependant, il ne s'agissait pas des lasers digitaux habituels. C'étaient en effet les rayons blancs destinés à immobiliser la cible, imitant d'un point de vue virtuel quelques stalactites gelées.

Se réceptionnant sur la neige sans chaleur ni froideur, elle se redressa et courut le long de la dune. Celle-ci, formant un dôme au-dessus de sa prison, descendait et précipitait Aelita qui tentait de ralentir sa course.

Virant soudainement vers la droite dans un dérapage tout juste contrôlé après s'être aperçue qu'elle fonçait droit vers la Mer Numérique, elle bondit pour atterrir sur le mince chemin de glace qu'elle et ses amis avaient tant parcouru.

Distinguant le crissement des articulations des Blocks lancés à sa poursuite, elle sauta juste à temps pour éviter un nouveau faisceau de gel.

Un bourdonnement désagréable se fit entendre au-dessus d'elle et une escouade de Frolions la dépassa.

Eux aussi ouvrirent le feu, le vrai cette fois-ci, mais ils visaient à dix mètres devant elle. Sous le martèlement des lasers, le terrain céda et se dévirtualisa en révélant sa géométrie une ultime fois.

S'arrêtant soudainement, au bord du gouffre sans fond, elle pria pour que les Blocks cessassent eux aussi leurs tirs.

Ce qu'ils firent, interrompant négligemment leur course.

Au loin, là d'où elle s'était enfuie, une plainte inhumaine retentit.