Chapitre VI

Balle de Match.

Odd n'aurait pas pu dire depuis combien de temps il était coincé dans cet état étrange. Il avait perdu toute notion de temps.

Incapable d'émettre la moindre pensée, pas même apte à juger la situation, il ne pouvait que sentir, progressivement, son corps se faire happer par une force qui le tirait vers le bas.

Encore capable de sentir ses membres, il avait eu la désagréable impression qu'une fois ses pieds emportés dans le trou noir, ils avaient disparus. Lorsque ce furent à ses genoux d'y passer, il dût admettre que l'impression n'en était pas une.

Il était bel et bien en train de se décomposer !

Toute sa volonté n'y fit rien, il ne pouvait pas bouger, pas même ouvrir un œil pour observer ce qui se passait, il ne pouvait qu'attendre le moment où il disparaîtrait pour de bon…

Puis, une heure, une journée, combien de temps après ?, il distingua à nouveau parfaitement chaque partie de son corps. Mieux encore : son esprit n'était plus ankylosé.

Avant d'espérer pouvoir poser une question qui se serait sûrement adressée au mur lisse du scanner, un souffle doux vint le réchauffer dans l'austère froideur de l'appareil, puis prit de l'ampleur jusqu'à le soulever et l'emporter dans un conduit sinueux.

Enivré par la vitesse, Odd ne parvenait toujours pas à comprendre ce qui s'était passé.

Lorsqu'un grincement lui déchira ses tympans, il sut au moins à quoi il devait s'en tenir pour l'instant.

A la chute.

Instinctivement, il se rattrapa à quatre pattes, atterrissant avec souplesse sur ce qu'il découvrit être le sable du Territoire du Désert.

Un bruit sourd à côté de lui confirma l'apparition d'Ulrich à ses côtés.

- Ca va vous deux ? lança la voix anxieuse de Yumi.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? interrogèrent les deux guerriers d'une même voix.

- Foncez vers l'extrémité du Territoire, je vous explique en chemin, fit Jérémie.

D'un hochement de tête commun, les deux comparses avisèrent rapidement la pointe formée par le plateau topaze. Si Ulrich y parvint en quelques secondes grâce à sa célérité, Odd mit une fraction de temps de plus que lui.

Tandis que tournoyait lentement autour d'eux le globe du Transporteur, Jérémie leur annonça qu'ils venaient d'échapper à une dématérialisation définitive, en d'autres termes, à la mort pure et simple.

Les mots qu'il prononça par la suite eurent une résonance étrange à l'intérieur du globe.

- Yumi est venue au secours d'Aelita, puis elles ont filé vers le Cinquième Territoire pour fouiller l'interface. Yumi y a été dévirtualisée. Mais Aelita a pu trouver les données.

- Et maintenant, nous nous apprêtons à secourir cette gente damoiselle qui est assurément en détresse du fait de sa solitude face à moult monstres et autres créatures cauchemardesques dont le noir et démoniaque dessein est de la retenir prisonnière en attendant la venue de leur diabolique alliée le terrifiant céphalopode machiavélique ?

Odd avait prononcé ses mots sans buter une seule fois sur aucun des termes chevaleresques qu'il adorait utiliser lorsqu'il s'agissait d'Aelita. Ce vocabulaire volontairement ironique lui semblait particulièrement adapté à l'elfe fragile et sans défense, dont la naïveté – malheureusement en voie d'extinction depuis sa venue sur Terre - lui rappelait immanquablement les princesses à la personnalité creuse et sans relief des contes de son enfance.

Il ne fallait y voir aucune méchanceté. Car depuis le temps, cette ironie était quelque chose de convenu entre elle et lui, et cela dépassait la simple plaisanterie.

- En un peu moins long, ç'aurait fait un beau résumé, concéda l'informaticien. Vous voilà arrivés ! Le compte à rebours recommence, alors on s'dépêche !

- On pourrait avoir… commença Odd, qui venait de franchir l'ouverture étroite de l'aréna.

- A tes pieds ! anticipa Jérémie.

Une planche transparente apparut à quelques centimètres du sol et se couvrit rapidement d'un rose vif, tandis qu'une moto foncée au blindage épais à la roue unique se virtualisait devant Ulrich.

Bondissant, ils firent aussitôt défiler le paysage monochrome derrière eux.

- Des monstres en vue ? s'enquit Ulrich.

- Non, mais l'interrupteur est assez loin, alors foncez ! Mais surveillez les environs…

Sans se poser de question, Odd fit pencher son Over-Board et effectua un virage serré pour franchir l'angle du chemin.

Sans autre avertissement qu'un éclat de lumière rouge, il fut projeté en arrière et heurta le mur. Sa planche émit un vrombissement tandis qu'elle se désagrégeait.

Se relevant, il fit signe de ralentir à Ulrich qui était resté en retrait.

Une fois qu'il eut mis le pied à terre, ils purent observer la barrière de fins rayons écarlates qui leur barraient la route.

- On fait quoi Jérémie ? soupira le samouraï, exaspéré par cet arrêt forcé.

- Très attention ! Ce ne sont que dix points de vie en moins, mais ce sont aussi une dizaine de milliers de lasers !

- Pas d'problème ! assura Odd, on n'a qu'à passer…

Il leva la tête. Les lasers fusaient jusqu'au haut plafond du couloir.

- Par au-d'ssus… poursuivit-il sans y croire davantage.

- Bon, la moto ne sert donc à rien… Va falloir y aller lentement, remarqua Ulrich en observant les complexes diagonales.

- Comme tu veux, mais vous n'avez plus que deux minutes et demie ! objecta Jérémie.

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« Bon… Je vais devoir improviser ! » conclut-elle en écoutant les conseils que Jérémie prodiguait aux autres.

Depuis cinq minutes, les Mantas planaient paresseusement autour d'elle, l'encerclant sans conviction, agitant vaguement leurs nageoires de temps à autre. Mais elle savait que si elle tentait quelque chose, les bêtes retrouveraient très vite une vigueur dangereuse.

Depuis cinq minutes déjà, elle observait fixement le couloir par lequel elle était arrivée, se demandant avec anxiété si les premières silhouettes qu'elle y verrait débarquer seraient ses amis ou la Méduse.

Ce fut donc avec surprise mais crainte qu'elle entendit un cri déchirant retentir derrière elle.

Se retournant, elle ne put retenir un hoquet de stupeur en apercevant le monstre aux tentacules déboucher d'un des quatre tunnels qui menaient directement aux Territoires.

Ses parois se firent moins épaisses et les données qui y affluaient disparurent. La Méduse en profita pour obliquer dans sa direction, flottant au milieu du vide.

- Jérémie ! gémit-elle.

- C'est pas vrai ! maugréa celui-ci en retour. Ecoute, je t'envoie l'Over-Wing…

- Mais les Mantas ?

- Prends-les de vitesse ! ordonna-t-il, semblant au ton de sa voix presque aussi paniqué qu'elle.

Elle se précipita aux commandes de l'engin fraîchement virtualisé et s'agrippa fermement au guidon alors qu'il l'emportait en hauteur.

Prenant de la vitesse, Aelita laissa les Mantas derrière elle sans chercher à savoir si elles se lançaient à sa poursuite. Elle se dirigea vers le conduit d'où la Méduse provenait. Malheureusement, il s'était refermé.

Son champ de vision fut alors obstrué par le céphalopode. Ne pouvant que pousser un nouveau cri d'horreur, elle sentit le contact froid et visqueux des tentacules sur ses temps et son front.

Lâchant l'Over-Wing, ses mains retombèrent le long de son corps, incapables de la défendre. Elle vit du coin de l'œil le véhicule chuter lui aussi, mais beaucoup, beaucoup plus bas dans les profondeurs de la Mer Numérique.

Suspendue au-dessus du vide, retenue par ces membranes collantes, son corps se balançant un peu sous l'effet de l'inclinaison, elle eut l'impression que les tentacules perçaient soudainement sa peau, allant fouiller dans tous les recoins de son crâne quelque chose qui en ressortait à l'état de gelée orange pour parcourir les appendices.

Elle vit des images s'afficher au fur et à mesure que la Méduse s'en emparait, des souvenirs, mais aussi toute une suite de uns et de zéros qui défilaient à une vitesse vertigineuse.

Puis, au bout d'un temps qu'elle ne pouvait mesurer, dans un bruit semblable à celui d'un violent coup de ciseaux, les membranes se retirèrent et la laissèrent tomber dans l'immensité bleutée qui l'entourait.

Un rugissement de moteur, puis la chute s'interrompit brusquement. Une main venait de l'agripper fermement, et s'évertuait à présent à la remonter. L'esprit encore trop embrumé pour comprendre ce qui se passait, elle fut hissée et assise de force sur quelque chose de dur qui tremblait légèrement.

Comme elle chancelait, la voix d'Ulrich lui parvint distinctement :

- On s'réveille ! Tiens-toi bien, on va rejoindre Odd !

Elle n'assimila que la moitié du message, celle qui la prévenait que la situation déjà confuse allait encore empirer.

Soudain, le défilé des couleurs eut enfin un sens. La couleur brune qui lui cachait une bonne partie du paysage était la chevelure d'Ulrich, les éclats jaunes son bandeau qui s'agitait au vent et les traits rouges qui déchiraient quelque fois le bleu étaient les tirs des Mantas qui rataient Odd, tâche mauve bondissante seulement repérable à la flamme éclatante de ses cheveux.

Une nouvelle vocifération fit trembler son siège. Par réflexe, elle passa ses bras autour du samouraï tandis que l'engin vrombissant entamait une descente en piquée.

Aelita tendit le cou pour mieux voir vers quoi ils se dirigeaient.

Odd, poursuivi par les trois Mantas qui esquivaient avec adresse ses projectiles, semblait acculé contre l'interface. Le combattant bondit du plus haut qu'il put et décocha deux nouvelles fléchettes qui se fichèrent dans le symbole de XANA sur le front de la raie en-dessous de lui.

Se réceptionnant à quatre pattes, il n'eut pas le temps de voir le tir d'une deuxième créature mortellement ajusté.

Tournant par saccades la poignée de son véhicule jusqu'à obtenir un hurlement de son moteur, Ulrich dégaina son katana et, levant le bras, il dressa sa lame pointe vers le bas pour bloquer le tir.

Pivotant habilement le coude et l'épaule, il empêcha quatre autres traits de les toucher.

L'engin bascula sur le côté et Ulrich se mit à tourner autour de Odd à vive allure. Il le protégeait ainsi de son sabre, mais le tireur ne put s'empêcher de protester :

- Ulrich fais gaffe, j'ai failli t'en envoyer une !

- OK, on change de plan ! décida le samouraï.

Sans avoir l'air de se soucier de la pauvre passagère qui se tenait tant bien que mal à lui, ballottée de tout côtés, il releva le nez du monocycle pour filer à la rencontre de la deuxième Manta.

L'impact se traduisit pour Aelita par un léger freinage tandis que l'épée perçait sa cible. Plaquée encore plus contre Ulrich à cause du souffle de l'explosion, elle dût à nouveau s'agripper à lui alors qu'une accélération la rejetait en arrière.

Ils fonçaient droit vers la dernière créature. Des lasers rouges fusaient autour d'eux tandis que de furtifs points brillants les dépassaient.

- Bon allez tout l'monde, laissez la Manta et repartez dans l'Aréna ! ordonna Jérémie. Vous n'avez plus beaucoup de points de vie, au cas où vous l'auriez pas remarqué ! Et vous devez encore escorter Aelita jusqu'à une tour !

- Relaxe Einstein, elle en a plus pour longtemps… Kaboum ! exulta Odd.

- Ouais bon si tu veux…

- Tu vois, et maintenant, on s'promène tranquillement jusqu'au transporteur.

En effet, sur le chemin du retour, ils ne trouvèrent aucun nouveau Rampant, et Aelita lâcha un soupir de soulagement lorsqu'ils furent totalement entourés par la blancheur du globe.

Aelita, je vous envoie sur le Territoire de la Montagne, il y a quand même une tour à désactiver…

Elle sursauta légèrement en constatant que ce fait lui était totalement sorti de la tête. Mais elle ne s'affola guère plus.

La sphère s'évanouit sur le paysage désolé du Territoire. Ils ne mirent pas longtemps à repérer le halo écarlate qui enveloppait l'édifice. Marchant tranquillement jusqu'à lui, elle traversa sa paroi et réapparut sur la petite passerelle coutumière qu'elle traversa, faisant s'illuminer les anneaux de l'œil de XANA jusqu'en son centre.

Là elle inclina la tête en arrière pour apercevoir la seconde plate-forme. Se laissant porter par le courant ascendant, observant du coin de l'œil les données affichées sur les murs, elle se posa en douceur et les cercles s'illuminèrent en même temps.

Levant la main, elle fit apparaître l'écran de commande qui reconnut sa main. Lorsqu'il lui demanda d'entrer le code, elle y inscrivit sans hésiter L.Y.O.K.O..

- Tour désactivée, annonça-t-elle dans un soupir.

La multitude de fichiers glissèrent aussitôt vers les fond de la tour, jusqu'à ne plus laisser autour d'elle qu'un noir impénétrable.

- Bon, maintenant… Matérialisation : Ulrich. Matérialisation : Odd. Matérialisation : Aelita.

A nouveau elle fut emportée dans les airs, suspendue les bras en croix, des pastilles incolores gravitant autour d'elle puis elle s'éleva brusquement avant de disparaître.